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Nigeria – Wole Soyinka : « S’en prendre à la culture, c’est s’en prendre à l’humanité »

Réservé aux abonnés | | Par - , à Abou Dhabi
Le dramaturge, poète et essayiste Wole Soyinka lors du Festival international de littérature de Venise, en Italie, le 7 avril 2018.

Le dramaturge, poète et essayiste Wole Soyinka lors du Festival international de littérature de Venise, en Italie, le 7 avril 2018. © Simone Padovani/Awakening/Getty Images

Gouvernance au Nigeria, art et démocratie, monde africain… Le Prix Nobel de littérature, âgé de 85 ans, n’a pas rangé les gants. Toujours sur la brèche tant au niveau politique que dans ses œuvres, le grand collectionneur revient pour JA sur ses passions. 

La crise du coronavirus l’oblige, comme tout le monde, à rester chez lui. Mais Wole Soyinka, premier auteur africain à avoir reçu le Nobel de littérature, en 1986, ne s’en plaint pas. Dans sa maison d’Abeokuta, tapie dans la forêt à 100 km au nord de Lagos, cet hyperactif profite enfin d’un peu de quiétude. Rien ne le rend plus heureux, dit-il, que d’écrire chez lui, au calme, entouré de son impressionnante collection d’art africain. Or, la plupart du temps, il est sur la route, enchaînant encore, à 85 ans, les conférences et les festivals de littérature, quand il n’est pas au chevet d’une cause politique. Un paradoxe qu’il explique par « un gène de professeur », qui le rend incapable de résister à une occasion de transmettre.

Auréolé de son prix et de son passé de résistant, Wole Soyinka est un symbole qui peut peser lourd, et il le sait. Difficile donc pour lui de ne pas s’impliquer s’il peut aider. C’est ainsi qu’on l’a vu arriver au tribunal d’Abuja, le 12 février dernier, marchant de son pas calme mais déterminé, les mains dans les poches et la tête couronnée de son inimitable halo de cheveux blancs. Dans ces murs, ce jour-là, Omoyele Sowore, ancien candidat à la présidence du Nigeria et militant des droits de l’homme, était jugé, accusé de trahison pour avoir appelé à une série de manifestations contre le gouvernement fédéral. « Un procès absurde », pour l’homme de lettres, qui réclame lui-même une transformation radicale de la gouvernance dans son pays.

Le professeur Soyinka, comme on l’appelle respectueusement au Nigeria, n’a jamais eu peur de dire le fond de sa pensée, lui qui a fait deux ans de prison pour avoir appelé à un cessez-le-feu au moment de la guerre du Biafra (1967-1969) et qui a dû s’exiler à la suite de sa condamnation à mort par le gouvernement de Sani Abacha (1994). En 2016, furieux contre l’élection de Donald Trump, cet homme de conviction déchirait la carte verte qui lui permettait de résider aux États-Unis. Et donc le voilà, aux portes d’un tribunal, parce qu’il sait que sa seule présence peut peser dans la balance de la justice.

Il n’avait pourtant pas prévu d’être là. Avant le procès, il se trouvait à Abou Dhabi, la capitale des Émirats arabes unis, invité par une université à parler des causes qui lui sont chères : la culture et la liberté. Il devait y rester, puisque quelques jours plus tard, il participait au Hay Festival, qui tenait sa première édition dans la même ville. C’est là, au retour de son séjour express à Abuja, que Jeune Afrique a rencontré cet homme de conviction, écrivain, homme de théâtre, enseignant et collectionneur. Morceaux choisis d’une conversation sur l’art, la résistance et le « monde africain ».

Jeune Afrique : Vous êtes rentré au Nigeria pour soutenir Omoyele Sowore, alors que vous deviez rester pour quelque temps à Abou Dhabi. Que dit son procès de la situation actuelle dans votre pays ?

Wole Soyinka : Ce jeune est accusé de trahison alors qu’il a simplement dit que le Nigeria avait besoin d’une transformation radicale, à tous les niveaux. Il n’a pas appelé à prendre les armes. Seul un fou complaisant ne serait pas d’accord avec lui et tout le monde réclame d’ailleurs ce changement à grands cris. Le pays ne va pas bien et a besoin d’une profonde restructuration.  Pour l’instant, la gouvernance au Nigeria n’est rien d’autre qu’un pouvoir militaire hyper-centralisé sous le masque d’une démocratie. Nous avons besoin d’un nouveau système, qui permette davantage de décentralisation et une plus grande proximité avec le peuple et ses besoins.

Il y a eu, en 2019, des soulèvements en Algérie et au Soudan, impulsés par la jeune génération. Est-ce que cela vous donne de l’espoir pour l’avenir ?

Tôt ou tard, la jeune génération se réveille et revendique ses droits sur le monde, face à une ancienne génération qui n’a pas fait attention à elle et qui a réprimé son potentiel. C’est inévitable. Cela ne concerne pas que l’Afrique, d’ailleurs. On le voit en Europe, avec les manifestations contre la dégradation écologique, les inégalités sociales. Sur le continent africain, des jeunes prennent d’énormes risques pour traverser le Sahara et la Méditerranée, simplement parce que leur environnement est devenu physiquement impossible à supporter. Leurs pairs les voient mourir, tout en observant le cycle de l’appauvrissement se poursuivre. Ils veulent faire quelque chose. C’est un sentiment très naturel.

Je conseille certains jeunes, j’essaie même de les mobiliser durant les élections pour qu’ils s’insèrent dans le système et chassent ceux qui les ont trahis et ont compromis leur futur. Je leur dis : n’attendez pas plus longtemps, n’attendez pas que des vieillards comme moi fassent quelque chose ! [Au sujet de la révolution soudanaise, Wole Soyinka s’est inquiété, au cours d’une de ses interventions à Abou Dhabi, de voir les militaires prendre de facto le contrôle du pays, dans une configuration semblable à celle du Nigeria.]

Vous avez 85 ans et vous n’avez jamais renoncé à dénoncer ceux qui abusent du pouvoir. D’où vous vient cette force ?

Cela a sans doute à voir avec le tempérament. J’ai compris assez vite, au début de ma vie consciente, que l’axe entre le pouvoir et la liberté était le moteur de l’histoire. Et que si l’on se soumet au pouvoir, on se prive de liberté, liberté dont j’ai la malchance de comprendre la valeur. Les problèmes du monde d’aujourd’hui sont largement le résultat de cette lutte. Je pense particulièrement au saccage provoqué par les fondamentalistes religieux, notamment en Afrique de l’Ouest. D’abord Boko Haram, et maintenant le groupe État islamique en Afrique de l’Ouest [Iswap], sans oublier Ansar Eddine au Mali, les Shebab en Somalie, Daesh… On se demande pourquoi les gens ne peuvent pas suivre leur spiritualité dans leur propre maison.

Il y a de la criminalité de tout côté, que l’on parle d’islam ou de christianisme

Le fond de l’histoire, c’est une volonté de domination. Et à ce niveau, il y a de la criminalité de tout côté, que l’on parle d’islam ou de christianisme. Personne ne peut se targuer d’être innocent, sauf nous, les Yoroubas, qui n’avons jamais forcé personne à embrasser notre religion [il rit]. Bien sûr, ce n’est pas toujours aussi simple. Il y a ceux qui adhèrent à ces idéologies radicales parce que l’histoire n’a pas été tendre avec eux et qu’ils veulent prendre leur revanche. Mais je me demande parfois : que se passerait-il si les Africains décidaient de se venger de l’esclavage, eux qui ont aussi subi leur lot de conversions forcées et cruelles ? Le Sahara et l’océan Atlantique sont encore plein de squelettes des anciens Africains. Où cet esprit de revanche nous mènerait-il ? Où cela conduirait-il le monde ?

Sur le sujet de la réparation, vous avez justement une proposition originale…

J’ai proposé de clôturer cet horrible chapitre de l’humanité, non pas sous forme d’un paiement – je n’y crois pas –, mais par la restitution des œuvres d’art qui ont été volées aux Africains. Quand on s’en prend à la culture des gens, on s’en prend à leur humanité. Pourquoi ne pas dire : vous nous redonnez tout ce que vous avez pris, d’où que ces objets viennent, et nous vous pardonnons ? Les Européens sont assez intelligents pour créer des copies qu’on ne pourra pas distinguer des originaux. Renvoyez-nous nos objets authentiques, et je serai le premier à dire : oublions l’esclavage, le colonialisme, l’impérialisme. Nous sommes prêts. N’est-ce pas un marché honnête ?

Vous êtes vous-même un collectionneur invétéré, en particulier d’objets traditionnels africains. D’où vous est venue cette passion ?

Enfant, j’étais déjà très attiré par ces objets. Chaque fois qu’on m’envoyait faire des courses, je faisais un détour pour admirer le palais de mon « oba », le roi traditionnel, qui avait pourtant déjà été dépouillé de nombre de ses merveilles. C’était une façon de protester, comme lorsqu’on interdit quelque chose à un enfant et qu’il le fait quand même.

Je venais d’une famille chrétienne où le culte des Orishas (divinités yoroubas) était considéré comme fétichiste, même si mon grand-père avait suivi cette tradition. Plus tard, j’ai découvert que les objets traditionnels étaient en état de siège, qu’ils étaient volés, désacralisés, dénigrés, et que cet acte de destruction était celui du pouvoir colonial œuvrant contre la danse, la musique, les valeurs indigènes. Cette passion a alors pris une tournure plus politique.

La culture, c’est ce qui définit, pour vous, « le monde africain ».

Oui, je vois le monde africain, qui est très réel pour moi, en termes culturels. Quand je voyage au Brésil, à Cuba, en Colombie, je trouve l’Afrique. Quand je vais à Saint-Christophe, en Haïti, je vois l’Afrique et son génie. Les relations entre les personnes, l’art, la musique, les vêtements, la cuisine : c’est ce qui constitue une culture. La négritude, la conscience noire, n’est pas définie par les eaux salées qui entourent le continent. Ni par la couleur de peau, d’ailleurs. J’ai vu des Blancs du Brésil qui étaient plus yoroubas que moi. Simplement parce qu’ils ont grandi avec le candomblé [religion syncrétique issue de la rencontre des cultes africain et catholique au Brésil), avec les Orishas, en croyant au panthéon yorouba. Certains font des pèlerinages en Afrique pour avoir un contact physique avec la spiritualité. Pour moi, ils sont yoroubas, peu importe la couleur de leur peau.

Diriez-vous que votre vision est panafricaniste ?

J’ai ma propre définition du panafricanisme. Il doit être une ombrelle, une expression de la conscience africaine, avec un effacement des frontières à l’intérieur du continent et en incluant la diaspora qui vit dans les Caraïbes et ailleurs dans le monde. Malheureusement, j’ai assisté aux funérailles du panafricanisme, en Tanzanie, quand a eu lieu la bataille entre les factions favorables à Sékou Touré et celles qui soutenaient Senghor. Cela a dégénéré en guerre de personnalités. Les vrais problèmes auxquels faisait face le monde africain sont devenus secondaires. Ce qui aurait pu être une guérison authentique de la culture africaine s’est transformé en une guerre de loyauté, avec des blocs qui s’affrontaient selon des divisions idéologiques qui schématisaient l’humanité. Nous avons perdu notre chance.

Face à l’avenir du continent, vous sentez-vous aujourd’hui plutôt optimiste ou pessimiste ?

Je ne me reconnais pas dans ces mots. Je préfère parler de pragmatisme. Il se passe des choses qui peuvent nous donner de l’espoir. Ainsi l’Éthiopie et son nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed, ont ouvert de nouvelles possibilités, qui pourraient s’étendre à tout le continent.

Autre exemple : après les guerres civiles au Liberia et au Sierra Leone, qui ont désintégré l’humanité jusqu’à compromettre les enfants, les chefs d’État de ces pays ont décidé de lancer la Radio Démocratie de l’Afrique de l’Ouest, dont le siège est à Dakar [financée par la fondation Open Society Initiative for West Africa, elle a commencé à émettre en 2005]. Cette réalisation est un symbole de liberté, de cessation des hostilités, de démocratie. C’est un moment parmi les plus brillants de ces dernières années. Tout cela est évidemment contrebalancé par d’autres événements, comme l’émergence de ces brutes fondamentalistes. Le continent est dans ce mécanisme de balancier. L’histoire continue…

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