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Coronavirus : quand le secteur privé africain se porte au chevet des États

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Mis à jour le 15 avril 2020 à 18h50
Distribution de l'aide alimentaire émanant de donateurs privés à Johannesburg, en Afrique du Sud.

Distribution de l'aide alimentaire émanant de donateurs privés à Johannesburg, en Afrique du Sud. © Jerome Delay/AP/SIPA

Par sa participation aux différents fonds d’urgence lancés par les gouvernements africains, mais aussi par des dons matériel ou encore la mise à disposition de sa logistique, le secteur privé du continent s’implique massivement dans la lutte contre le Covid-19.

Se savaient-ils attendus au tournant ? Depuis des mois, la conviction proférée par nombre de grands patrons africains de leur foi en la compatibilité entre capitalisme et bien commun – thème du Africa CEO Forum 2020 initialement prévu en mars à Abidjan – a suscité son lot de sceptiques. La réaction massive du secteur privé africain à la crise sanitaire et économique due au coronavirus a bien des airs d’une preuve par l’action.

Si grand cas a été fait de l’initiative du milliardaire chinois Jack Ma en faveur du continent – environ 1,1 million de kits de détection, 6 millions de masques et 60 000 combinaisons de protection prévus pour les pays africains – de nombreux acteurs africains ont eu aussi vigoureusement répondu au challenge.

Ainsi, à la mi-avril, pas moins de 20 milliards de nairas (50 millions d’euros) avaient été mobilisés par la Coalition du secteur privé contre le Covid-19 (Cocavid), lancée fin mars par Aliko Dangote, en partenariat avec la Banque centrale du Nigeria.

Objectif 120 milliards de nairas

« La tâche qui nous attend est impressionnante et dépasse n’importe quelle structure individuelle. Pour gagner cette bataille, il est essentiel que nous nous réunissions tous », a claironné le magnat nigérian, appelant à la mobilisation d’autres tycoons de la république fédérale, parmi lesquels Tony Elumelu, à titre individuel, et à travers son groupe United Bank for Africa (UBA), ainsi que Access Bank et son directeur général Herbert Wigwe.

La coalition menée par la première fortune africaine entend notamment ériger « quatre tentes médicales entièrement équipées pour abriter 1 000 lits qui serviront de centres de formation, de dépistage, d’isolement et de traitement ». La coalition, qui poursuit ses appels aux dons, espère mobiliser jusqu’à 120 milliards de nairas. « Ces centres seront entièrement équipés de fournitures médicales et de personnel qualifié pour s’occuper de toute personne qui sera infectée » par le virus, assurent les promoteurs de Cocavid.

Participation aux fonds d’urgence gouvernementaux et interventions sanitaires directes

« On compte 0,25 médecin pour 1 000 habitants, contre 1,6 en Amérique latine et 3 dans les pays membres de l’OCDE. Le nombre de lits d’hôpitaux est également faible : 1,4 lit pour 1 000 personnes, contre 2 en Amérique latine et 4 en Chine. Ces facteurs, combinés à une capacité limitée de dépistage et de traitement, soulignent le besoin urgent de développer les capacités de soins de santé », relèvent Kartik Jayaram et Acha Leke, associés principaux de McKinsey & Company, basés respectivement à Nairobi et à Johannesburg.

« Au-delà de leur propre entreprise, les sociétés du secteur privé ont également un rôle essentiel à jouer pour aider les gouvernements à lutter contre la pandémie et ses retombées économiques », insistent les analystes, qui se félicitent cependant que « partout sur le continent, il existe de nombreux exemples encourageants d’entreprises qui relèvent le défi ».

Aussi, outre leurs contributions sonnantes et trébuchantes aux fonds dédiés lancés par les gouvernements africains en réponse au coronavirus, les entrepreneurs privés ont également multiplié les interventions sanitaires directes en appui à un secteur public aux ressources des plus limitées.

Ainsi, au Maroc, Les eaux minérales d’Oulmès, la société détenue par Holmarcom, le holding de la famille Bensalah, s’est engagée à fournir gratuitement un million de bouteilles d’eau chaque semaine aux patients et au personnel soignant des hôpitaux publics durant l’état d’urgence sanitaire décrété jusqu’au 20 avril.

Des accords du nord au sud du continent

Plus au Sud, le spécialiste des infrastructures logistiques Arise a entamé fin mars la distributions aux autorités gabonaises, béninoises, ivoiriennes, mauritaniennes et togolaises de sept millions de masques, un demi-million de paires de gants ainsi que des centaines de milliers de tenues de protection et des bouteilles de gels désinfectants.

Au Kenya, l’association des compagnies d’assurances a conclu un accord avec le régulateur par lequel ces dernières s’engagent à couvrir les frais de santé de leurs clients affectés par le coronavirus, que leurs polices d’assurances originales couvrent ou non des risques exceptionnels tels que des épidémies et des pandémies.

À la pointe australe du continent, Business Unity South Africa (BUSA), premier syndicat patronal du pays, et Black Business Council (BBC), qui regroupe les entrepreneurs noirs, se sont associés à l’exécutif pour créer « un bureau de gestion de projet visant à assurer la collaboration avec le gouvernement et à utiliser les ressources et capacités commerciales disponibles pour soutenir les initiatives du secteur public ».

Les prémisses d’une plus forte coopération public-privé ?

Pour l’instant, les récriminations quant aux raisons des faibles capacités sanitaires des secteurs publics africains se font plutôt rares, même si certaines voix pointent déjà le peu « d’espaces fiscaux » dont disposent les États du continent, soit in fine la sous-contribution du secteur privé aux recettes publiques.

« Cette crise offre également l’occasion de réexaminer les priorités du continent en matière de politique fiscale et économique, de renforcer les secteurs sanitaire et social et de créer un fonds mondial pour soutenir les investissements productifs », plaide l’économiste camerounais Célestin Monga, ancien vice-président de la Banque africaine de développement.

D’autres voient plutôt dans la mobilisation des entrepreneurs africains face au covid-19 les prémisses d’une plus forte coopération sur le long terme avec les États. « Corporate Nigeria [le secteur privé nigérian] s’est réuni pour aider le pays à renforcer ses capacités en matière d’infrastructures de santé en fournissant les trois « M »  – des hommes, du matériel et de l’argent [men, materials, money]. Si son objectif immédiat est la gestion efficace de la menace du coronavirus au Nigeria, cette coalition a le potentiel de devenir un fonds d’intervention à long terme », se félicite l’éditorialiste Chido Nwakanma.

« Cocavid mobilisera le secteur privé par son leadership et ses ressources pour sensibiliser le public et orienter le soutien aux institutions de santé privées et publiques », assure-t-il.

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