Politique

Guinée : Amadou Damaro Camara, des geôles de Lansana Conté à la présidence de l’Assemblée

Réservé aux abonnés | | Par - à Conakry
Mis à jour le 22 avril 2020 à 13h33
Amadou Damaro Camara, le 21 avril 2020, quelques instants avant son élection à la présidence de l'Assemblée nationale guinéenne.

Amadou Damaro Camara, le 21 avril 2020, quelques instants avant son élection à la présidence de l'Assemblée nationale guinéenne. © Diawo Barry pour Jeune Afrique

Amadou Damaro Camara a été élu président de l’Assemblée nationale issue des élections controversées du 22 mars dernier. Retour sur le parcours de celui qui, en trois décennies, aura tenté un coup d’État contre Lansana Conté, connu les geôles du régime, avant d’accéder aujourd’hui au prestigieux poste de numéro deux de l’Etat.

Son élection au perchoir, ce mardi, n’aura été qu’une formalité, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG – Arc-en-ciel), détenant 79 des 114 sièges au sein de l’Assemblée nationale issue du scrutin du 22 mars dernier. Amadou Damaro Camara, 68 ans, a recueilli 98 voix, contre 6 à Mohamed Lamine Kaba, candidat du parti Force des intègres pour la démocratie et la liberté (Fidel), à l’issue du vote qui s’est tenu dans la Salle des Congrès du Palais du Peuple de Conakry, lors de la séance d’installation des nouveaux élus.

La vraie bataille, Amadou Damaro Camara, qui avait été le président du groupe parlementaire du parti au pouvoir lors de la précédente législature, l’avait en fait remportée lundi, en étant désigné candidat du RPG Arc-en-Ciel, au termes de longues négociations.

Alpha Condé a tranché

Plusieurs cadres avaient, selon nos sources à la présidence, fait savoir leur intention de briguer le poste : le professeur Tobgba Maurice Zogbélémou, avocat et transfuge de l’UFR de Sidya Touré, Tobgba Traoré, membre du bureau exécutif du RPG, ou encore Michel Kamano, ancien président du Conseil économique et social sous Lansana Conté.

Alpha Condé s’est personnellement impliqué pour trancher la question. Vendredi, le président guinéen a reçu une première fois les nouveaux élus de son parti – par groupe de 20, pandémie de coronavirus oblige – , pour leur enjoindre « d’éviter la bagarre et de suivre la ligne du parti ». Il a fallu une nouvelle audience au palais Sékhoutouréya, lundi, pour que le nom du candidat RPG au perchoir soit enfin dévoilé.

Claude Kory Kondiano, le président sortant de l’Assemblée nationale, est monté, seul, rencontrer Alpha Condé. A l’issue de l’entretien, il a pris la parole devant les députés de son parti pour annoncer que « c’est Amadou Damaro Camara qui a été choisi », raconte l’un des députés présents dans la salle au moment de l’annonce.

« Tout le monde s’est levé m’applaudir dans la salle », a pour sa part insisté Camara, comme pour attester de l’unanimité qui s’est formée au sein du parti au pouvoir autour de sa candidature, assurant à Jeune Afrique voir cette désignation comme « un honneur » et affirmant « mesurer la hauteur de l’enjeu ».

« Apaiser le discours »

Celui qui fut, au cours de la précédente législature, le président incontesté du groupe parlementaire du RPG, la voix du parti au pouvoir tant au sein de l’Assemblée qu’à l’extérieur, était aussi, pour beaucoup, le « vrai patron » de l’institution, face à un Claude Kory Kondiano, très effacé. Désormais, il l’est donc officiellement.

Quant à « l’enjeu », il est d’ores et déjà fixé : il lui faudra « apaiser le discours et tendre la main à l’opposition », comme le lui a recommandé Alpha Condé.

Une tâche qui promet d’être difficile, mais que le vieux routier de la tumultueuse histoire politique guinéenne assure être en capacité de mener à bien. Né à Nzérékoré, en Guinée-Forestière, Amadou Damaro Camara est issu d’une famille de la minorité Konianké, dont les racines plongent en Haute-Guinée, à Damaro, en pays Malinké.

Camara a d’ailleurs habilement usé de ce métissage pour s’imposer en candidat idéal au perchoir : il est fils de cette région à laquelle Alpha Condé a promis, à son arrivée au pouvoir, de réserver la présidence de l’Assemblée nationale, quand la Primature va à un représentant de la Basse-Guinée, et que lui-même, fils du Manding, tient la présidence.

Le coup d’État avorté, la prison, l’exil

Dans un pays à l’histoire jalonnée de complots politiques – réels ou supposés – , le nouveau président de l’Assemblée nationale est aussi l’un des rares Guinéens à revendiquer publiquement sa participation à un coup d’État avorté : celui de juillet 1985 contre le régime de Lansana Conté, piloté par le colonel Diarra Traoré.

« Je l’ai fait par devoir de mémoire, nous devons assumer notre passé », explique Amadou Damaro Camara. Sa vérité sur cet épisode historique, il l’a consignée dans son livre Le coup d’État manqué du colonel Diarra Traoré, Guinée le 4 juillet 1985 : Damaro parle, paru en septembre dernier chez l’Harmattan. L’ouvrage, « tiré à 6 000 exemplaires », est « en rupture de stock », se félicite son auteur.

A l’époque, Amadou Damaro Camara travaillait à la Banque centrale de Guinée, où il était entré après avoir suivi des études de relations internationales en Roumanie et s’être formé aux métiers de la banque en Suisse. « Ma carrière a été interrompue par le coup d’État », regrette le nouveau président de l’Assemblée nationale.

« J’ai passé trois ans et quatre mois en prison, dont 23 mois aux « 32 escaliers » du Camp Alpha Yaya Diallo, et le reste à la prison de Kindia », se souvient-t-il. Condamné à mort aux côtés des autres putschistes, il sera le seul à ne pas être exécuté et à voir sa peine commuée en prison à la perpétuité. En octobre 1988, il sera finalement gracié par Lansana Conté, de retour d’une visite aux États-Unis lors de laquelle le président Bush-père avait plaidé pour la libération des prisonniers politiques.

Libre, l’ex-prisonnier politique alliera onze ans durant carrière d’enseignant à l’Université de Conakry et démarches administratives infructueuses en vue de la création d’une banque privée. En 1999, las, il rejoint sa famille aux États-Unis, y poursuit les études, tout en  multipliant les « petits métiers », se faisant tour à tour pompiste, parqueteur avant d’entrer chez Toyota, au services administratifs et financiers.

Du CNT à l’Assemblée

En mars 2010, le parti Alliance pour le renouveau national (ARENA) de Sékou Gouréissy Condé le désigne – « par amitié », précise-t-il – , pour le représenter au Conseil national de transition (CNT) qui faisait office de Parlement sous la junte militaire alors au pouvoir.

Trois ans plus tard, en 2013, le CNT cède sa place à une Assemblée nationale élue. Amadou Damaro Camara garde, lui, sa place à l’Hémicycle, après avoir accepté la demande de Alpha Condé de conduire la liste du RPG Arc-en-ciel qu’il rejoint, après avoir été  vice-président de Guinée pour tous (GPT), parti qu’il a cofondé avec Ibrahima Kassory Fofana, actuel Premier ministre.

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