Politique

Législatives au Mali : un second tour coûte que coûte, malgré le coronavirus

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Mis à jour le 17 avril 2020 à 12h52
Le président IBK lors de son son message du 10 avril 2020.

Le président IBK lors de son son message du 10 avril 2020. © Présidence malienne/Twitter

La décision du gouvernement d’appeler les Maliens aux urnes pour le second tour des législatives, dimanche 19 avril, a suscité des critiques dans un contexte de peur liée à la pandémie de Covid-19 et d’insécurité dans le centre et le nord du pays.

Voter ou ne pas voter ? Telle est la question que se posent les Maliens avant le second tour des législatives, dimanche 19 avril, alors que le pays fait face à la pandémie de coronavirus. Le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) l’a réaffirmé dans son discours à la nation, le 10 avril : ce scrutin est la volonté du peuple qui s’est exprimé lors du dialogue national inclusif, « qui a mené ses travaux en totale indépendance, sans aucune interférence ». Nul ne saurait donc aller à son encontre. Le second tour pour élire les 147 députés aura bel et bien lieu, en respectant les gestes barrières dans les bureaux de vote.

Face à la progression de la pandémie sur le territoire [171 cas recensés au 17 avril], les autorités ont annoncé le renforcement des mesures sanitaires mises en place lors du premier tour : gel hydroalcoolique et kits de lavage de main mis à disposition dans les bureaux de vote, distance de sécurité d’au moins un mètre, présence d’agents à l’entrée de chaque centre afin d’éviter les rassemblements de plus de 50 personnes.

Malgré ces messages rassurants, le maintien du scrutin divise. S’il est nécessaire d’accomplir son devoir de citoyen pour certains, d’autres y voient une mise en danger de la population. « En maintenant le scrutin, les autorités veulent éviter d’ajouter une crise institutionnelle à celles qui sont déjà en cours. Mais cet entêtement autour du second tour, qui sera propice à la propagation du coronavirus, est totalement incompréhensible, estime Boubacar Haidara, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM). Les conseils des ministres se tiennent désormais sous forme de téléconférence. Les autorités sont donc conscientes qu’il faut limiter au maximum les regroupements », ajoute-t-il.

« Les représentants du peuple ne peuvent pas demander à leurs concitoyens de se rendre aux urnes dans ce contexte. Aller voter, c’est voter en faveur du Covid-19. Il y a un vrai problème éthique », martèle pour sa part Issa Kaou Djim, à la tête de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants (CMAS) de l’imam Mahmoud Dicko. Pour lui, « le régime prend le risque d’exposer les Maliens, tout en sachant que le pays dispose de peu de moyens pour faire face à une explosion de l’épidémie ».

Sous-estimation de la pandémie

La tenue du scrutin suscite aussi des craintes au sein du corps médical. Officiellement, le pays compte 40 lits de réanimation et 56 respirateurs – dont 15 dans des établissements privés et 41 dans des hôpitaux publics -, selon le ministère de la Santé. Face à l’augmentation du nombre de cas, les autorités ont également commandé 60 autres lits pour augmenter la capacité de prise en charge des malades.

La vie continue comme si de rien n’était, et ce malgré les restrictions imposées par le gouvernement

« Il y a une sous-évaluation de la pandémie. Le personnel médical estime que les morts ne sont pas tous comptabilisés. De plus, il n’y a pas assez de tests pour tout le monde. Certains contractent le virus et guérissent sans avoir été pris en charge. La tenue de ce scrutin risque d’entraîner une multiplication des cas », regrette un médecin, sous couvert de l’anonymat. Il décrit également des conditions difficiles pour le personnel hospitalier : « Nous sommes exposés au quotidien car il y a un manque important de matériel de protection ».

« Certes, cette élection est un facteur de risque. Mais au Mali, la vie continue comme si de rien n’était, et ce malgré les restrictions imposées par le gouvernement. Les mariages et les enterrements continuent à rassembler, les transports en commun et les marchés restent bondés et les prières sont toujours effectuées sans respecter les gestes barrières dans certaines mosquées », précise toutefois un autre médecin, propriétaire d’une clinique à Bamako. Selon lui, de nombreuses personnes sous-estiment le Covid-19 et pensent que le virus n’est pas réel. « Il faut les sensibiliser afin qu’ils prennent conscience des dangers », ajoute-t-il.

À Bamako, certains n’hésitent pas à critiquer ouvertement la gestion de la crise sanitaire. « Certaines mesures sont discutables. Par exemple, le gouvernement a instauré un couvre-feu à partir de 21 heures, sans proposer de mesure compensatoire aux entrepreneurs qui exercent la nuit. Qu’en est-il du loyer de leurs locaux ? Des rémunérations de leurs employés ? L’État a seulement annoncé la suspension du recouvrement des impôts. Ce qui est clairement insuffisant », analyse Boubacar Haidara.

Le défi de la participation

Si le premier tour du scrutin s’est déroulé sur toute l’étendue du territoire comme s’en réjouissent les autorités, « la participation reste encore un défi à relever », a reconnu le ministre de l’Administration territoriale, Boubacar Alpha Bah. Seuls 35,73 % des électeurs, sur quelque 7,5 millions d’inscrits, ont fait le déplacement aux urnes le 29 mars, lors d’un scrutin qui mobilise habituellement peu. Bamako a enregistré environ 10 % de taux de participation, contre près de 80% dans certains cercles du nord.

La participation s’annonce tout aussi faible lors de ce second tour, dont l’objectif est de restaurer la légitimité de l’Assemblée nationale, après plusieurs prorogations du mandat des députés depuis octobre 2018. Au premier tour, l’absence de gel hydroalcoolique et de dispositifs de lavage des mains dans de nombreux bureaux de vote poussent aujourd’hui à la méfiance.

En plus de la crise sanitaire, de nombreux incidents sécuritaires ont perturbé le vote dans le centre et le nord du pays. Menaces contre les populations, enlèvements d’agents électoraux, d’observateurs et de candidats ont émaillé le scrutin. Le 25 mars, le chef de file de l’opposition Soumaïla Cissé et son équipe de campagne ont été enlevés dans le cercle de Niafunké. Si certains otages ont depuis été libérés, Soumaïla Cissé, qui a remporté le siège de député du cercle au premier tour, est toujours entre les mains de ses ravisseurs.

« Je n’ai pas voté au premier tour et je m’abstiendrai également au second. Le moment n’est pas opportun au vu de la situation sécuritaire dans plusieurs localités du Centre. Comment être sûr de la fiabilité d’un scrutin contrôlé par des groupes armés ? », s’interroge, sous couvert de l’anonymat, un travailleur humanitaire à Mopti.

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