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Cannes, drôle de festival

Chirac est sur le départ, le monde change à toute vitesse et la « Françafrique » n’existe plus. Alors, deux jours durant, tout le monde a gentiment fait semblant.

Par - Élise Colette, envoyée spéciale <br>
Mis à jour le 19 février 2007 à 17:08

Et si on faisait comme si ? Comme si Jacques Chirac allait briguer un troisième mandat et ne s’apprêtait pas à quitter l’Élysée, au mois de mai. Comme si le monde extérieur n’avait pas changé et que la France était toujours l’interlocuteur quasi unique des Africains francophones. Comme si Paris n’allait pas devoir un jour ou l’autre remettre en question ses accords de défense et y regarder à deux fois avant d’envoyer des troupes ou de l’aide au Tchad, en Centrafrique, en Côte d’Ivoire ou en RD Congo, en cas de grabuge. Comme si l’herbe poussait encore verte et drue dans le « pré carré ». Après tout, Cannes est la capitale mondiale du cinéma. Qui s’étonnera qu’on y joue la comédie ?
Le 24e sommet des chefs d’État d’Afrique et de France, qui s’est tenu les 15 et 16 février au Palais des festivals, sur la célébrissime Croisette, avait le parfum doux-amer de la nostalgie. Les participants ont fait semblant de croire qu’il ne s’agissait que d’un rendez-vous franco-africain comme les autres. De ne pas voir qu’une page est bel et bien en train de se tourner. Tous ont préféré rendre hommage à leur « cher Jacques », comme l’a fait le Malien Amadou Toumani Touré à la tribune : « Vous pouvez être fier de la pérennisation des relations Afrique-France. Vous avez apporté une touche personnelle faite de chaleur humaine et d’attention à ces relations entre nos pays et le vôtre. Nous partageons une sensibilité commune face à la société de notre temps. » En aparté, un ministre ouest-africain commentait : « Ne soyons pas trop sévères. Un homme seul ne peut pas tout faire, et il faut reconnaître que Chirac nous a toujours défendus sur la scène internationale. Sans compter que dans des relations diplomatiques, il faut un peu d’âme. »
Les participants africains se sont bien gardés d’envoyer Chirac à la retraite avant que lui-même n’ait officiellement annoncé sa décision. Mais ils ne lui ont pas ménagé les mots affectueux et les grands sourires. Surtout, ils n’ont pas caché leur inquiétude : qui les accueillera lors du prochain sommet, prévu au Caire, en 2009 ? Et, d’ici là, qui leur ouvrira les portes des salons feutrés de l’Élysée ?
Bien que certains chefs d’État d’Afrique centrale se soient efforcés de dédramatiser le changement annoncé à la tête de la France (« Ils feront comme tout le monde, ils ont besoin de nous »), chacun sait bien ce qu’il perd sans trop savoir ce qu’il va trouver à la place. Le thème même paradoxalement choisi par la France pour ce sommet – « l’Afrique dans la mondialisation » – montre bien que les temps ont changé, qu’il va falloir compter avec de nouveaux partenaires, que la « Françafrique » ne sera plus jamais ce qu’elle fut. Et ça, la « comédie des adieux » jouée par Chirac et ses « amis » ?n’y pourra rien changer.
Fatigué, moins primesautier qu’à sa grande époque, moins virulent contre une mondialisation qu’il s’est longtemps acharné à combattre, Chirac n’a pu que constater l’émergence de ce « nouveau monde dont l’avenir ne peut se dissocier de celui de l’Afrique ». Il a même convié à sa grand-messe des « étrangers » : l’ancien Premier ministre japonais Yoshiro Mori, initiateur de la Conférence internationale sur le développement de l’Afrique (Ticad), Louis Michel, le commissaire européen au Développement et à l’Aide humanitaire, et, surtout, la chancelière allemande Angela Merkel. Présidente en exercice de l’Union européenne et du G8 (dont la prochaine réunion, en juin, sera largement consacrée à l’Afrique), Merkel a brandi l’étendard du partenariat Europe-Afrique, fondé sur des relations d’égal à égal, et rappelé qu’un sommet UE-Afrique devrait se tenir au cours du second semestre de cette année, à Lisbonne (le 1er juillet, le Portugal succédera à l’Allemagne à la présidence de l’UE). Pour mémoire, la première édition de ce sommet s’est tenue en mars 2000, au Caire. Depuis, plus rien
Détail révélateur, sur le logo de ce 24e sommet Afrique-France s’alignaient les 53 drapeaux africains à côté de ceux de l’Union européenne, de l’Union africaine, de l’Organisation internationale de la Francophonie et des Nations unies. Mais pas trace de drapeau bleu, blanc, rouge Comme si les esprits étaient déjà tournés vers un avenir dont la France ne fait plus tout à fait partie. Pas davantage, en tout cas, que d’autres puissances comme la Chine, le Brésil, l’Inde ou la Russie. Le format des sommets Afrique-France (un pays, un continent) a beau être décrié et leurs résultats difficiles à mesurer (un ministre des Affaires étrangères avoue, « c’est la seule rencontre internationale où je me rends sans stress »), les Français se plaisent à souligner que la formule qu’ils ont inventée a été largement copiée : sommet Chine-Afrique (4-5 novembre 2006, à Pékin) ; réunion de la Ticad japonaise en 2008 ; annonce de futurs sommets Russie-Afrique, Inde-Afrique ou Afrique-Corée du Sud
Objet de toutes les convoitises, le continent a donc le vent en poupe. Cela ne l’a pas empêché de faire en masse le déplacement de Cannes : trente-quatre chefs d’État et de gouvernement étaient présents. Pour sauver les « relations particulières » qui justifient ces sommets Afrique-France, certaines faveurs ont été accordées. Les « corbeilles » (réunions thématiques du 15 février, dans l’après-midi) étaient présidées par Blaise Compaoré, Denis Sassou Nguesso et Paul Biya. Et Jacques Chirac a tenu à donner quelques garanties, qui valent ce qu’elles valent : « La France continuera de respecter les accords de défense qui la lient à plusieurs pays africains. Chaque fois que l’Afrique et la communauté internationale le lui demanderont, elle continuera à prendre toutes ses responsabilités… »
En retour, pour témoigner leur amitié et leur respect à celui que tous s’attendent à voir quitter l’Élysée dans trois mois, les chefs d’État francophones étaient presque tous présents au dîner offert par Chirac la veille de l’ouverture des travaux – une tradition réservée aux seuls membres de l’ex-pré carré.
Lors de la dernière réunion à huis clos du sommet, Blaise Compaoré a osé poser tout haut la question que tout le monde se posait tout bas, depuis deux jours : « Les sommets Afrique-France se poursuivront-ils après vous ? » Et Chirac de répondre : « Peut-être auront-ils un autre format, un autre style. Mais la relation entre l’Afrique et la France restera particulière. » Sur la Croisette, sous le doux soleil de l’hiver méditerranéen, on s’est pris un instant à rêver que rien n’avait changé