Politique

Coronavirus : à Madagascar, enquête sur le remède miracle évoqué par Andry Rajoelina

Réservé aux abonnés | | Par - à Antananarivo
Mis à jour le 24 avril 2020 à 10h41
Le président malgache Andry Rajoelina, le 5 avril 2020.

Le président malgache Andry Rajoelina, le 5 avril 2020. © Twitter de la Présidence de Madagascar

En déclarant que certaines plantes traditionnelles poussant sur la Grande Ile pourraient guérir le Covid-19, le président malgache a créé la surprise. A-t-il révélé trop vite une solution africaine, encore à l’étude, autour des vertus curatives de la pharmacopée traditionnelle ?

Face au Covid-19, la pharmacopée traditionnelle africaine pourrait-elle « changer le cours de l’Histoire » ? Le président malgache Andry Rajoelina en a la conviction, tout comme il se dit convaincu que la Grande Île a un rôle particulier à jouer pour endiguer  la pandémie. 

Au soir du 8 avril, sur la chaîne nationale, le chef de l’État livre à ses compatriotes une révélation surprenante : « J’ai reçu une lettre, le 24 mars, indiquant que Madagascar possédait le remède qui pourrait – au conditionnel, car on doit encore le prouver – guérir le coronavirus. »

Tout en gardant le silence sur le nom de ce remède miracle tiré, dit-il, d’une « plante médicinale », Andry Rajoelina ajoute que Madagascar pourrait ainsi « changer le cours de l’Histoire ».

Confidentiel

De quelle plante le chef de l’État parle-t-il ? Et de quels éléments probants dispose-t-il pour corroborer son annonce ? Dans un premier temps, ses collaborateurs semblent pris au dépourvu. « On va trouver quelqu’un pour vous répondre mais rappelez-nous plus tard », indique une source officielle au ministère de la Santé. « Les explications vont venir, je vous tiens informé », élude un conseiller à la présidence.

Du côté de l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA), spécialisé dans l’étude des plantes médicinales, notre interlocuteur n’est guère plus bavard : « Nous travaillons sur un éventuel remède, mais c’est confidentiel. »

Face au Covid-19, nous pourrons proposer un remède traditionnel amélioré

Quatre jours plus tard, l’affaire rebondit sur les réseaux sociaux. Le dimanche de Pâques, à travers deux tweets successifs, Andry Rajoelina réitère ses certitudes sur la découverte d’un antidote à la pandémie : « En ce jour de Pâques, #Madagascar adresse un message d’espoir au monde avec notre biodiversité composée de 80% d’espèces endémiques. Face au #Covid19, nous pourrons proposer un remède traditionnel amélioré constitué de plantes médicinales malagasy qui a déjà fait ses preuves. » Cette fois, l’antidote se décline au pluriel.

« En attendant les résultats des tests cliniques, nous sommes confiants de pouvoir changer le cours de l’Histoire dans cette guerre mondiale contre cette épidémie. Nous allons également procéder à des tests en laboratoires où le médicament sera administré sous différentes formes », ajoute-t-il, le même jour, dans un second message.

Si le président persiste et signe, le mystère, lui, reste entier. À Madagascar, aucune des personnes en mesure de préciser quelles plantes seraient susceptibles, selon le chef de l’État, de guérir le Covid-19 ne souhaite s’exprimer.

Seul indice pour percer ce mystère, la lettre dont Andry Rajoelina a cité un court extrait dans son allocution – en français dans le texte -, dont Jeune Afrique finira par obtenir une copie.

Datée du 24 mars, elle émane de Lucile Cornet-Vernet, fondatrice et vice-présidente de la Maison de l’artemisia. Basée à Paris, cette association à but humanitaire représentée dans 23 pays d’Afrique, dont Madagascar, promeut l’artemisia annua et l’artemisia afra, deux plantes médicinales aux vertus antipaludiques, « à destination des populations les plus vulnérables du Sud ».

Selon la Maison de l’artemisia, « ces deux plantes sont utilisées en médecine traditionnelle depuis des siècles, en Chine et en Afrique de l’Est ». S’il ne s’agit pas de plantes endémiques, ces deux variétés d’artemisia (ou armoise) sont toutefois massivement cultivées à Madagascar. Et l’association française estime qu’elles pourraient disposer d’un potentiel intéressant pour traiter le Covid-19.

 Les pays africains ont tout intérêt à se saisir de ce traitement

« Nous avons écrit aux ministères de la Santé de presque tous les gouvernements d’Afrique, indique Lucile Cornet-Vernet, fondatrice et vice-présidente de la Maison de l’artemisia. Le dossier que nous leur avons envoyé comprenait notamment une revue d’études scientifiques et une proposition de protocoles d’essais cliniques. » Et d’ajouter : « Il y a de grandes présomptions que l’artemisia soit utile dans l’arsenal de soins contre le virus, mais je ne dis pas pour autant que cette plante guérit le Covid-19. »

Lucile Cornet-Vernet confirme à JA que le 24 mars, elle a bien adressé ce dossier, précédé d’un courrier introductif, au ministre malgache de la Santé, Ahmad Ahmad. Dans cette lettre, elle rappelle d’emblée que la Chine a utilisé l’artemisia contre le Covid-19. « Les pays africains ont tout intérêt à se saisir aussi de ce traitement en menant des études cliniques dans les meilleurs délais », poursuit-elle.

Dans ce courrier figure en outre le passage lu devant les caméras le 8 avril, en direct et en français, par le président Rajoelina : la nécessité de « [mettre] en place des stratégies locales, innovantes et efficaces pour protéger [les] populations. L’artemisia annua peut constituer une alternative de choix contre le Covid-19, tant dans une approche préventive que curative ». Dans son allocution, le chef de l’État avait simplement occulté le terme « artemisia annua ».

Traitement à bas coût

S’adressant à Ahmad Ahmad, la vice-présidente de l’association parisienne ajoutait : « Par votre décision, il vous est possible de changer le cours de l’Histoire. » Une expression elle aussi reprise à son compte par Andry Rajoelina, aussi bien à la télévision que sur Twitter.

Selon Lucile Cornet-Vernet, une dizaine de pays africains ont déjà donné leur accord de principe pour pratiquer des essais cliniques basés notamment sur l’artemisia, parmi lesquels la RDC, la République centrafricaine, le Rwanda, la Côte d’Ivoire, le Bénin… et Madagascar.

Pour ses promoteurs, l’infusion tirée de cette plante pourrait représenter un traitement à bas coût contre le Covid-19, après avoir fait ses preuves contre le paludisme. « La plante ne nécessite pas toute une chaîne de production, comme les autres médicaments pharmaceutiques, et nous éviterions aussi le problème de la contrefaçon des médicaments », explique Jean-Luc Galabert, l’un des fondateurs du cabinet d’études rwandais Inter-Culturel, qui travaille main dans la main avec la Maison de l’artemisia.

Je vous confirme que le remède contient principalement de l’artemisia et du ravintsara

Dans l’entourage présidentiel, dix jours après l’intervention télévisée d’Andry Rajoelina, les langues finissent par se délier. « Je vous confirme que le remède contient principalement de l’artemisia et du ravintsara », reconnaît un conseiller à la présidence, qui admet que le texte lu à la télévision par le chef de l’État provient bien de la Maison de l’artemisia.

Selon la même source, les chercheurs de l’IMRA travailleraient depuis plus d’un mois sur ce dossier, en collaboration avec des chercheurs étrangers. « Madagascar dispose du plus gros stock d’artemisia du monde », explique notre interlocuteur, avant d’ajouter qu’une émission spéciale sera diffusée dimanche soir, 19 avril, sur la chaîne nationale malgache. « Le Président y annoncera des échéances et parlera des études cliniques », ajoute ce conseiller.

Prophétesse brésilienne

Une explication salutaire, dès lors que le 16 avril, un documentaire de 18 minutes diffusé par la Télévision nationale de Madagascar (TVM)  – et relayé par la page Facebook  d’Andry Rajoelina – est venu compliquer le message présidentiel. Le documentaire a également été diffusé sur Viva, la chaîne de télévision d’Andry Rajoelina. Basé sur l’interview de deux pilotes travaillant pour une compagnie aérienne privée, Sky Services, il raconte le périple ésotérique d’une prophétesse brésilienne venue à Madagascar en novembre. Joana Andréa de Araujo a alors survolé la Grand Ile selon un itinéraire cruciforme, du nord au sud et d’est en ouest, avant de formuler cette prophétie : le monde va bientôt connaître une terrible pandémie. Mais Madagascar en détiendra le remède…

« La diffusion de ce documentaire, quelques jours après l’annonce sur un potentiel médicament à base de plantes par le président, ressemble fort à du pur storytelling », estime un spécialiste des médias à Madagascar. Mais auprès d’une population fortement imprégnée de mysticisme, un tel « storytelling », mêlant pharmacopée traditionnelle et divination, pourrait-il susciter l’adhésion ?

« Ce documentaire est révélateur du fait qu’ici, divers responsables politiques n’hésitent pas à emprunter des accents messianiques, estimant que leur électorat adhère à ce type de narration”, analyse le politologue Toavina Ralambomahay, élu d’opposition au conseil municipal d’Antananarivo. Avant la présidentielle de novembre 2018, le pasteur Mailhol, chef de l’Eglise de l’Apocalypse et candidat à la magistrature suprême, n’avait-il  pas martelé qu’il serait élu président, conformément à une prophétie ? Il a finalement terminé quatrième du premier tour avec 1,27% des suffrages exprimés…

Les études débutent à peine

À Madagascar, les capacités de culture et de production de l’artemisia existent déjà. Un responsable du leader du secteur, Bionexx, indique à Jeune Afrique produire annuellement 25 tonnes d’artémisinine, la substance active médicamenteuse de la plante, soit environ 10% du marché mondial. Mais quelles garanties pourraient présenter cette plante, habituellement consommée en infusion, face au Covid-19 ?

Dans la communauté scientifique, les études commencent tout juste. Le célèbre institut Max Planck, en Allemagne, qui aligne 18 prix Nobel depuis 1948 et 15 000 publications par an, a lancé un essai in vitro le 8 avril, en collaboration avec l’entreprise américaine ArtemiLife et des chercheurs danois. Dans un communiqué, ce centre de recherches explique que des études ont montré que l’artemisia (variété annua) démontrait une certaine efficacité contre un virus semblable à l’actuel coronavirus.

« Compte tenu des similitudes entre ces deux virus, les extraits de plantes et les dérivés de l’artémisinine doivent être testés contre le nouveau coronavirus », considère le professeur Peter Seeberger, directeur à l’Institut Max Planck de la section Colloids and Interfaces.

« Le fait que l’artemisia ait des effets sur des virus semblables au coronavirus actuel fournit un bon argument pour lancer des études. Mais il faudra des données in vitro, et seulement ensuite des données avec de vrais patients, sinon rien ne prouve évidemment que l’artemisia agisse sur le coronavirus”, confie à JA Catherine Hill, épidémiologiste et ancienne cheffe de service à l’Institut Gustave Roussy, à Villejuif. Actuellement, il y a déjà des quantités de substances à l’étude, comme l’hydroxychloroquine associée ou non à l’azithromycine, le kaletra (utilisé contre le sida) ou le remdésivir »

Quelle que soit la plante, on a besoin de données plus précises avant de dire qu’elle est efficace contre le Covid-19

Qu’en est-il du Ravintsara ?  « C’est l’une des plantes antivirales les plus puissantes cultivées à Madagascar », assure Jean-Claude Ratsimivony, le directeur du groupe JCR, qui produit son propre baume antiviral, baptisé Fosa. L’IMRA a aussi mis en vente un produit semblable, l’ATA, qui connaît un fort succès en cette période de pandémie.

« Quelle que soit la plante, on a besoin de données plus précises avant de dire qu’elle est efficace contre le Covid-19, avertit Olivier Rakotoson, le président du syndicat des exportateurs d’huiles essentielles de Madagascar. Et même si on a un résultat, il faudra déterminer si ce sont les défenses immunitaire ainsi renforcées qui ont tué le virus ou si la substance agit directement sur le virus. »

En mode curatif ou préventif, le ravintsara connaît en tout cas un fort succès commercial. « Depuis quelques semaines, à Madagascar et dans le monde, son prix a été multiplié par 3 ou 4 », confie Olivier Rakotoson. « Il y a 10 ans, le prix du ravintsara avait déjà flambé au moment de l’épidémie de virus H1N1 », rappelle-t-il.

« Madagascar est élu par Dieu »

Samedi, le pays comptait 82 cas de coronavirus et enregistrait 39 guérisons, alors qu’aucun décès n’était encore à déplorer. Ce dimanche, Andry Rajoelina a levé le voile sur les conjectures autour d’un éventuel remède basé sur les plantes cultivées sur la Grande Ile.

Dans sa précédente allocution, il affichait une confiance inébranlable sur la capacité de son pays à se poser en recours : « Certes, Madagascar ne dispose ni de l’arme nucléaire ni de l’arme chimique, contrairement à de nombreux pays. Mais comme je l’ai pressenti, Madagascar brillera. J’ai foi en cela. »

À 20h45, Rajoelina est effectivement apparu à la télévision. « Madagascar est élu par Dieu », a-t-il lancé en début d’allocution, faisant référence à l’absence de mort dans le pays. Il a ensuite révélé un remède « préventif et curatif », baptisé « Covid-Organics », à base d’artemisia. Selon lui, des tests se seraient révélés concluants.

C’est bien l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA) qui a développé ce produit, dont le lancement commercial se fera ce lundi 20 avril. Le président n’a en revanche pas dit un mot sur la Maison de l’artemisia qui lui a envoyé la lettre du 24 mars

En outre, le Président Rajoelina a aussi annoncé un assouplissement du confinement : libre circulation de 6 h à 13 h, et retour des élèves de troisième et de terminale en classe dès le 22 avril, à la condition qu’ils boivent le « Covid-Organics », en prévention. Déjà, sur les réseaux sociaux, le débat fait rage entre ceux qui font confiance au produit… et les autres. 

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