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« Le Pays des autres », de Leïla Slimani : l’identité en dehors des cases

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Leïla Slimani lors d'une séance de dédicace après la conférence "La littérature, une révolte au féminin ?" à l'Opéra Garnier, à Paris, le 24 septembre 2017

Leïla Slimani lors d'une séance de dédicace après la conférence "La littérature, une révolte au féminin ?" à l'Opéra Garnier, à Paris, le 24 septembre 2017 © ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA

L’auteure franco-marocaine aborde la question des origines et des identités mêlées, qu’elle avait jusqu’alors choisi d’éviter. Et elle tombe juste : sans perdre de son acuité, elle épouse le point de vue de chacun avec la finesse qu’on lui connaît. Sa plume n’en prend que plus d’épaisseur.

Et si Leïla Slimani avait raison contre elle-même ? Lors d’une interview à France Inter en 2016, l’écrivaine franco-marocaine avait affirmé : « Je suis très lucide sur ce qu’on pouvait attendre de moi en littérature, que je raconte l’identité, les femmes, la douleur, l’honneur, les Arabes, le sang. » Le Pays des autres évoque précisément ces questions. Elle prend la tangente par rapport à ses deux précédents romans, Dans le jardin de l’ogre et Chanson douce, prix Goncourt 2016. Un virage à 90 degrés heureux : la saga familiale qui se déploie de 1944 à 1955 est passionnante.

Jamais tout à fait chez eux

Le pays des autres, c’est l’identité tiraillée de Mathilde et Amine Belhaj, mariés après la seconde guerre mondiale et venus s’installer à Meknès, au Maroc. Ni l’un ni l’autre ni leurs enfants ne seront jamais tout à fait chez eux nulle part. Amine est un « Mohamed » aux yeux des Français tandis que son frère lui reproche d’avoir fait la guerre pour la France, Mathilde est traitée en paria par les autres colons français et quand elle retourne dans son Alsace natale, elle est accueillie en étrangère.

Aïcha et Selim, leurs enfants, font figure d’anomalies. Slimani résume l’environnement où ils évoluent à travers le regard de la mère d’Amine : « Pour Mouilala, le monde était traversé par des frontières infranchissables. Entre les hommes et les femmes, entre les musulmans, les juifs et les chrétiens, et elle pensait que pour bien s’entendre il valait mieux ne pas trop souvent se rencontrer. La paix demeurait si chacun restait à sa place. »

Métissage

L’incompréhension perpétuelle, faite de regards, d’insultes, de vexations, d’humiliations, se cristallise dans une scène où, piégés dans leur voiture, Amine, Mathilde, Aïcha et Selim sont dévisagés d’abord par une foule de Marocains furieux qui manifestent pour l’indépendance, puis par un policier français. Aucun « camp » ne les reconnaît et ils ne se reconnaissent dans aucun. À l’image du « citrange » du jardin des Belhaj, appelé ainsi car il mélange les branches d’un citronnier et d’un oranger, ils ont créé leur propre identité en dehors des cases. Le métissage n’est pas traité ici comme une simple séparation, comme un problème. Insensiblement, Mathilde montrera qu’elle est aussi devenue marocaine et Amine restera marqué par la France.

J’avais envie de surprendre et de montrer que les Maghrébins, les Arabes, ont accès à l’universel, peuvent raconter des histoires qui parlent à tout le monde

Il serait réducteur de ne voir Le Pays des autres que sous l’angle du roman à thème. C’est une histoire de chair, de sang et de larmes, de sourires et de fierté… Cette nuance d’émotions montre la vie telle qu’elle est, contrastée, parfois décevante, avec des trouées de joie qui lui donnent tout son sens. Slimani écrit une histoire à hauteur d’hommes et de femmes, des portraits au plus près, en épousant les points de vue de chacun.

Vision circulaire

Le lecteur, témoin du quotidien de la famille, volette d’une épaule à une autre. Les Belhaj sont ainsi vus de l’intérieur, par eux-mêmes, et de l’extérieur, par des proches, qui sont incarnés en même temps qu’ils racontent et se racontent. On vit la situation, on est emporté par la tension dramatique. Cette vision circulaire sublime la narration et traduit toute la complexité des enjeux personnels. La condition des femmes, la tradition, la guerre, l’honneur, les trahisons, les petites lâchetés personnelles, les renoncements, les contradictions… Questionnements intimes et problématiques de société, grande histoire de la genèse de l’indépendance du Maroc et petite histoire familiale dialoguent. Slimani est comme une cinéaste qui sait placer sa caméra pour capter tour à tour les émotions en gros plan et l’action avec des angles larges.

Dans l’interview donnée à France Inter précédemment citée, l’auteure avait ajouté, en parlant de ses deux premiers romans : « J’avais envie de surprendre et de montrer que les Maghrébins, les Arabes, ont accès à l’universel, peuvent raconter des histoires qui parlent à tout le monde et qu’ils ne sont pas obligés de raconter des histoires identitaires ou folkloriques. » Leïla Slimani a bien eu raison contre elle-même : elle montre que l’on peut traiter de sujets universels sans tomber dans le folklore. Le pays des autres, c’est aussi ce nouveau champ littéraire qu’elle investit avec bonheur et dont on attend avec impatience les deux prochains opus de la trilogie.

"Le Pays des autres", un roman de Leïla Slimani.

"Le Pays des autres", de Leïla Slimani. © © Editions Gallimard

« Le Pays des autres », de Leïla Slimani, Gallimard, 368 pages, 20 euros

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