Politique

La Tunisie attentiste face à la crise libyenne

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
A Tripoli, le 17 février 2020.

A Tripoli, le 17 février 2020. © Amru Salahuddien/Xinhua/SIPA

Entre angoisse sécuritaire et errements diplomatiques, Tunis éprouve bien des difficultés à se positionner sur la crise en Libye, alors que sur le terrain la situation évolue rapidement.

Sur le papier, l’approche tunisienne de la crise libyenne est claire, et se décline en trois points fixés par le président Kaïs Saïed lors de son discours du 31 décembre : refus de s’allier à l’une ou l’autre des coalitions internationales présentes en Libye ; volonté de parvenir à un accord intra-libyen avec l’aide du Conseil de sécurité de l’ONU (dont la Tunisie est membre pour deux ans depuis le 1er janvier) et simple reconnaissance diplomatique du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj.

Dans les faits, ces positions de principe ne se traduisent pas aisément en une politique affirmée. En décembre, janvier et février, Carthage a ainsi reçu, respectivement, la visite du président turc et principal soutien du GNA, Recep Tayyip Erdogan, du ministre français des Affaires étrangères favorable à Haftar, Jean-Yves Le Drian, et de l’émir qatari pro-GNA Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Chaque fois, Kaïs Saïed a tenu sur ses positions et refusé toute implication de son pays. Une posture louable mais qui paraissait en décalage avec l’évolution sur le terrain qui voyait le camp de l’est renforcé par des mercenaires russes, et celui de l’ouest appuyé par des mercenaires syriens rémunérés par la Turquie. La volonté de la Tunisie de faire du Conseil national de sécurité onusien le garant d’un accord en Libye apparaît également illusoire tant les membres permanents sont divisés sur la question.

La Tunisie peut-elle adopter une autre posture que celle d’une neutralité relativement passive ?

Crise économique, terrorisme et coronavirus

Mais le pays peut-il adopter une autre posture que celle d’une neutralité relativement passive ? Car malgré des tentatives comme l’invitation le 23 décembre à Carthage du Conseil suprême des Tribus et des villes libyennes, proche de la mouvance kadhafiste, le temps n’est plus à l’euphorie de 2011.  Le fond de l’air était alors à l’entraide révolutionnaire.

À l’époque, 430 000 Libyens avaient traversé la frontière pour trouver refuge en Tunisie. « Le scénario est totalement différent aujourd’hui : la crise économique, le terrorisme et le coronavirus sont passés par là. Même si, in fine, nous ne nous désolidariserons jamais de la Libye, qui est la continuation du sud tunisien », explique une source proche de la présidence. Il y a neuf ans, les Libyens, pour beaucoup des kadhafistes fortunés, ont pu s’installer où ils le souhaitaient – faisant au passage exploser le marché immobilier.

En début d’année, en coordination avec l’ONU, le gouvernement a décidé de créer un camp dans une zone désertique du sud libyen, à 50 km du poste frontière de Dehiba. « Il n’y a rien dans cet endroit, ils ont simplement aplati la terre. Le point d’eau le plus proche est à 40 km et c’est un puits pour les chameliers. Le message donné aux Libyens est de ne pas venir », détaille un membre local du Croissant rouge.

Avec la crise économique, les Tripolitains n’ont plus les moyens de partir à l’étranger

Les observateurs tunisiens ne craignent plus un afflux massif : l’offensive de Haftar date de plus d’un an et aucun mouvement d’ampleur n’a été constaté. Et, surtout, les Tripolitains, avec la crise économique, n’ont plus les moyens de partir à l’étranger et préfèrent se déplacer à l’intérieur du pays. « Contrairement à 2011, nous avons fermé nos frontières, précise une source sécuritaire de la région. Des soldats sont arrivés en renfort depuis plusieurs semaines. Le camp, dont la construction est à l’arrêt à cause du coronavirus, doit surtout servir à filtrer les arrivants, il pourrait y avoir des terroristes. » À commencer par les Tunisiens installés en Libye. Des centaines font actuellement le pied de grue à Ras Jadir, « mais nous devons savoir qui ils sont, avant de les laisser entrer », admet la source proche de la présidence.

Bonne connaissance du terrain

D’ailleurs, si la Tunisie refuse de prendre parti, elle n’est pas pour autant absente de la Libye. Le ministre de la Défense, Imed Hazgui, a doublement gaffé en révélant il y a quelques jours à la télévision que les services de renseignement tunisiens étaient bien implantés en Libye et en qualifiant les groupes armés pro-GNA de « milices ». Kaïs Saïed a dû rattraper l’erreur auprès du chef du gouvernement basé à Tripoli, Fayez al-Sarraj, lors d’un entretien téléphonique le 15 avril.

Si le partenaire libyen venait à changer, il faudrait tout réorganiser

« La Tunisie a une bonne connaissance, à l’heure près, de ce qui se passe dans les 30 km à l’intérieur des terres libyennes. Mais elle n’a pas la capacité militaire d’intervenir si, par exemple, Haftar décide d’une contre-offensive pour prendre le contrôle du poste frontière de Ras Jadir [comme il a déjà tenté de le faire fin mars] », précise Hamza Meddeb, chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence, spécialiste des questions de frontières dans la région.

Et si la Tunisie ne soutient personne, la prise par Haftar de ce point stratégique serait néanmoins perçue comme un coup dur : « À Ras Jadir, l’entente entre les deux pays se fait sur la base d’arrangements non formalisés [ce sont les Amazighs de Zouara qui tiennent ce lieu côté libyen]. Si le partenaire libyen venait à changer, il faudrait tout réorganiser », conclut le chercheur.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte