Bande dessinée

« Falloujah », bouleversant récit graphique sur la guerre d’Irak

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"Falloujah" BD de Feurat Alani et Halim

"Falloujah" BD de Feurat Alani et Halim © Editions Steinkis

Avec « Falloujah », l’auteur franco-algérien Halim met en dessins le récit du Franco-Irakien Feurat Alani : son enfance, puis la guerre. Un récit familial, mais aussi une enquête journalistique sur les traces des armes de destruction massive utilisées par les Américains dans « la cité des mosquées ».

Nous avions été bouleversés par Petite Maman, la précédente bande dessinée de Halim. L’auteur franco-algérien reprend son crayon pour Falloujah, écrit par Feurat Alani. Le journaliste franco-irakien, né en 1980, a remporté le prix Albert-Londres en 2019 pour Le Parfum d’Irak, collection de mille tweets écrits en 2016.

Le livre graphique évoquait son enfance dans ce pays. Falloujah s’ouvre aussi sur cette part d’insouciance : la boîte à musique trouvée par un cousin, l’après-midi à regarder un match de foot, le marché où tout le monde se salue, le temps qui passe si lentement… Et aussi le pistolet que son oncle lui montre dans sa cuisine. Puis il y a la guerre, déclarée par George Bush, qui prend les traits d’un aigle sous le crayon de Halim. « Celle qu’on appelle “la cité des mosquées” est encerclée. Elle devient le symbole de l’insurrection et la bête noire des Américains », écrit Feurat Alani.

Symbolisme et précision

Le symbolisme de l’image et la précision du texte, tel est le parti pris de cette œuvre poignante. Derrière cet heureux mélange des styles, une rencontre entre deux hommes engagés : « Je venais de terminer Petite Maman pour Dargaud quand on m’a proposé de dessiner Falloujah. J’ai alors lu le récit de Feurat, et j’ai été chamboulé par ce que j’ai découvert. D’autant que j’aimais beaucoup son travail, ses documentaires, notamment celui sur l’industrie du halal ou les mille tweets d’Irak. Son esprit d’analyse, sa subjectivité revendiquée, son imparable justesse humaine, tout cela fait de lui un journaliste rare et précieux. »

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JAD20200414-CM-BD-Falloujah © « Falloujah » par Feurat Alani et HalimE. © Feurat Alani et Halim, Steinkis/Les Escales

Une vision complexe mais limpide

L’engagement des deux auteurs se retrouve dans la BD. À la dimension intime du récit familial s’ajoute une enquête journalistique sur les traces des armes de destruction massive utilisées par les Américains à Falloujah. Les malformations à la naissance, la multiplication des cancers, sont des symptômes que l’on retrouve à Hiroshima et à Nagasaki – ceux de l’utilisation d’armes à l’uranium appauvri, et peut-être enrichi : « Le regard de Feurat est infaillible. Il est capable de faire un état des lieux sans appel, d’offrir son regard personnel et familial sur les événements racontés de l’intérieur, avec le cœur. Et ses enquêtes prennent tout en compte. Il offre une vision complexe, mais limpide et très claire. Un regard global et universel doublé d’un vrai réquisitoire sur la responsabilité occidentale dans la fabrication de la haine et du terrorisme. Son histoire dépassait le cadre d’une BD-reportage. »

 Je me sens irakien parce que je suis algérien

Ainsi Falloujah est la critique d’une vision manichéenne du monde où « les forces du bien » prétendent combattre « les forces du mal », selon une phraséologie américaine. La fracture morale est plus floue et plus sinueuse. Si les regards croisés du dessinateur et du scénariste partent d’Irak, ils vont au-delà.

Et ils viennent du cœur : « Je me sens irakien parce que je suis algérien. Mon travail, avec ma sensibilité, a été de rehausser le riche matériau de base, qui faisait tant écho à ma propre histoire. Avec Feurat, nous avons une vision du monde, des conflits et des intérêts géopolitiques plutôt semblable. Ainsi qu’une histoire commune. Lui avec son Irak. Moi avec mon Algérie. Et c’est le même pays, la même famille élargie, les mêmes joies, les mêmes peines. Ça a été une évidence dès le départ. On en riait la première fois qu’on s’est parlé. On n’avait même pas besoin de s’expliquer, sauf pour des particularités sur le dialecte ou le mode de vie, bien sûr. Mais tout le reste coulait dans le même sang. »

Philosophie humaniste

Le sentiment de communion ne se cantonne pas aux deux auteurs, et il fonde la philosophie humaniste de Halim : « Nous sommes tous frères, vraiment. Ce ne sont pas que des mots. Humainement, je le suis avec n’importe quel être humain, d’où qu’il soit sur la planète. L’oppression et la lutte pour la dignité humaine font d’un individu quelqu’un de ma famille aussi sûrement qu’un artiste le sera lui aussi. »

J’ai un million d’histoires dans mes tiroirs. J’ai une à deux idées exploitables par jour

Son univers, Halim veut continuer à le dessiner et à l’écrire. Un sentiment d’urgence l’anime. Il veut créer plus et, désormais, ce sera seul : « J’ai 1 million d’histoires dans mes tiroirs. J’ai une à deux idées exploitables par jour. Le plus dur à accepter, c’est que j’aurais pu m’en rendre compte avant de me lancer dans une collaboration aussi longue. Mais je ne croyais pas assez en moi. Pourtant, après l’accueil incroyable de Petite Maman, on m’a ouvert les portes en grand, je n’avais qu’à faire et devenir ce que j’ai toujours rêvé d’être. Ce n’est pas de la prétention, c’est une vision qui me poursuit et ne me lâche pas une seule seconde. Je ne trouve rien à lire qui soit comparable à ce que j’ai dans la tête. »

Et Halim de conclure sur une promesse : « Dorénavant, je vais appuyer sur l’accélérateur : dans le dessin de presse, l’écriture et la BD. Car je n’ai encore rien donné. Rien du tout. Et j’ai une dette écrasante envers ma passion. » Nous salivons d’avance de découvrir le résultat.

Falloujah, de Feurat Alani et Halim, Les Escales – Steinkis, 126 pages, 18 euros

 

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