Politique

Larbi Ounoughi, l’homme qui veut mettre de l’ordre dans les médias en Algérie

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En nommant Larbi Ounoughi (2e en partant de la gauche) PDG de l’Anep, le gouvernement algérien marque sa volonté de réformer le secteur publicitaire. Ici, le 6 avril 2020.

En nommant Larbi Ounoughi (2e en partant de la gauche) PDG de l’Anep, le gouvernement algérien marque sa volonté de réformer le secteur publicitaire. Ici, le 6 avril 2020. © Capture Ecran Télévision Algérienne

La nomination de Larbi Ounoughi à la tête de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep), dans un contexte tendu entre le pouvoir et une partie des médias algériens, est le prélude à une large réforme du secteur.

Le gouvernement a décidé de s’attaquer au nerf de la guerre de la presse : la publicité. L’ancien journaliste et directeur de presse, Larbi Ounoughi, a été installé lundi 6 avril dans ses fonctions de PDG de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep). Aussitôt nommé, le nouveau patron de cet organisme, qui détient le monopole de la publicité publique, résume la mission qui lui a été confiée : l’assainissement du secteur des « forces illégales » en coordination avec la famille de la presse. Dans la foulée de cette nomination, Ammar Belhimer, ministre de la Communication, annonce la préparation d’une loi sur la publicité ainsi que la mise en place d’un cadre juridique pour assainir le secteur « en le mettant sur une nouvelle voie empreinte de transparence ». Il y a loin de la coupe aux lèvres.

L’arrivée de Ounoughi et l’élaboration d’une nouvelle loi sur la publicité interviennent dans un contexte tendu  entre le pouvoir et une partie des médias algériens. Quatre journalistes – dont le correspondant de RSF, Khaled Drareni – sont actuellement en prison pour des motifs divers, cinq autres, dont l’ex-patron de la chaîne Beur TV, sont également détenus depuis mars dans le cadre d’une affaire de chantage, de menace et d’extorsion de fonds. Le site d’information économique et politique Maghreb Emergent, ainsi que Radio M, critiques à l’égard du président Abdelmadjid Tebboune, viennent d’être censurés par les autorités, qui leur reprochent, entre autres, de recourir à des financements étrangers. Ce que les médias en question ont démenti par communiqué, se réservant le droit d’ester en justice.

« Nid de corruption »

Peu de temps avant d’être porté à la tête de l’Anep, Ounoughi avait prononcé un réquisitoire accablant sur la gestion de la manne publicitaire publique par d’anciens responsables, dont certains font aujourd’hui l’objet d’enquêtes de la gendarmerie et de l’IGF (Inspection générale des finances). Dans un entretien accordé à Al Hayat TV, il n’a pas hésité à qualifier l’Anep de « nid de corruption » et de repaire de la « Issaba » (le vocable utilisé pour qualifier l’ancien clan présidentiel, assimilé à une bande mafieuse). Évoquant de graves dérives en matière de prédation et de détournement de fonds publics, Ounoughi juge que l’anarchie doit cesser.

La mission d’Ounoughi est d’autant plus compliquée que le budget de l’Anep a fondu comme neige au soleil

C’est peu dire que la mission qui a été assignée à cet homme, qui avait notamment dirigé avec réussite deux journaux arabophones (An Nasr et Al Massa) avant de démissionner, en 2015, pour divergences avec le ministre de la Communication, confine au nettoyage des écuries d’Augias. Elle est d’autant plus compliquée que, en raison de la crise financière qui touche l’Algérie, le budget de l’Anep a fondu comme neige au soleil.

De 130 millions d’euros en 2013, celui-ci a été divisé par deux. Idem pour le marché publicitaire, qui connaît désormais le temps des vaches maigres. À la même période, il était estimé à 350 millions de dollars grâce notamment au secteur de l’automobile, de la téléphonie et de l’agroalimentaire.

Un secteur médiatique pléthorique et anarchique

La tâche sera encore plus ardue dans la mesure où le secteur médiatique algérien est pléthorique, anarchique même, de l’avis de certains spécialistes. Alors qu’on dénombrait 30 titres au début des années 1990, on enregistre aujourd’hui 530 publications, dont 133 quotidiens en arabe et en français. Ces chiffres ne tiennent pas compte de la dizaine de chaînes de télévision privées dites TV offshore, qui s’activent avec des accréditations. En février 2018, près de 4 500 cartes professionnelles ont été distribuées par le ministère de la Communication.

La profusion de titres a permis à des hommes d’affaires, politiques, ministres, de s’y engouffrer, souvent pour siphonner la rente publicitaire

L’explication de cette abondance tient à deux choses. Pour contrecarrer les titres les plus influents comme El Watan, El Khabar ou Liberté, le pouvoir avait encouragé au cours des quinze dernières années la création de centaines de journaux au point de saturer le paysage médiatique. Conséquence : la profusion de titres a permis à des hommes d’affaires, politiques, ministres, soit des non-professionnels, de s’y engouffrer, souvent pour siphonner la rente publicitaire. La porte était donc grande ouverte aux dérives dont parle le PDG de l’Anep.

Algériens lisant les unes des journaux devant un kiosque d'Alger, le 11 février 2019.

Algériens lisant les unes des journaux devant un kiosque d'Alger, le 11 février 2019. © Ryad Kramdi/ AFP

Prédation, rapine et complicité de hauts responsables de l’État

Publicités des institutions publiques détournées ou octroyées par complaisance, clientélisme ou à des fins d’enrichissement personnel, les accusations à l’encontre de ses prédécesseurs et de certains patrons de presse qu’il ne cite pas disent combien cette agence n’a pas échappé, elle non plus, à la prédation et à la rapine. Les griefs de Larbi Ounoughi sont tels qu’il dit plaindre les gendarmes qui enquêtent présentement sur la gestion de l’Anep.

Deux exemples permettent d’illustrer ces pratiques délictueuses menées avec la complicité de hauts responsables de l’État. Sénateur du tiers présidentiel, ponte du parti RND, que dirigeait l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia, et même président de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav), Miloud Chorfi était propriétaire de trois journaux à tirage confidentiel. Grâce à ses entrées en haut lieu, ses journaux recevaient annuellement 80 millions de dinars (575 000 euros) de publicité de la part de l’Anep.

Rabah Madjer, ancienne gloire du football algérien, n’est pas en reste. Les deux journaux sportifs qu’il a lancés en famille ont continué à capter la publicité publique, pour une somme totale de 8 millions de dinars, alors même qu’ils avaient cessé de paraître. Les exemples comme ceux de Chorfi et Madjer sont légion. La faute incombe largement au pouvoir politique.

Quand le DRS dictait sa loi

Depuis le début de l’expérience de la presse libre, en 1990, le patron de l’Anep était directement géré par le DRS (Département du renseignement et de la sécurité, les services secrets dissous en 2016). Le colonel chargé de la communication au sein du DRS dictait sa loi, donnait ses instructions pour favoriser l’octroi de publicité à tel journal ou en interdire tel autre.

Les publications jugées critiques ou hostiles au pouvoir en étaient privées, alors que celles jugées dociles ou alliées étaient largement servies. Le colonel Fawzi, puissant officier du DRS qui a géré cette direction en totale opacité pendant douze ans avant son limogeage, en 2013, pourrait d’ailleurs être inquiété par des enquêtes de la gendarmerie pour des soupçons de fortune amassée grâce au détournement de la manne publicitaire publique.

La publicité est un moyen de pression sur la ligne éditoriale des journaux

« La publicité est un moyen de pression sur la ligne éditoriale des journaux », explique Abdelaziz Rahabi, ministre de la Communication entre décembre 1998 et juin 1999. Dès son arrivée dans ce département, Rahabi met un terme au monopole de l’Anep sur la publicité publique pour que celle-ci soit distribuée en fonction des tirages des journaux et des souhaits des annonceurs.

Instrument de domestication de la presse

L’anecdote qu’il raconte illustre combien ce marché était un instrument de domestication de la presse. Peu de temps après avoir interdit ce monopole, Rabah prit un café avec Abdelmalek Sellal, alors ministre de l’Intérieur (aujourd’hui condamné à douze ans de prison pour corruption). Celui-ci lui confia alors que le général Mohamed Médiene, dit « Toufik », chef du DRS (lui aussi purge une peine de prison, de quinze ans, à la prison militaire de Blida), est hostile à la levée de ce monopole. « Le chef n’est pas content », lui dit Sellal.

Le sort réservé à la loi sur la publicité que Abdelaziz Rahabi avait élaborée en février 1999 explique la volonté des autorités civiles et militaires de garder le contrôle sur cette manne. Adopté par l’Assemblée nationale en juin 1999, le texte soumis par Rahabi a été bloqué dès son arrivée au Conseil de la nation (la chambre basse du Parlement). « La loi a été gelée sur instruction de la présidence de la République », expose Rahabi.

L’objectif de cette loi était de mettre un cadre juridique à cette activité qui était soumise à l’appréciation et au bon vouloir d’un groupe, d’interdire toute forme de monopole et de faire de l’Anep un simple opérateur d’édition et de publicité. Des contacts étaient bien avancés avec l’agence Havas pour un partenariat international, notamment au Maghreb et en Afrique subsaharienne. Las ! Cette loi n’a jamais vu le jour, laissant ainsi l’agence entre les mains d’intérêts politiques et d’affaires.

Tirages gonflés, imprimeries d’État  endettées, journalistes non déclarés, impôts non acquittés… le nouveau PDG de l’Anep juge que le secteur a besoin d’être nettoyé au kärcher

86 millions d’euros de factures non identifiées

Tirages fictifs ou gonflés, journaux publics déficitaires, imprimeries d’État lourdement endettées pour cause de créances non payées, qui s’élèvent à plus de 2 milliards de dinars, journalistes non déclarés ou sous-payés, impôts non acquittés, le PDG de l’Anep juge que le secteur a besoin d’être nettoyé au kärcher. « Des dizaines de millions de dollars sont perdus chaque année dans l’importation de papier qui sert à gonfler les tirages de certains journaux, observe Ounoughi. Cela doit cesser. »

Résultat : les dettes de l’agence sont abyssales, et sa comptabilité est un labyrinthe inextricable. « Il existe 12 000 milliards de centimes (86 millions d’euros) de factures non identifiées », révèle-t-il encore.

Il n’y aura ni député, ni ministre, ni général… La publicité ira à celui qui la mérite

Ceux qui connaissent ou ont travaillé avec le nouveau PDG de l’Anep sont plutôt forts élogieux à son égard : courageux, intègre, compétent, fonceur au tempérament bien trempé et personnage bien introduit dans le sérail. À son CV s’ajoute une longue expérience dans la presse publique, où il a fait l’essentiel de sa carrière.

Ses priorités en attendant le vote de la nouvelle loi ? Mettre vite au travail le nouveau conseil d’administration qui a été mis en place dans la foulée de son arrivée. Interdire la publicité aux publications fictives. « La publicité ira à celui qui la mérite, prévient-il. Il n’y aura ni député, ni ministre, ni général, rien… » Introduire de la transparence dans la distribution de la publicité des institutions et des collectivités. Enfin, restructurer les journaux publics qui, faute de cette manne publicitaire, mettraient la clé sous le paillasson du jour au lendemain. Mission herculéenne.

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