Politique

Tunisie : Nizar Chaari, l’ombre 2.0 du président Kaïs Saied

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Nizar Chaari, dans son bureau à Tunis.

Nizar Chaari, dans son bureau à Tunis. © © Ons Abid

À 42 ans, Nizar Chaari a déjà connu plusieurs vies : reporter, animateur radio et télé, producteur, patron de presse… D’aucuns assurent même qu’il a prêté main forte au candidat Kaïs Saied, élu depuis président de la Tunisie.

On dit de lui qu’il a l’art de transformer le plomb en or depuis qu’il a métamorphosé Tunivisions, après son rachat en 2009. Censuré en 2010 pour avoir diffusé sur son site « Raïs El Abhar », une chanson interdite par l’ancien régime, le magazine people fait le buzz l’année suivante, à la chute de Ben Ali : l’ambassadeur de France, Boris Boillon, y prend la pose en Une, grimé en James Bond. Entre journalisme et communication.

La recette de Nizar Chaari ? Du culot, une foi inébranlable en l’avenir et beaucoup de travail. Il se rêvait ingénieur, jusqu’à ce qu’un coup de foudre dévie sa trajectoire. « J’avais été invité à Radio Sfax pour une émission sur les jeunes et l’argent de poche, j’y suis allé pour me plaindre de la pingrerie de mon père, raconte, plein de malice, le fils de Nouri, modeste tailleur. Cela a été une révélation, j’ai rencontré mon destin : la radio s’est immédiatement imposée à moi. »

Self-made-man

Faute d’avoir les moyens d’entreprendre des études de journalisme à Tunis, Chaari entame un cursus en civilisation et littérature française. En parallèle, il pige pour des journaux, s’improvise reporter, producteur, animateur, et s’essaie à toutes les facettes du métier.

Il n’a pas encore 30 ans, mais de bonnes fées se sont penchées sur le berceau de ce grand brun. Parmi lesquelles Mansour M’henni, directeur de la chaîne télévisée Canal 21, qui lui fait faire ses premiers pas à la télévision. Ou encore les fondateurs de la radio Mosaïque FM, qui lui confient la direction des programmes de la radio créée en 2003.

Charmeur, l’homme est autant apprécié de ses pairs que des Tunisiens

Chaari gagne en visibilité au sein du microcosme médiatique, « un milieu très concurrentiel et difficile ». Charmeur, l’homme est autant apprécié de ses pairs que des Tunisiens. Ils sont aux premières loges en 2006, lorsque débute son idylle avec la styliste Dora Miled, rencontrée sur le plateau de Nesmet Sbah. À l’écran comme à la ville, tous deux forment l’un des couples les plus glamours de Tunis.

Boulimique de travail, le natif de Sfax rejoint brièvement Cactus Production – le groupe de Sami Fehri –, avant de voler de ses propres ailes. En rachetant Tunivisions, il est « passé d’employé à employeur ! ». Chaari lance le chantier de la diversification. À la branche média se greffent d’autres compétences : technologies de l’information, marketing, métiers de la communication. Et il crée des structures régionales à l’intention de la jeunesse.

L’aventure Saïed

Car le trentenaire n’a pas oublié ses origines modestes. Il est frappé par le désenchantement de la jeunesse tunisienne, qui a tant rêvé, tant vibré en 2011, et qui semble sombrer, des années après, dans un mal-être profond.

Cinq ans après la révolution, la fondation Tunivisions voit le jour. Cent cinquante clubs sont créés, dans des écoles et des instituts supérieurs, pour aider les jeunes à développer leur leadership et acquérir de nouvelles compétences. Il tisse un réseau national, « un think tank à ciel ouvert », dit-il, où aucun sujet n’est tabou, et se découvre une vocation de philanthrope.

« En Tunisie, il faut remplacer le mot “échec” par “expérience” et “apprentissage”. Ce pays m’a tout donné, l’éducation, les opportunités : l’ascenseur social fonctionne », répète Nizar Chaari, qui a fait sienne la maxime de Nelson Mandela : « Soit je réussis, soit j’apprends. » C’est cet esprit que tente d’insuffler sa fondation Tunivisions. « Pour réussir, faites quelque chose que vous aimez et n’arrêtez jamais d’essayer », conseille aussi aux plus jeunes le self-made-man.

Le même message est glissé aux politiques qui s’arrachent déjà ses conseils. En 2019, Nizar Chaari passe de l’autre côté du miroir. Le mouvement qu’il crée, Carthage Al Jadida, se lance dans la bataille législative. Lui lorgne la présidentielle. Il rassemble 12 500 parrainages… qu’il reverse au candidat Kaïs Saïed, avec lequel il partage le souci du devenir de la jeunesse tunisienne.

L’homme de médias active aussi ses réseaux, « il met sa machine de guerre à disposition », précise l’analyste Rafaa Tabib, qui a observé et décrit la manière dont le numérique a fait et défait les présidents. Contre toute attente, Saïed est élu président en octobre.

Le soir du premier tour, dithyrambique sur les ondes de Radio Diwan, Nizar Chaari – qui ne regarde plus la télévision depuis quatre ans – transforme le slogan de campagne de son poulain : « Le peuple veut » devient « La jeunesse veut ». Kaïs Saïed est désormais le candidat d’une génération.

Et Chaari de poursuivre : « Ce qu’a fait Saïed, aucune autre personnalité ne l’a fait. Il offre aux jeunes une deuxième révolution. Ces électeurs ne sont pas de la génération de la télévision, mais de celle de YouTube, la génération numérique ! » Le publivore en sourit encore… « Le digital a été un catalyseur de la révolution tunisienne », rappelle-t-il.

« Besoin d’amour »

Nizar Chaari, faiseur de président ? Il s’en défend du bout des lèvres, et s’en sort avec une pirouette : « Je fais sérieusement des choses qui m’amusent. Dans ma vie, j’ai beaucoup écouté, appris, échangé, j’ai beaucoup de plaisir à le faire », insiste encore le touche-à-tout.

Hyperactif, il a déjà renoué avec le terrain, il sillonne les régions et multiplie les rencontres avec les jeunes, pour lesquels il organise des assises chaque trimestre. Sa façon de contribuer à la mutation de la société, « en créant du collectif ».

À force d’arpenter la Tunisie, il en connaît tous les recoins… et les gastronomies. Le voilà intarissable poète lorsqu’il évoque les spécialités régionales et appelle à « remettre en place l’exception culturelle tunisienne avec tout son métissage ».

S’il ne cache pas ses ambitions, l’homme souhaite d’abord transmettre de la motivation, rétablir la confiance et la foi en un avenir meilleur. Il a refusé des postes de pouvoir : « Je tiens à ma liberté, je ne l’échangerai que si la possibilité de changement de la conscience de ce pays est réelle. »

Il nous faut une catharsis. Le pays n’a pas besoin d’un président, mais d’un psychologue

Chaari sait qu’il peut aller loin en s’en donnant le temps. « La passation intergénérationnelle du savoir et du pouvoir doit redéfinir les places des uns et des autres, défend-il. Il est temps de parler sagement autour d’un projet national sur ce qu’on veut devenir, chercher ce qui nous unit et accepter nos différences. » Des idées déjà exposées dans son livre, Tounes fi inaya (« Tunisie, prunelle de mes yeux »), publié en 2018 et rédigé en dialecte, dont il défend l’usage en tant que signe d’appartenance à un terroir et vecteur de transmission.

« Tout est politique, mais des choses dépassent le politique », philosophe encore celui qui compte s’engager davantage dans la lutte pour l’éducation et l’éradication des inégalités, et qui déplore qu’« à chaque fois [que les Tunisiens] se retrouve[nt], quelqu’un crée une polémique autour d’un sujet périphérique ».

« Il nous faut une catharsis, reprend Chaari. Le pays n’a pas besoin d’un président, mais d’un psychologue. » À ses yeux, « Kaïs Saïed apaise et comprend le mal-être des Tunisiens ». Puis d’ajouter, au détour d’une phrase : « Il s’agit d’amour… Ce mot manque, c’est un tabou douloureux qu’il faut percer ! La Tunisie n’a besoin ni d’identité ni de guerres politiciennes fratricides, mais d’amour. » L’histoire dira si Nizar Chaari est son Cupidon.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte