Politique

Algérie : Mouloud Mammeri, l’étincelle qui a allumé le printemps berbère de 1980

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Marche célébrant le 36e anniversaire du Printemps berbère, à Tizi-Ouzou, le 20 avril 2016.

Marche célébrant le 36e anniversaire du Printemps berbère, à Tizi-Ouzou, le 20 avril 2016. © APP/ANDBZ/ABACA

Il y a quarante ans, la Kabylie s’enflammait en raison de l’annulation par le pouvoir d’une conférence de l’anthropologue Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou. Retour sur les jours de révolte qui ont abouti, des années plus tard, à la consécration officielle de la culture et de l’identité berbères.

Trois hommes et une Peugeot 204 – d’âge respectable – s’élancent ce matin du 10 mars 1980 sur la route qui mène à Tizi-Ouzou, en Kabylie. Anthropologue et auteur de plusieurs romans de référence comme L’Opium et le Bâton ou La Colline oubliée, Mouloud Mammeri est attendu dans le campus universitaire de la ville pour donner une conférence sur les poèmes anciens kabyles auxquels il vient de consacrer un livre édité chez Maspero. Le hic, c’est que les autorités algériennes ne veulent surtout pas de cette conférence…

Le régime juge intolérable que le chantre de la défense de la langue, de l’identité et de la culture berbères puisse s’exprimer dans l’enceinte d’une université, qui plus est réputée frondeuse et rebelle. Et si les étudiants lançaient une manifestation dans les rues de la ville à l’issue de cette allocution ? La veille déjà, le recteur, inquiet, avait passé un coup de fil à Mammeri pour annuler son invitation. Montagnard racé et tenace, l’écrivain ignore la mise en garde. Le lendemain, le voilà donc en route vers Tizi-Ouzou, avec son chauffeur et Salem Chaker, son ami chercheur en linguistique berbère.

Reconnaissance de la culture berbère

À une dizaine de kilomètres avant l’entrée de la ville, la Peugeot 204 est arrêtée par un barrage de la police. Le chef de la sûreté de la wilaya (préfecture) a reçu un ordre ferme de son supérieur, El Hadi Khediri, directeur général de la Sûreté nationale : empêcher Mouloud Mammeri, par tous les moyens, de tenir sa conférence. L’écrivain est conduit au siège de la préfecture où lui est poliment mais fermement expliqué qu’il n’est pas le bienvenu.

L’anthropologue n’a d’autre choix que de rebrousser chemin, non sans informer auparavant les étudiants que sa conférence est interdite par les autorités. Sitôt la nouvelle connue, le campus entre en ébullition. En route vers Alger, Mammeri est loin de se douter qu’il va servir d’étincelle à une révolte qui aboutira, des années plus tard, à la consécration officielle de la langue, de l’identité et de la culture amazigh (berbère).

Ouverte en 1977, l’université de Tizi-Ouzou s’est taillée en trois ans une réputation de foyer de contestation et d’agitation politiques. C’est un lieu de revendications, de combats et de luttes pour la reconnaissance de la culture berbère, ce que le pouvoir refuse. Ce dernier se méfie de la Kabylie tout entière depuis qu’elle a pris les armes entre 1963 et 1964 pour s’opposer à l’autoritarisme du président Ahmed Ben Bella. La répression avait alors fait plus de 400 morts.

En décembre 1978, alors que le président Boumédiène agonisait à l’hôpital d’Alger, des armes et des munitions provenant du Maroc avaient été parachutées à proximité du cap Sigli, sur la côte kabyle, entre Béjaïa et Azzefoun, pour équiper un prétendu maquis de rébellion. Des années plus tard, l’enquête révélera que ce complot en préparation contre l’État était une supercherie montée par la redoutable Sécurité militaire (SM). Mais l’« affaire du cap Sigli » rappelle à quel point cette Kabylie et ses populations font l’objet de suspicions.

Dimension internationale

Mardi 11 mars 1980, au lendemain de l’interdiction de la conférence de Mammeri, une marche de protestation est organisée dans les rues de Tizi-Ouzou par des étudiants et des enseignants. Rapidement, des badauds se joignent à eux. Les banderoles réclament la reconnaissance de l’identité berbère, brisant le mur du silence et de la peur. C’est une première. L’université de Tizi-Ouzou devient le fer de lance de la contestation, le vent de la révolte souffle jusqu’aux autres villes et villages de Kabylie. Le mot d’ordre se répand dans les usines, les lycées et les collèges.

Au sommet de l’État, la situation est prise très au sérieux. Le 15 mars, une délégation d’étudiants est reçue à El-Mouradia. Les jeunes ne sont pas venus les mains vides : ils remettent à la présidence de la République une lettre dans laquelle ils revendiquent la reconnaissance de la culture et de l’identité berbères, et le respect des libertés démocratiques au sein de l’université. La réponse des autorités viendra plus tard, par le biais d’un éditorial dans le quotidien El Moudjahid, organe officiel du pouvoir.

Dans cette Algérie tenue d’une main de fer par un pouvoir autoritaire, cette révolte est vécue comme une humiliante provocation

C’est le rédacteur en chef, Kamel Belkacem, qui tient la plume. Sa tribune – intitulée « Les donneurs de leçons » – s’en prend violemment à Mouloud Mammeri, rappelle que les valeurs de la société algérienne sont arabo-musulmanes, clame que l’arabe est la seule langue du pays. L’écrivain répond, mais sa mise au point n’est jamais publiée. Les deux semaines qui suivent, la contestation monte crescendo en Kabylie… au point de prendre une dimension internationale. Les journaux français Le Monde, Libération ou La Croix notamment publient moult articles et reportages sur la colère berbère.

Ce que le pouvoir craignait finit par arriver lorsque la protestation gagne Alger, où vivent des milliers d’étudiants venus de Kabylie. Dans la matinée du 7 avril, 500 personnes manifestent dans le centre-ville pour réclamer liberté d’expression, démocratie, pluralisme culturel et linguistique. Dans cette Algérie tenue d’une main de fer par un pouvoir autoritaire, dans ce pays du parti et de la pensée uniques, cette révolte est vécue comme une humiliante provocation. Le pouvoir ne retient plus ses coups. Passages à tabac, brimades, sévices, tortures, arrestations… La répression est terrible.

Opération Mizrana

Une cellule de crise est installée à la présidence du gouvernement. Y siègent ministres, responsables de la police et de l’armée ainsi que figures du FLN, le parti unique. Dans les villes et les villages de Kabylie, les manifestations, les marches et les grèves se multiplient. Un mois et demi après l’interdiction de la conférence de Mammeri, une lame de fond traverse la région, comme si les digues qui contenaient la colère depuis des décennies sautaient une à une.

Le 14 avril, le ministre de l’Enseignement supérieur est dépêché à Tizi pour dialoguer avec les grévistes. Le rendez-vous dure quatre heures. Le responsable peine à convaincre. Quarante-huit heures plus tard, une grève générale paralyse toute la Kabylie. Le ministre somme les étudiants de reprendre les cours avant le samedi 19 avril.

Nous combattrons par tous les moyens toute tentative visant à entamer l’unité nationale

Puis c’est au tour du président Chadli Bendjedid de prendre la parole, le jeudi 17 avril. La poigne de fer du pouvoir s’illustre dans le discours prononcé par ce colonel plutôt effacé et discret que les militaires ont installé en février 1979 pour succéder à Houari Boumédiène. En rappelant que l’Algérie est un pays arabo-musulman, le chef de l’État brandit la menace : « Nous combattrons par tous les moyens toute tentative visant à entamer l’unité nationale. » L’opération Mizrana – du nom d’une montagne de Kabylie – est lancée. Chadli ordonne à son Premier ministre, Mohamed Abdelghani, de faire évacuer par la force le centre universitaire de Tizi-Ouzou.

Trois unités de la police nationale sont dépêchées d’Alger pour renforcer les brigades déjà présentes à Tizi-Ouzou. À l’aube du dimanche 20 avril, la police intervient avec des chiens dans l’usine Sonelec, l’hôpital de Tizi et surtout dans le campus universitaire. Le bilan de la répression est terrible : plus de 450 blessés, certains grièvement. Des centaines d’arrestations sont opérées dans différentes régions de la Kabylie. Des rumeurs d’étudiants violés, voire morts, embrasent la région. Des émeutes éclatent, des grèves sont décrétées, elles durent trois jours.

Le temps du glaive et de la justice

Le recours à l’armée est envisagé si la police et la gendarmerie devaient être dépassées par l’ampleur des manifestations. Deux jours après l’intervention musclée de la police antiémeute, le Premier ministre appelle le wali (préfet) de Tizi-Ouzou pour savoir si « l’État tient ou s’il faut des renforts ». L’État tient. Et il a la rancune tenace. Le calme revenu, vient donc le temps du glaive de la justice. Déférés devant la Cour de sûreté de l’État, 24 meneurs sont poursuivis pour « complot subversif visant à renverser le régime ». Ils seront libérés le 26 juin 1980 grâce une mobilisation populaire.

Il faudra ensuite des années de luttes et de combats, et la révolte sanglante d’octobre 1988 pour que les pluralismes politique, identitaire et culturel soient consacrés en Algérie. Mouloud Mammeri n’aura pas vécu assez longtemps pour voir ce sur quoi sa conférence interdite a débouché. Il meurt dans la nuit du 25 février 1989 dans un accident de la route, à 200 km à l’ouest d’Alger. Mais quarante ans après le début de ce printemps berbère, son propos sonne juste :  « J’ai l’espoir de préparer le lit à des desseins plus radicaux et qu’un jour la culture de mes pères vole d’elle-même. »

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