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Cet article est issu du dossier «Affaire Vital Kamerhe en RDC : un directeur de cabinet face à la justice »

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Politique

RDC : l’alliance Cach peut-elle survivre à l’arrestation de Vital Kamerhe ?

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Vital Kamerhe au Palais de la Nation, à Kinshasa, le 18 février 2020.

Vital Kamerhe au Palais de la Nation, à Kinshasa, le 18 février 2020. © Caroline Thirion pour JA

La tension provoquée par l’incarcération de Vital Kamerhe semble provisoirement redescendue à Kinshasa, mais la question demeure : déjà minée par les rivalités entre l’UDPS et l’UNC, la coalition Cach, qui a conduit Félix Tshisekedi au pouvoir, peut-elle ressortir indemne de cette affaire ?

Il est 19 heures passées, ce mercredi 8 avril, lorsque les premières rumeurs affluent. Vital Kamerhe, puissant directeur de cabinet de Félix Tshisekedi et patron de l’Union pour la nation congolaise (UNC), serait en route pour la prison centrale de Makala. L’information, rapidement confirmée, fait l’effet d’une bombe.

Dans les rangs de l’UNC, la réaction est épidermique. Kamerhe n’a pas encore pris place dans sa cellule collective du pavillon 8 que certains élus, réunis ce soir-là au domicile de l’un des cadres du parti, parlent déjà d’un « piège », voire d’un « complot ». « Peut-on vraiment croire que le fait que Vital Kamerhe ait été transféré alors qu’une délégation de l’UNC sortait à peine d’un rendez-vous avec le président soit une pure coïncidence ? » fulmine un député UNC, évoquant la rencontre organisée quelques heures plus tôt entre le président Félix Tshisekedi et des cadres du parti inquiets. « On a été piégés, ajoute-t-il. C’est un coup dur qui pourrait être fatal à la coalition Cach [Cap pour le changement, formée par l’UNC et l’Union pour la démocratie et le progrès social – UDPS, parti présidentiel]. »

En détention provisoire depuis le 8 avril, Vital Kamerhe est soupçonné d’avoir « détourné des fonds de l’État en passant par l’attribution de marchés publics de gré à gré » – des accusations formulées dans le cadre de l’enquête sur la gestion des fonds alloués à l’ambitieux « programme des 100 jours », lancé par Félix Tshisekedi en mars 2019. Les magistrats chargés de l’affaire ont refusé sa mise en liberté provisoire, estimant que pesaient contre lui de « sérieux indices de culpabilité ».

Son arrestation après plus de cinq heures d’audition a provoqué un séisme dans la sphère politique congolaise. Signe du « renforcement de l’État de droit » pour les uns, d’une « manipulation politique » pour les autres, l’incarcération de Vital Kamerhe intervient dans un contexte délicat pour Cach. Formée à Nairobi en novembre 2018, la coalition présidentielle montre, depuis plusieurs mois, d’inquiétants signes de fragilité.

2023 en ligne de mire

Cela fait plusieurs mois que l’UDPS et l’UNC peinent à dissimuler leur mésentente croissante – qui est d’ailleurs antérieure à l’enquête sur le « programme des 100 jours » et à ses premières retombées judiciaires. Outre le difficile partage des responsabilités et, notamment, des portefeuilles ministériels, plusieurs affaires sont venues polluer les premiers mois au pouvoir du « ticket gagnant » Tshisekedi-Kamerhe, à commencer par celle dite des « 15 millions », révélée en août 2019.

Ces 15 millions de dollars, dont les enquêteurs disent avoir perdu la trace, étaient initialement destinés à compenser les pertes des sociétés pétrolières après le gel des prix à la pompe décidé en 2017. Montré du doigt, Vital Kamerhe a nié être impliqué. La gestion du « programme des 100 jours », pour lequel le directeur de cabinet a autorisé plusieurs décaissements, est donc venue renforcer l’inquiétude de la société civile et la méfiance au sein de la présidence.

Parallèlement, dans les couloirs de la cité de l’Union africaine, de nombreux proches du chef de l’État semblaient s’agacer de l’influence jugée « excessive » de Vital Kamerhe. Depuis plusieurs mois, il était perçu, y compris par une frange de l’UDPS qui poussait à la rupture, comme une menace dans la perspective de la prochaine élection présidentielle, en 2023. En vertu de l’accord de Nairobi, le patron de l’UNC est censé prendre le relais de Tshisekedi. À ce rythme, l’application de cette clause semble de moins en moins crédible.

Cach toujours vulnérable

Dans ce contexte, « l’affaire des 100 jours » peut-elle réellement faire imploser la coalition ? Si la tension semble redescendue d’un cran ces derniers jours, Cach paraît toujours vulnérable. Les récentes sorties de l’UNC, qui a dénoncé un « acharnement » contre son chef et pointé un doigt accusateur en direction de l’UDPS, n’ont pas été du goût du président – ni, d’ailleurs, de son directeur de cabinet : depuis la prison, Vital Kamerhe a, dès le 10 avril, fait circuler une note interne appelant ses soutiens à « s’abstenir de toute forme de communication tendant à porter atteinte à la justice ».

Aux côtés de Vital Kamerhe, Félix Tshisekedi annonce qu’il sera candidat à la présidentielle de décembre 2018, à Nairobi, le 23 novembre 2018.

Aux côtés de Vital Kamerhe, Félix Tshisekedi annonce qu’il sera candidat à la présidentielle de décembre 2018, à Nairobi, le 23 novembre 2018. © Yasuyoshi CHIBA / AFP

Des proches de Félix Tshisekedi assurent que le chef de l’État n’a aucunement l’intention de s’immiscer dans un dossier purement judiciaire

Depuis sa cellule, le directeur de cabinet, qui dispose de son propre téléphone, continue de gérer le parti. Il est en lien direct avec Aimé Boji, le secrétaire général par intérim de l’UNC, mais tient à reprendre la main sur la communication de sa formation pour éviter de voir ses troupes se disperser. Selon un de ses proches, Kamerhe compte toujours sur son alliance avec le président congolais et ne souhaite pas que des déclarations impétueuses la remettent en cause.

Au sein de l’UDPS, consigne a également été donnée de ne pas commenter le dossier. Jean-Marc Kabund, président intérimaire du parti, a donc suspendu Paul Tshilumbu, porte-parole de l’UDPS, parce qu’il avait appelé, dans les médias, à ne pas politiser l’affaire… De leurs côtés, des proches de Félix Tshisekedi assurent que le chef de l’État, qui a fait de la lutte contre la corruption l’une de ses priorités, n’a aucunement l’intention de s’immiscer dans un dossier « purement judiciaire ».

Trêve fragile

Mais cette accalmie ressemble surtout à une trêve fragile. Si un membre du gouvernement assure que, pour l’UNC, « l’heure n’est pas à la rupture », plusieurs élus disent  « attendre de voir comment les choses évoluent pour savoir quelle suite donner à l’affaire ». Au sein de l’UDPS, les confidences ne sont pas plus rassurantes. « L’apport de l’UNC est minime puisque nous tenons l’essentiel des institutions », glisse ainsi un cadre du parti de Tshisekedi.  « Les alliances sont faites pour être dynamiques. Nous sommes toujours disposés à rester dans cette entente avec l’UNC, mais il y a certaines pratiques que l’on ne peut pas admettre quand on appartient à l’UDPS », ajoute Peter Kazadi, son conseiller juridique.

Si, d’un côté comme de l’autre, la préservation de l’alliance semble privilégiée, les conséquences d’une éventuelle démission de Vital Kamerhe sont pour l’instant difficiles à évaluer. Sur ce point, l’accord de Nairobi n’est pas clair. Celui-ci prévoyait que, en cas de majorité à l’Assemblée nationale, la Primature reviendrait à Kamerhe. La victoire du Front commun pour le Congo (FCC, de Joseph Kabila) dans les deux chambres du Parlement est venu bousculer la donne, c’est ainsi que Kamerhe s’est vu offrir le poste de directeur de cabinet. Une compensation en apparence bien maigre, mais grâce à laquelle ce politicien d’expérience, autrefois rouage clé de la Kabilie, a su se ménager une grande influence dans le système Tshisekedi.  « Le poste de directeur de cabinet ne figure pas dans l’accord, c’est donc au chef de l’État de faire son choix et de nommer qui il souhaite en cas de démission », assure à ce titre un conseiller du président.

« Ceux qui accepteront de travailler avec loyauté aux côtés de Félix Tshisekedi vont rester, et ceux qui chercheront à suivre Kamerhe n’auront qu’à quitter le cabinet », résume un proche collaborateur du président, assurant que Cach unit de toute façon deux partis politiques et non deux personnalités.

« L’UDPS a toujours eu du mal à gérer ses alliés. En l’absence de Kamerhe, il va devoir contrôler l’UNC et en faire un satellite, mais ce n’est pas un domaine dans lequel ses cadres excellent », estime le politologue Bob Kabamba. Quoi qu’il en soit, en cas de démission de Kamerhe, la réponse apportée par Tshisekedi donnera une indication claire sur l’avenir de Cach.  « L’un et l’autre savent qu’ils ne pourront pas se présenter seuls en 2023 », estime Bob Kabamba.

Règlement de comptes

En attendant, la justice poursuit son travail d’enquête et continue de solliciter les différents acteurs impliqués dans le « programme des 100 jours ». Le 15 avril, elle a rejeté l’appel de Kamerhe concernant sa remise en liberté provisoire. Faut-il craindre des règlements de comptes dans les hautes sphères de l’État ? Deux jours plus tôt, le 13 avril, une confrontation très attendue s’était déroulée à Makala entre Vital Kamerhe et d’autres membres de la cellule de coordination du « programme des 100 jours », dont Peter Kazadi, Nicolas Kazadi, Marcelin Billomba et Justin Kamerhe, le frère de Vital Kamerhe. « On nous a amené ce programme avec des projets et des acteurs présélectionnés par les équipes du directeur de cabinet. Nous avons alerté dès novembre sur la nécessité d’un audit, mais nous n’avions pas mesuré la profondeur du problème », assure un membre de la cellule.  « On a cru en la bonne foi de notre partenaire », balaie un autre.

Du côté de Kamerhe, la ligne de défense est claire. Entendu le 10 avril, il a nié toute responsabilité et argumenté qu’aucun contrat de marché de gré à gré ne portait sa signature. Il a aussi mis en cause plusieurs ministres en fonction, en attendant d’autres confrontations avec des acteurs du dossier, comme l’entrepreneur libanais Jammal Samih, impliqué dans la construction de préfabriqués qui aurait donné lieu à des surfacturations, ou encore Thierry Taeymans, directeur général belge de la Rawbank. La justice est également à la recherche de Daniel Shangalume, un neveu du  « dircab ». Conseiller au ministère du Budget, ce dernier est soupçonné d’avoir joué un rôle dans la livraison des préfabriqués.

Relativement discret depuis le début de l’affaire, le FCC pourrait bénéficier de la situation. La coalition de Joseph Kabila s’est pour l’instant contentée d’un simple point presse lors duquel André-Alain Atundu, un de ses porte-parole, a estimé qu’il revenait à la justice  « de dire pourquoi [elle] a jugé opportun de mettre à Makala une personnalité aussi importante ».  « À aucun moment nous n’avons été consultés pour ce programme des 100 jours, nous n’avons donc pas de raison de nous en mêler aujourd’hui », ajoute Adam Chalwe, secrétaire national du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), la formation de l’ancien président.

Si l’épidémie de Covid-19 a pour l’instant mis en stand-by les activités politiques dans le pays, plusieurs sujets sont en cours de discussion, dont un éventuel remaniement, évoqué, selon nos informations, lors de la dernière rencontre entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila le 12 mars. Nul doute que le FCC pourrait, en cas de détérioration de la situation entre l’UNC et l’UDPS, profiter de l’affaire pour accentuer son emprise.

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