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Algérie : les séries télévisées du ramadan menacées par le coronavirus

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 29 avril 2020 à 10h38
Selon le producteur de la série Omar Séchoir, Fethi Laydouci, il manque trois jours de tournage dans le salon de coiffure factice pour atteindre 24 épisodes sur les trente prévus initialement.

Selon le producteur de la série Omar Séchoir, Fethi Laydouci, il manque trois jours de tournage dans le salon de coiffure factice pour atteindre 24 épisodes sur les trente prévus initialement. © DR

En Algérie, les tournages sont à l’arrêt en raison des mesures prises pour limiter la propagation du Covid-19. Pour reprendre leurs activités, les producteurs attendent le 19 avril, date de fin hypothétique de la quarantaine – ou une éventuelle dérogation.

« On est en stand-by », se désole Imad Henouda, directeur de la société Wellcom. La série qu’il produit cette année, L’Amiral, traite d’un sujet sensible en Algérie, la harga (émigration clandestine par la mer). L’intrigue se noue autour du quotidien des passeurs, des jeunes qui veulent quitter l’Algérie et des autorités publiques, qui combattent ce phénomène. La majeure partie des scènes a déjà été tournée, majoritairement à Arzew, en bord de mer, à quelques kilomètres d’Oran. Mais la société de production ne dispose plus d’autorisation de tournage. Depuis le début du mois d’avril, un communiqué du ministère de la Culture l’a interdit. L’instauration d’un couvre-feu et l’interdiction des rassemblements de plus de deux personnes à partir du 23 mars avaient déjà contraint plusieurs producteurs à poursuivre les enregistrements en studio, loin des regards, clandestinement.

« Si le confinement se prolonge au-delà du 19 avril, on ne pourra pas diffuser, s’inquiète Imad Henouda. L’autre possibilité, c’est de ne finaliser qu’une vingtaine d’épisodes. » Initialement, L’Amiral devait en compter 28. Ce nombre a été revu à la baisse. Les équipes de Wellcom avaient pourtant vu large. Les premiers tournages ont commencé en février.

Scénarios modifiés, équipes réduites

De son côté, le producteur de la série Omar Séchoir, Fethi Laydouci, déplore : « Il nous manque trois jours de tournage dans notre salon de coiffure factice pour atteindre 24 épisodes. Il était prévu d’en réaliser trente au départ. »

Pour réduire l’équipe au maximum, le scénario a été modifié. « Nous avons recréé des intrigues entre les deux personnages principaux, le coiffeur Omar et son acolyte. Les clients ont été coupés du script », explique Laydouci. Le producteur espère obtenir une dérogation de la part du ministère de la Culture pour finaliser les six épisodes manquants : « Nous nous engageons bien sûr à respecter tous les gestes barrières et à fournir trois masques par jour aux équipes techniques. »

Machahir, l’une des grosses productions  algéro-tunisiennes, ne sera pas à l’antenne en ce mois de ramadan

La sitcom Dakyous et Makyous, diffusée par la chaîne privée Echorouk, fait office d’exception. « On a eu la chance de tourner extrêmement tôt, dès le mois de décembre, se félicite Nabil Asli, coscénariste. Mais cela n’a pas été le cas pour une autre série. » Machahir, l’une des grosses productions  algéro-tunisiennes, ne sera donc pas à l’antenne en ce mois de ramadan. Seulement 45% de la série a été tournée. « La diffusion n’est pas possible, regrette Asli. Quelques épisodes sont finalisés, mais il manque encore beaucoup de séquences. » Six semaines de tournage supplémentaires à Tunis seraient nécessaires. Or la justice a suspendu le 15 avril le tournage des feuilletons ramadanesques, dont la reprise venait pourtant d’être autorisée par le gouvernement.

Les acteurs, eux, restent dans le flou quant à leur avenir. Kader Djeriou, qui campe le personnage du passeur dans la série Babour Loh, est confiné avec toute l’équipe dans un hôtel près d’Oran : « Nous avions eu le choix entre rentrer auprès de nos familles ou rester dans l’espoir de continuer à tourner. Tout le monde a choisi de rester et de se montrer solidaire, malgré les craintes. » La société de production Wellcom prend en charge toute l’équipe pendant le confinement. « Cela nous donne l’occasion d’approfondir nos personnages, de rester concentrés pour travailler sur des mises en scène », relativise Djeriou.

« On vit au jour le jour

Le comédien devait travailler sur un autre projet durant le ramadan. Il ne sait toujours pas si ce dernier est maintenu. « On vit au jour le jour », raconte Mounia Benfeghoul, l’une des têtes d’affiche de Yemma, qui devrait être diffusée sur El Djazairia One. Le tournage s’est poursuivi en intérieur après l’instauration du couvre-feu. « Mais les séquences changeaient fréquemment, raconte l’actrice. Heureusement que mes études de droit m’ont dotée d’une bonne mémoire, j’ai pu apprendre rapidement mes textes ! » s’amuse-t-elle. En revanche, la comédienne qui jouait la mère de son personnage s’est fait porter pâle. Il a fallu la remplacer au pied levé. « Elle avait vraiment peur du virus, ce que l’on peut comprendre », précise Mounia Benfeghoul.

Les techniciens n’ont ni assurance ni reconnaissance

Les productions ont travaillé avec le noyau dur des équipes techniques jusqu’au début du mois d’avril. Depuis, les techniciens ont été renvoyés chez eux. Seront-ils rémunérés ? « C’est vraiment difficile pour nous, reconnaît Karima Kechicha, assistante du réalisateur. Les tournages du ramadan assurent nos revenus de l’année. » La jeune femme regrette l’absence de statut pour les techniciens. Ils n’ont ni assurance ni reconnaissance. « A-t-on d’autre choix que de prendre notre mal en patience, en espérant pouvoir travailler à la rentrée ? » s’interroge Karima Kechicha.

Pour Hamoudi Laggoune, directeur photo et membre du Collectif des techniciens du cinéma algérien, le problème est plus profond : « Il y a de mauvaises pratiques dans notre secteur. L’an dernier, nombre d’entre nous n’ont pas été rémunérés en raison des événements politiques que connaissait le pays. » Cette année, il a réclamé son cachet à l’avance, et a décliné certains projets lorsque ce n’était pas possible. « Le collectif regroupe 400 à 600 personnes, et nous travaillons avec le ministre du Travail pour créer une convention collective qui protège les techniciens », confie le professionnel.

Du côté des diffuseurs, la conception de la grille spéciale de ramadan vire au casse-tête

Du côté des diffuseurs, la conception de la grille spéciale de ramadan vire au casse-tête. « J’avais prévu 27 programmes pour le mois sacré, il ne m’en reste que cinq ou six, déplore Aziz Kourta, directeur de la programmation de l’EPTV, l’établissement qui regroupe les différentes chaînes publiques. Et les sitcoms qui me seront livrées ne compteront que 15 épisodes au lieu de 30. » Pour combler les espaces dans sa grille, Aziz Kourta prévoit de rediffuser des séries cultes comme Djemai Family ou  Bila Houdoud. Des matchs de football qui ont marqué le public seront aussi proposés. « La grille a été chamboulée à cause du confinement, mais la télévision est un des moyens de retenir les gens à la maison. Nous devons faire notre maximum pour améliorer notre offre par rapport aux années précédentes », souligne le professionnel.

Première plateforme algérienne de VOD

La société de production Wellcom fait un autre pari, audacieux : se passer de diffuseur. L’entreprise va lancer ce 20 avril la première plateforme algérienne de VOD, sur le modèle de Netflix, en partenariat avec l’opérateur téléphonique Ooredoo et la plateforme algérienne de VTC Yassir. Dans un premier temps, cette nouvelle structure diffusera L’Amiral. Ensuite, une série d’envergure sera disponible tous les trois à quatre mois. « Je voudrais proposer des programmes en dehors du ramadan, sortir de cette saisonnalité et casser les règles, affirme le producteur Imad Henouda. Nous ne savons pas encore si le public sera au rendez-vous, mais nous voulons relever le défi. »

Certaines sociétés ne travaillent que pour les grilles de ramadan

Wellcom veut croire qu’une production télévisuelle à l’année est l’unique solution pour améliorer la qualité globale de l’offre. « Il est vrai que certaines sociétés ne travaillent que pour les grilles de ramadan », décrypte Riad Aït Aoudia, PDG de l’agence Media Algeria. Selon lui, la plupart des productions mobilisent toutes leurs ressources financières afin d’assumer les coûts de production directs, en espérant un retour sur investissement en publicité après livraison des épisodes ramadanesques. La crise a donc renforcé le pouvoir des annonceurs. Un producteur – qui préfère garder l’anonymat – s’offusque de la commande récente d’un opérateur téléphonique : six films tournés avec une équipe technique importante, en bravant l’interdiction du ministère de la Culture. « Nous avons proposé un concept plus adapté au confinement, qui ne mette pas en danger les équipes, raconte le producteur. Nous avons essuyé un refus définitif, et l’opérateur est allé frapper à d’autres portes. »

Nouvelles opportunités

« L’arrêt des tournages pourrait s’avérer dramatique pour les productions », craint Aït Aoudia. À ce stade, les agences médias n’ont pas mesuré au mois de mars d’impact sur le volume des investissements publicitaires. « La télévision a récupéré une partie des investissements de l’affichage public, forcément plus affecté par le confinement », analyse Khalil Benbarkat, directeur général de l’agence MCN Media. Une étude mondiale menée par l’institut Kantar – plus de 25 000 sondés répartis dans 30 pays – montre que seuls 8% des consommateurs attendent des marques qu’elles cessent de faire de la publicité. « Encore plus qu’avant, le consommateur a besoin de se sentir rassuré, aussi bien sur la disponibilité des produits et le maintien des services que sur la qualité et la sécurité qu’offrent les entreprises », détaille Khalil Benbarkat.

Pour Riad Aït Aoudia, de cette crise naîtront de nouvelles opportunités pour les investisseurs privés, que ce soit dans la production de contenu ou dans la création de nouveaux modèles économiques comme la VOD. Le secteur, rentable, pourrait représenter une nouvelle source de revenus pour l’Algérie. « Un  feuilleton comme Ouled El Hlal a suscité plusieurs centaines de millions de vues, dont une partie significative depuis l’étranger, se réjouit-il. Comme dans toute l’Afrique, nous avons une forte culture orale et nous avons beaucoup d’histoires à raconter au monde, de très belles histoires. »

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