Pétrole & Gaz

Nigeria-Angola : face à la récession, même combat ?

Le président angolais, Joao Lourenco, et le président nigérian, Muhammadu Buhari.

Le président angolais, Joao Lourenco, et le président nigérian, Muhammadu Buhari. © AFP/Reuters

Plus que l’épidémie de Covid-19, les cours du pétrole au plus bas ébranlent les économies des deux premiers producteurs d’or noir du continent. Bien moins endetté et disposant d’un secteur privé plus développé, le Nigeria semble en meilleure posture que l’Angola pour résister.

État d’urgence et plan d’économies de 3 milliards de dollars en Angola, Lagos et Abuja confinées et soutien de plus de 2 milliards de dollars à l’industrie au Nigeria. Face au Covid-19, les deux premiers producteurs de pétrole du continent ont déclaré, comme l’ensemble des pays africains, la mobilisation générale.

Sauf que pour le Nigeria (1,7 million de barils par jour prévus en 2020) et l’Angola (1,3 million de barils par jour), cette lutte se double depuis fin février et l’effondrement des cours du brut d’un autre combat : atténuer l’ampleur et les conséquences de la récession à venir. Si les deux pays n’ont pas tardé à réagir, contrairement à ce qui s’est produit lors des précédentes crises, leurs marges de manœuvre sont limitées du fait de leur dépendance à l’or noir.

Celle de l’Angola, dont l’endettement devait atteindre un pic cette année avant même la crise, paraît réduite comme peau de chagrin. Le géant nigérian, qui a renoué avec la croissance depuis 2017, semble disposer de plus de latitude. Mais nul doute que l’année 2020 sera périlleuse tant pour João Lourenço que pour Muhammadu Buhari.

La chute du cours du brut, un manque à gagner immédiat et considérable

La chute du cours du brut – de plus de 35 % en un mois – provoque l’effet d’une claque à Abuja et Luanda. « En 2008, la crise financière avait entraîné un brutal mais court effondrement de la demande de pétrole. En 2014, les difficultés, plus étalées dans le temps, étaient venues d’un excès d’offre. Cette année, on cumule les deux dans un contexte d’épidémie », résume un acteur du secteur pétrolier angolais.

À la baisse de la consommation provoquée par le Covid-19 s’ajoute une surproduction en raison de la guerre des prix menée par l’Arabie saoudite et la Russie, ce qui se solde par un prix du baril autour de 30 dollars. Or, le Nigeria et l’Angola, dont près de 90 % des recettes d’exportation proviennent du pétrole, avaient calculé leur budget 2020 sur un baril à respectivement 57 et 55 dollars. Pour eux, le manque à gagner est à la fois immédiat et considérable.

Les deux pays doivent revoir leur budget, amputé de 14 % pour le Nigeria et d’environ 30 % pour l’Angola, d’après les premiers chiffres communiqués par les ministères des Finances. L’Angola, qui devait enfin sortir de quatre années de récession en 2020, voit la crise se prolonger avec une prévision de contraction du produit intérieur brut (PIB) de 1,2 %, selon le gouvernement. L’unité de recherche Economist Intelligence Unit prévoit – 4,1 %. Pour le Nigeria, si Citibank table sur une faible croissance de 1 % du PIB, la plupart des autres estimations sont négatives, dont celle de Fitch à – 1 %.

Des exécutifs semblant avoir tiré les leçons du passé

Face à la catastrophe annoncée, les exécutifs ont été prompts à réagir, semblant avoir tiré les leçons du passé. « En 2008, le gouvernement angolais (alors dirigé par José Eduardo dos Santos) avait eu du mal à admettre l’existence de la crise et, en 2014, il avait trop tardé à agir », se souvient le même interlocuteur à Luanda. Cette fois-ci, la présidence, dirigée depuis septembre 2017 par João Lourenço, n’a pas attendu.

Outre la nécessaire révision budgétaire, elle a pris plusieurs mesures : réduction de 28 à 21 du nombre de ministères pour tailler dans les dépenses publiques, recapitalisation d’un fonds de garantie pour le secteur privé, mobilisation d’une partie des actifs du fonds souverain. Cette action, relayée par la jeune ministre des Finances, Vera Daves, technocrate et bonne communicante, est appuyée par la Banque centrale, dirigée par le respecté José de Lima Massano, qui s’évertue à contenir l’inflation (estimée à 15 % cette année) et la fonte des réserves internationales (16,3 milliards de dollars en février 2020, l’équivalent de huit mois d’importations).

Au Nigeria, la mobilisation gouvernementale s’est traduite par une annonce forte de la ministre des Finances, Zainab Ahmed : le pays prévoit d’emprunter quelque 6,9 milliards de dollars – l’équivalent de près d’un quart du budget – auprès de bailleurs internationaux, dont le FMI et la Banque mondiale. Des liquidités indispensables pour financer la lutte contre le Covid-19 et soutenir l’économie.

Le secteur privé – tous domaines confondus, formel et informel – s’attend à un violent coup d’arrêt. « En 2013, le marché de l’automobile neuf affichait un taux de croissance de 20 % avec 50 000 ventes par an. Puis, en juillet 2014, le prix du baril s’est effondré de 125 à 27 dollars. En un an, on est passé de 50 000 à 5 000 ventes annuelles », rappelle Martyn Davies, directeur du département des marchés émergents et Afrique de Deloitte, prédisant la répétition de ce type de scénario dans le secteur automobile comme ailleurs.

Outre une aide à l’industrie (chiffrée à 2,78 milliards de dollars), l’exécutif d’Abuja prévoit une facilité de crédit de 138 millions de dollars destinée aux ménages modestes et aux PME ainsi qu’un prêt de 277 millions de dollars au secteur de la santé.

Changement de paradigme à la Banque centrale nigériane

C’est toutefois la réaction de la Banque centrale qui a été la plus remarquée, baissant ses taux d’intérêt et autorisant en mars une baisse de 15 % du taux de change officiel du naira. Même si elle est jugée « insuffisante » par Fitch, cette dévaluation – simple « ajustement » selon la Central Bank of Nigeria (CBN) – témoigne d’un changement de paradigme de l’institution jusqu’ici arc-boutée sur la défense du naira.

« Lors de la dernière crise post-2014, il avait fallu attendre plus de deux ans avant d’assister à un ajustement total », rappelle David Cowan, économiste chargé de l’Afrique à Citi. « La libéralisation  du régime de change – actée en Angola, amorcée au Nigeria – entraîne des dévaluations douloureuses mais elle facilite la reprise de l’économie, analyse Yvonne Mhango, économiste chargée de l’Afrique subsaharienne à Renaissance Capital. C’est ce qui a par exemple permis à l’Égypte de renouer avec la croissance beaucoup plus vite que le Nigeria en 2017. »

La gestion de la dette angolaise posait déjà problème avant la crise. Maintenant, il s’agit d’éviter le défaut de paiement

Pour l’heure, et alors qu’il est impossible de prédire les conséquences de la crise sanitaire liée au Covid-19 dans chacun des deux pays, le Nigeria affiche une plus forte capacité de résilience que l’Angola. Cela tient à une donnée principale : son économie est moins dépendante du pétrole que celle de l’ancienne colonie portugaise, l’or noir assurant environ 9 % du PIB à Abuja contre 45 % à Luanda.

Autrement dit, le géant nigérian – qui bénéficie aussi d’un effet de taille avec ses 190 millions d’habitants contre 25 millions pour l’Angola – peut compter sur d’autres activités, notamment l’agriculture. « Si la météo est au rendez-vous, la croissance du secteur agricole peut atténuer le choc sur le plan pétrolier. Ce n’est pas le cas de l’Angola qui doit importer l’essentiel de sa consommation alimentaire », souligne David Cowan de Citi.

En Angola, une dette à restructurer au plus vite

À cela s’ajoute le rôle moteur joué par un secteur privé florissant, incarné par des réussites comme celle d’Aliko Dangote, l’homme le plus riche du continent. Illustration : une coalition d’entrepreneurs, menée par Dangote en partenariat avec la CBN et Access Bank, doit permettre de mobiliser 120 milliards de nairas (282 millions d’euros environ) pour contribuer au combat contre le Covid-19.

Rien de tel à Luanda… Dernier point et non des moindres, le Nigeria se trouve en bien meilleure santé financière que l’Angola, ayant connu une croissance (même modeste) ces trois dernières années, affichant un faible endettement (estimé à 48 % du PIB en 2020) et conservant des réserves internationales (en baisse toutefois) de plus de 30 milliards de dollars.

Tout l’inverse de l’Angola, dont la situation suscite de vives inquiétudes en interne comme à l’étranger. « La gestion de la dette posait déjà problème avant la crise. Maintenant, il s’agit d’éviter le défaut de paiement », commente l’observateur angolais. Des craintes répercutées par les agences de notation, Fitch et Standard & Poor’s ayant dégradé la note du pays (respectivement à B- et CCC+) et Moody’s l’ayant placée sous surveillance négative.

L’endettement, passé de 63,3 % du PIB en 2017 à 111 % en 2019, devrait atteindre des sommets cette année, à 127 % du PIB. Autant dire que le pays doit impérativement restructurer sa dette, via des négociations avec son principal créancier, la Chine, mais aussi avec le FMI qui lui a ouvert une ligne de crédit de 3,7 milliards de dollars en décembre 2018.

L’amorce d’un changement ?

Autre obligation vitale : maintenir la production pétrolière malgré les coupes opérées par les majors et le contexte de Covid-19 afin d’assurer un afflux – même limité – de recettes. Or, sur ce point aussi, l’Angola est en mauvaise posture. Sauf nouvelles découvertes, sa production déclinera ces prochaines années sous l’effet de l’épuisement des champs en exploitation. Résultat, João Lourenço se trouve dans une situation très délicate : contraint de tirer un trait sur son programme de réformes pour éteindre l’incendie, à moins de deux ans des prochaines élections générales.

À Luanda et à Abuja, alors que l’on s’attend à des prochains mois plus que difficiles, une même idée revient : l’urgence d’enclencher, enfin, une diversification de l’économie. « À l’inverse du Ghana, qui s’est sérieusement engagé sur cette voie, le Nigeria a fait très peu de progrès sur ce point ces dernières années, juge Martyn Davies de Deloitte. Quant à l’Angola, il voit ses efforts, tout juste déployés, stoppés dans leur élan. »

Pour certains, la combinaison coronavirus-crise pétrolière pourrait bien être le « reset button » (touche de réinitialisation) entraînant un choc tel qu’il briserait la malédiction de l’or noir pour entrer dans l’ère d’une économie diversifiée. Comme s’il fallait une catastrophe pour amorcer un véritable changement.

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