Politique

[Édito] 17 avril 2000 : le jour où Paul Kagame est devenu président du Rwanda

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Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le nouveau président rwandais Paul Kagame et le Premier ministre Bernard Makuza, le 17 avril 2000 à Kigali.

Le nouveau président rwandais Paul Kagame et le Premier ministre Bernard Makuza, le 17 avril 2000 à Kigali. © MARCO LONGARI / AFP

En 20 ans de règne, Paul Kagame aura acquis une influence et une notoriété sans commune mesure avec la taille de son « petit pays », ressuscité au lendemain d’un génocide. Une longévité souvent critiquée mais qui ne dit pas l’essentiel sur le rapport que cet homme secret entretient avec le pouvoir : la capacité qu’il offre de transformer en profondeur la société.

Rien n’était prévu à Kigali pour marquer, ce 17 avril, le vingtième anniversaire de l’accession de Paul Kagame à la présidence de la République – et pas seulement pour des raisons de confinement. « Les célébrations, ce n’est pas le genre du boss, explique un dirigeant du parti au pouvoir. Et tant qu’à faire, c’est la date du 25 août 2003, quand il a été réélu au suffrage universel, qui fait sens. Là, ce n’était que par le Parlement. »

Comme chaque année, le 17 avril sera donc un jour ordinaire et, même si une génération est arrivée à maturité depuis sa première investiture en tant que chef de l’État, la grande majorité des Rwandais estime que Paul Kagame occupait de facto ce poste depuis la fin de la guerre de libération, en juillet 1994.

Table rase

Du trinôme installé à la tête d’un pays exsangue, sur les cendres de l’épouvantable génocide des Tutsi, il ne reste que lui, à l’époque vice-président et ministre de la Défense. Victimes de leurs jeux politiciens, incapables de modifier leurs logiciels mentaux et de comprendre à quel point l’apocalypse génocidaire obligeait à faire table rase du passé et du repli identitaire, Pasteur Bizimungu et Faustin Twagiramungu ont dû quitter la scène.

Le premier, démissionnaire le 23 mars 2000 après des années de cohabitation acide avec le Front patriotique rwandais (FPR), tant les désaccords sur la politique dite de réconciliation avaient fini par atteindre un point de non-retour, fera une brève carrière d’opposant et connaîtra les rigueurs de la prison. Gracié en 2007, l’ancien président vit depuis à Kigali, retiré à 70 ans de la politique, effacé et mutique.

Le second, qui fut Premier ministre pendant treize mois jusqu’en août 1995, n’a toujours pas renoncé. Candidat à la présidentielle en 2003 (il avait obtenu 3,63 % des voix), il s’est installé à Bruxelles, d’où il ne cesse de lancer des anathèmes contre un régime qu’il accuse d’avoir perpétré un « second génocide » contre la communauté hutu. Porte-parole autoproclamé du « peuple bantou » (sic) du Rwanda, Twagiramungu n’est guère regardant sur le choix de ses alliances pourvu qu’elles servent son but : renverser Paul Kagame. À 74 ans, le président de la Rwanda Dream Initiative ne craint pas de flirter avec les milieux négationnistes les plus obtus.

Son successeur à la Primature, le discret Pierre-Célestin Rwigema, en poste de 1995 à 2000, s’est lui coulé sans trop d’histoires dans le moule du nouveau monde : il est aujourd’hui député du Rwanda au Parlement de l’East African Community (EAC).

Depuis la fin de la guerre, nul n’ignore à Kigali que le vrai patron, c’est lui

Lorsque Paul Kagame prête serment, le 20 avril 2000, beaucoup d’observateurs considèrent qu’il s’agit là d’un événement prévisible, voire d’un non-événement. Depuis la fin de la guerre, dont il est sorti vainqueur avec l’auréole du héros ayant mis un terme au génocide, nul n’ignore à Kigali que le vrai patron, c’est lui. Lorsque des ministres ou des diplomates étrangers viennent au Rwanda, c’est par le vice-président Kagame qu’ils demandent à être reçus en priorité, le président et le Premier ministre ne faisant l’objet que de simples visites protocolaires.

Lui et lui seul…

Lui et lui seul, entouré de fidèles sortis du maquis et de cadres du FPR formatés à la chinoise, parvient – parfois au moyen de méthodes expéditives – à étouffer la vague dévastatrice de représailles et de vengeances intercommunautaire qui menaçait de submerger le Rwanda au lendemain du génocide.

Lui et lui seul, sans autorisation ni reddition de comptes, décide, planifie et met en œuvre le démantèlement par la force des camps de réfugiés de l’est du Zaïre devenus des nids de génocidaires préparant la revanche, puis porte jusqu’à Kinshasa un certain Laurent-Désiré Kabila – ce mzee dont il dira : « Nous nous sommes trompés sur son compte. Nous aurions dû lire ce que Che Guevara avait écrit sur lui. »

Lui et lui seul, enfin, assume le poids d’une guerre sur ses marches occidentales qui n’est toujours pas achevée lorsqu’il devient, officiellement, le chef de l’État.

Je voulais prendre le temps de vivre ma vie

Dès lors, la question se pose : pourquoi Paul Kagame a-t-il attendu six ans, alors que le pouvoir absolu s’offrait à lui, commandant en chef de 36 ans, en juillet 1994 ? Sa réponse est surprenante. Oui, dit-il, « on pourrait dire que j’avais mérité ce droit », mais il ne se sentait pas prêt à l’assumer et surtout, ajoute-t-il, il lui manquait l’envie. En juillet 1994, « quand nous avons commencé à distribuer les rôles, j’ai dit aux personnes de mon parti qu’elles devraient avancer d’autres noms que le mien. Je voulais prendre le temps de faire autre chose, poursuivre mes études, vivre ma vie. J’ai considéré la possibilité de quitter entièrement la politique ».

Les cadres du FPR, paniqués à l’idée de voir leur chef les abandonner en rase campagne dans le champ de ruines qu’est alors le Rwanda, protestent. Mais c’est surtout le soupçon, distillé par les adversaires politiques de son parti, selon lequel il aurait un agenda personnel caché visant à les écarter, qui le fait reculer : « J’ai dû, dit-il, prouver ma loyauté envers notre cause. Il ne me restait que le choix de ne pas faire ce qu’on attendait de moi. J’ai donc choisi de ne pas être président. » (1)

Pendant les six années qui suivent, et même si, raconte-t-il, « ce n’était pas ce que j’avais envisagé à l’origine », Paul Kagame exerce de facto la réalité du pouvoir. Et c’est sans états d’âme ni hésitations cette fois, qu’après avoir assuré pendant trois semaines l’intérim de Pasteur Bizimungu, démissionnaire, il s’installe dans le fauteuil qu’il occupe encore aujourd’hui.

Ambition et vision

C’est qu’entre-temps, chez cet homme qui a toujours affirmé n’être que « le produit de circonstances historiques convergentes », une ambition et surtout une vision se sont peu à peu forgées, celles d’un Rwanda nouveau et du rôle qu’il aurait à y jouer.

Vingt ans plus tard, à 62 ans, Paul Kagame est toujours là. S’il déteste la politique au sens trivial du terme, il aime, quoi qu’il en dise, le pouvoir pour la capacité qu’il offre de transformer au forceps la société – un attrait qui cohabite en permanence chez lui avec la tentation d’un ailleurs mondialisé, quelque part entre son ranch du lac Muhazi et les fab labs de la Silicon Valley, entre les vaches à longues cornes et la recherche éperdue du « next Einstein » africain.

Clivant, certes, admiré, adulé, mais aussi craint et parfois honni, au point que pourrait s’appliquer à lui cet indémodable proverbe chinois, « on mesure une tour à son ombre et les grands hommes au nombre de leurs détracteurs », le Paul Kagame d’avril 2020 a, avec celui d’avril 2000, une différence majeure : son influence et sa notoriété sont sans aucune comparaison avec la taille de son pays. Peu de dirigeants de par le monde peuvent en dire autant.

(1) Ces citations sont extraites de L’homme de fer, conversations avec Paul Kagame, IDM, Paris, 2015.

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