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« La Prière des oiseaux » : l’orchestre des minorités sous la plume de Chigozie Obioma

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Le Nigérian Chigozie Obioma, en avril 2019.

Le Nigérian Chigozie Obioma, en avril 2019. © Laurent DENIMAL/Opale via Leemage _ La totalite du reportage est disponible en agence ou sur le site www.leemage.com

Le Nigérian Chigozie Obioma, finaliste du Booker Prize pour « Les Pêcheurs », revient avec une odyssée moderne époustouflante : « La Prière des oiseaux ». De la littérature de haut vol.

Avec Les Pêcheurs, paru en français en 2016, le Nigérian Chigozie Obioma faisait irruption avec fracas sur la scène littéraire mondiale. Puissant et tragique, porté par une écriture d’un rare classicisme, ce premier roman écrit par un jeune homme qui n’avait pas encore 30 ans se rangeait déjà dans la catégorie « chefs-d’œuvre ».

Et comme souvent dans ces cas-là, il paraissait difficile d’imaginer que l’auteur puisse, à l’avenir, se montrer à la hauteur de son extraordinaire talent. Il n’aura fallu que quelques années de patience pour constater à quel point l’on se trompait : son second roman, qui vient de paraître en français sous le titre La Prière des oiseaux, relève lui aussi de la prouesse.

Aujourd’hui âgé de 36 ans, le romancier, qui enseigne désormais le creative writing aux États-Unis, a réussi à marier tragédie grecque, cosmologie igbo et histoire d’amour en une vaste épopée contemporaine.

Comme toute tragédie qui se respecte, La Prière des oiseaux commence par l’annonce d’un drame à venir. Ici, la cassandre n’est autre que le «chi» – en quelque sorte le tuteur spirituel qui habite le corps de chaque personne – du héros, Chinonso Solomon Olisa, éleveur de poules de son état.

Dès la deuxième page du roman, ce chi qui est aussi le narrateur de l’histoire s’adresse ainsi à Chukwu, la divinité suprême des Igbos : « Je viens intercéder en faveur de mon hôte car l’acte qu’il a commis est de ceux pour lesquels Ala, gardienne de la terre, exige rétribution… Car Ala interdit à quiconque de tuer femme ou femelle enceinte… […] Voilà pourquoi je suis venu en hâte témoigner de tout ce que j’ai vu et vous convaincre, toi et la glorieuse déesse, que, si mes craintes se confirment, alors, sachez-le, il n’a commis ce crime suprême qu’à son insu et malgré lui… »

Cruelle et délicieuse torture

En démiurge littéraire, Chigozie Obioma impose d’emblée à son lecteur cette cruelle et délicieuse torture : connaître le destin du personnage principal… sans savoir exactement comment et pourquoi il ne pourra pas lui échapper. Cette tension dramatique, qui souvent serre à la gorge, Chigozie Obioma parvient à la maintenir jusqu’aux dernières pages d’une odyssée qui en compte plus de 500.

L’ombre de la mort passe sur Chinonso comme l’ombre du faucon qu’il surveille d’un œil, fronde à la main, passe sur ses poules.

Chacun l’aura compris : l’ombre de la mort passe sur Chinonso comme l’ombre du faucon qu’il surveille d’un œil, fronde à la main, passe sur ses poules. Dès sa première rencontre avec Ndali Obialor, la menace est là, suggérée, angoissante.

C’est en effet sur le parapet d’un pont que Chinonso voit pour la première fois celle qui va devenir son grand amour : terrassée par la peine, elle semble sur le point de mettre fin à ses jours. Incapable de la convaincre de ne pas sauter, Chinonso accompli alors un geste fou, jetant par-dessus bord deux des oiseaux qu’il vient tout juste d’acheter, les promettant à une mort certaine. Mais ce geste a un effet magique : Ndali Obialor ne se suicide pas et, quelques semaines plus tard, elle croise de nouveau la route de Chinonso, dans une station-essence.

L’histoire d’un amour impossible

Qui l’ignore? Les plus belles histoires d’amour sont impossibles. Entre l’éleveur de poules sans éducation qui ne s’exprime qu’en igbo et la fille de l’influent chef Obialor qui parle « la langue du Blanc » et poursuit de sérieuses études de pharmacie, il y a un fossé d’une insondable profondeur. Ce fossé, c’est celui de la condition sociale.

Pour le clan Obialor, et en particulier pour le frère et le père de Ndali, il est absolument inacceptable que la jeune femme fréquente un homme d’aussi basse extraction. Et ni l’un ni l’autre ne reculent quand il s’agit d’employer les moyens les plus odieux pour mettre fin à une relation qu’ils désapprouvent. Humiliations, violences, le pauvre Chinonso est traité encore moins bien que ne le serait un esclave par la famille possédante.

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JAD20200416-CM-CHIGOZIE OBIOMA2 © « La Prière des oiseaux », de Chigozie Obioma, traduit par Serge Chauvin, Buchet-Chastel, 528 pages, 25 euros. Ce deuxième opus de l’auteur nigérian a pour titre original « An Orchestra of Minorities ».

Avec subtilité, Chigozie Obioma dépeint une société où la violence sociale continue de régir les relations entre les personnes et ce n’est pas un hasard si le titre original du roman est An Orchestra of Minorities. Par « Minorities », il ne faut pas entendre « minorités » au sens quantitatif strict ; l’écrivain évoque plutôt à travers ce terme ceux qui n’ont pas le pouvoir. Au début du livre, un faucon enlève un poussin. Dans la nuit, les poules émettent toutes un son étrange, comme une plainte, qui bouleverse Ndali. Pour Chinonso, c’est un phénomène fréquent qu’il qualifie d’« orchestre des minorités » :

«– C’est mon père qui m’a expliqué. Il disait toujours que c’était comme un chant funèbre pour l’oiseau disparu. Il appelait ça Egwu umu-obere-ihe. Tu comprends? Je sais pas dire umu-obere-ihe en anglais.

– Les faibles créatures ; non : les minorités.

– Oui, oui, c’est bien ça. C’est la traduction que donnait mon père. C’est comme ça qu’il disait en anglais : les minorités. Il disait toujours que c’était comme leur «orkestre».

– Orchestre. O-r-c-h-e-s-t-r-e. »

En dépit de cette condition sociale qui rend leur union impossible, Ndali ne cède pas aux injonctions de ses parents et continue de fréquenter Chinonso. C’est lui qui, humilié à plusieurs reprises, décide de partir… pour mieux revenir, transformé, plus tard. De passage, un ancien camarade d’école lui parle de Chypre, de la possibilité d’y étudier. Chinonso y voit l’occasion d’acquérir un statut et, tombant dans les rets d’un «yahoo boy» sans scrupule, s’envole pour la partie turque de l’île méditerranéenne.

Un Ulysse moderne

Chigozie Obioma, qui a étudié et enseigné à Chypre, sait de quoi il parle. En passionné de littérature grecque, il fait de Chinonso un Ulysse moderne – le texte d’Homère est cité à plusieurs reprises – en exil loin de chez lui et devant affronter toutes sortes de périls. Les décrire ici serait préjudiciable au plaisir de la lecture, mais on l’aura compris, Chinonso vient grossir les rangs des étudiants étrangers sans le sou affrontant le racisme, le rejet, l’injustice, la violence. Et quand il parvient enfin à rentrer chez lui, il n’est pas l’homme accompli qu’il rêvait d’être pour pouvoir épouser Ndali, mais un homme détruit qui, lentement, va essayer de se reconstruire. Et tenter de reconquérir sa Pénélope, qui ne l’a vraisemblablement pas attendu.

Poésie et crudité

Fin observateur de l’âme humaine et de sa complexité, Obioma est un narrateur habile sachant mêler poésie et crudité – une scène de diarrhée restera dans les annales –, brutalité et douceur. Mais Obioma est aussi un fin connaisseur de la cosmologie igbo, présente à chaque page de ce livre puisque Chinonso est raconté par son chi, qui a connu par le passé différentes incarnations au Nigeria.

Citant en exemple son compatriote Chinua Achebe et ses écrits sur la cosmologie igbo, Chigozi Obioma précise son intention en postface : « Il s’agit donc de rappeler que ce livre est une œuvre de fiction, et non une somme ni un ouvrage de référence sur la cosmologie igbo ou les religions de l’Afrique et de sa diaspora. J’espère toutefois qu’il pourra, le cas échéant, en faire office. »

En fin d’ouvrage, deux graphiques résument à grands traits cette cosmologie, pour ceux qui ne la connaissent pas.

Quant à l’auteur, qui a su comme nul autre jusqu’à aujourd’hui métisser plusieurs grandes traditions littéraires, il nous confie : « Ce roman puise son inspiration dans diverses expériences. Mais sa source première est sans doute mon nom d’enfance, Ngbaruko, le nom de l’homme dont je suis considéré comme la réincarnation. Je dois donc remercier mon père, mon oncle Onyelachya Moses, ma mère Blessing Obioma, et tous ceux qui ont éveillé chez moi une curiosité précoce pour le chi et la réincarnation. »

 

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