Politique

Najat Vallaud-Belkacem : « Il faut donner au futur vaccin contre le coronavirus le statut de bien public mondial »

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À l'occasion de Politikos, festival du film politique de Rennes, le 2 novembre 2018.

À l'occasion de Politikos, festival du film politique de Rennes, le 2 novembre 2018. © © MATHIEU PATTIER/SIPA

Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de François Hollande et nouvelle directrice France de l’ONG ONE, estime que la solidarité entre Nord et Sud est la clé pour vaincre la pandémie de coronavirus.

Ancienne ministre française de l’Éducation nationale, née au Maroc, Najat Vallaud-Belkacem a pris la tête de l’antenne française de l’ONG ONE le 23 mars. L’organisation est active sur le front des questions sanitaires en Afrique depuis 2004 et propose un plan d’action mondial contre la pandémie du coronavirus.

« Je connaissais bien l’organisation et donc les choses sont assez fluides », explique l’ancienne élue socialiste, qui dit apprécier « le plaidoyer exigeant et l’état d’esprit combatif » de ONE, essentiellement financée par des philanthropes.

À la veille de la réunion des ministres des Finances du G20, Najat Vallaud-Belkacem plaide pour l’allègement du fardeau de la dette des pays africains dans le contexte de la crise sanitaire, et se félicite qu’Emmanuel Macron ait « entendu les appels sur cette nécessité de bon sens ».

Elle appelle également à d’autres mesures fortes : que le futur vaccin ait « le statut de bien public mondial » pour s’assurer de sa distribution équitable, et que les États prennent à bras-le-corps la lutte contre « l’indécence de l’évasion fiscale, qui les prive des moyens de subvenir aux besoins minimaux de leur population… »

Jeune Afrique : Vous appelez à une baisse des droits de douane en Afrique sur les produits utiles à la lutte contre le Covid-19. Une annulation pure et simple serait trop coûteuse ?

Najat Vallaud-Belkacem : L’Afrique importe 70 à 90 % de ses médicaments consommés. Nous sommes inquiets d’avoir vu, ces dernières semaines, de nombreux pays exportateurs – une cinquantaine à ce jour – instituer des mesures protectionnistes, y compris sur les exportations de fournitures médicales.

S’agissant des droits de douane, il faut que ces produits de santé, en plus de continuer à circuler, soient accessibles, donc pas trop chers. Les réductions tarifaires sont effectivement un bon moyen d’y parvenir.

Les pays les plus riches et les institutions internationales sont-ils prêts à faire des concessions ? Faut-il un moratoire sur les dettes pour constituer un fond de relance pour le continent ?

Plus d’un tiers des pays africains risquent le surendettement. Il est difficile pour un gouvernement de dégager des ressources pour aider sa population quand sa marge de manœuvre est étouffée par le remboursement annuel de sa dette extérieure et des intérêts afférents.

Nous demandons une annulation des paiements du service de la dette pour les pays pauvres pour l’année 2020

Face à un choc comme celui-là, nous demandons une annulation des paiements du service de la dette pour les pays pauvres pour l’année 2020. Cela soulagerait les gouvernements africains d’un montant estimé à 44 milliards de dollars, qui serait très précieux à des secteurs essentiels, en particulier celui de la santé.

Cette demande est adressée à tous les créanciers publics : les pays du Club de Paris comme la Chine. Pour mémoire, une telle initiative a déjà eu lieu dans le passé : en 2005, le G8 s’était mis d’accord sur un effacement de dette pour dix-huit pays pauvres, pour un montant de 40 milliards de dollars.

Les ministres des finances du G20 se réunissent le 15 avril pour présenter leur plan d’action contre le Covid-19, et nous savons que la question des annulations ou des suspensions de la dette africaine sera discutée. Nous les avons contactés pour leur faire part de notre point de vue.

[Tribune] Armer l’Afrique contre le coronavirus grâce à un moratoire sur la dette et un renforcement de l’aide

Le G20 devrait aussi soutenir les pays qui souhaitent suspendre les remboursements de leur dette vis-à-vis de bailleurs privés, le risque étant sinon que les allègements de dette publique servent à financer la dette privée.

Face à cette pandémie, trouvez-vous le niveau de coopération internationale suffisant ?

Les milieux scientifiques et de la recherche font preuve pour la plupart d’une coopération internationale hors pair. La Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies [Cepi] a par exemple annoncé le financement d’un candidat vaccin en collaboration avec l’Institut Pasteur, en France, l’université de Pittsburgh, aux États-Unis, et l’entreprise Themis.

C’est au niveau politique que le manque de coopération internationale risque d’avoir les conséquences les plus désastreuses. On regrette déjà la compétition que se sont livrés certains pays pour se dérober des masques sur les tarmacs des aéroports, le manque de solidarité dans l’Union européenne vis-à-vis de l’Italie, ou les effets des mesures protectionnistes, comme l’interdiction des exportations alimentaires, qui risquent de provoquer des pénuries…

Ça n’a malheureusement rien d’étonnant : dans des situations de crise, les États ont l’habitude de passer par-dessus la solidarité internationale. Et comme la plupart des gouvernements souffrent d’une forte défiance au sein de leur opinion publique, ils font encore plus de surenchère dans l’exercice du cavalier seul. Sans compter que, depuis plusieurs années, des vagues nationalistes se sont installées dans bien des pays… Si cet état d’esprit prédomine, ce sera catastrophique.

Vous craignez le pire ?

Certains acteurs ont enfin fait entendre quelques annonces prometteuses, comme l’enveloppe de 15 milliards d’euros pour aider les pays les plus pauvres d’Afrique dévoilée il y a quelques jours par l’Union européenne, ou le plan Fight Covid-19 de 3 milliards de dollars de la Banque africaine de développement.

Mais les besoins sont bien plus larges : les gouvernements africains estiment à 100 milliards de dollars les besoins pour relancer d’urgence leur économie. Quelque 8 milliards d’euros sont indispensables au développement du vaccin et au soutien aux systèmes de santé les plus fragiles. L’ONU évoque un besoin de 2 milliards de dollars simplement pour gérer urgemment la dimension humanitaire de la crise… Nous attendons donc beaucoup de la réunion des ministres des Finances du G20.

Vous avez évoqué la forte défiance dont souffrent nombre de gouvernements. En découvre-t-on aujourd’hui les conséquences sanitaires ?

C’est un sujet auquel je me suis beaucoup intéressée dans mes précédentes fonctions chez Ipsos [institut français de sondage]. Je me suis par exemple penchée sur la défiance des citoyens à l’égard de la vaccination. Mon sentiment est que, s’agissant de la relation des citoyens à leurs chercheurs et à leurs soignants, cette crise – qui fait apparaître au grand jour leur dévouement et les risques qu’ils prennent – aura plutôt réhabilité la confiance.

Les gens sont en train de prendre conscience des dégâts causés par les dysfonctionnements de la gouvernance internationale

À l’égard du politique, je ne m’avancerais pas autant. La réalité, c’est que les gens sont en train de prendre conscience des dégâts causés par la baisse des investissements dans le secteur de la santé publique, ou encore les dysfonctionnements de la gouvernance internationale.

En 2005, après l’épidémie de Sras, 195 pays du monde avaient signé un règlement sanitaire international les engageant à se préparer en quelques années à détecter, évaluer, communiquer et répondre aux menaces sanitaires. Ce texte date d’il y a près de vingt ans et, aujourd’hui, les États n’en respectent pas les exigences. Il aurait pourtant été précieux qu’ils le fassent, vu qu’il impose, par exemple, la communication immédiate à l’OMS d’événements sanitaires urgents.

Concernant un possible vaccin, comment s’assurer que le plus grand nombre y ait accès ? Quel est le bon cadre en matière de licences et de brevets ?

Il faut donner à ce futur vaccin le statut de bien public mondial, ce qui implique de réaliser des investissements publics dans la Cepi, mais aussi de penser en parallèle à un contrôle des prix des traitements et de veiller à ce que la propriété intellectuelle soit disponible pour les producteurs de vaccins génériques.

L’accès équitable au futur vaccin est l’une des questions les plus importantes pour moi et renvoie aux raisons d’être historiques de ONE. L’ONG soutient Gavi, l’Alliance du vaccin, qui lui-même soutient le déploiement rapide de vaccins homologués jusqu’aux régions les plus fragiles de la planète et demande aux gouvernements d’en faire autant. Durant la crise d’Ebola, Gavi avait ainsi pu assurer la vaccination d’enfants dans des zones vulnérables et en conflit, comme au Kivu, en RD Congo.

Que vous-ont inspiré les propos tenus à la télévision française, selon lesquels on devrait essayer les traitements en Afrique ?

Au-delà du haut-le-cœur et de l’écume des buzz, je m’inquiète de l’empreinte que ce type d’incidents laisse en matière de défiance des citoyens africains à l’égard des soins et vaccins qui pourraient venir du Nord…

Il faut dire à ce sujet qu’il y a eu dans le passé quelques manquements éthiques et autres scandales sanitaires qui ont pu à juste titre nourrir ce genre de craintes.

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Le seul traitement possible face à cette pandémie viendra d’un partage de connaissances mondial. On ne peut pas se permettre d’alimenter une quelconque défiance ou théorie du complot.

Le continent africain fait face à des difficultés d’accès à l’eau, qui rendent difficiles certains gestes sanitaires. Quelles réponses apporter à ce problème ?

L’Afrique connaît des défis spécifiques, qui rendent aussi le confinement et les gestes barrière moins applicables qu’ailleurs. Difficultés d’accès à l’eau potable en effet, mais aussi manque de réfrigération pour stocker les aliments périssables ou les médicaments. Sans parler du poids de l’activité informelle, qui complique un arrêt complet de l’activité, sauf à risquer pour beaucoup de n’avoir très vite plus rien à manger.

Quelles que soient les mesures prises par les États, elles auront un coût financier, et il faut aider le continent à y faire face. C’est pour cela que nous précisons toujours dans nos demandes que l’argent mobilisé par les gouvernements et les institutions internationales pour faire face à la situation doit être de l’argent frais.

La solidité de la sécurité sanitaire globale doit se juger à l’aune du chaînon le plus faible.

Il ne peut s’agir d’argent qui était déjà destiné à l’aide au développement et qu’on détournerait de son objectif premier. On ne peut pas, par exemple, suspendre le financement de projets d’assainissement d’eau ou de certains types de soins aux populations pour allouer les fonds au Covid-19.

N’oublions pas qu’en 2019, en RD Congo, il y a eu 2,5 fois plus de morts de la rougeole que d’Ebola à cause de l’interruption des soins de santé primaires et des vaccinations de routine que demande la première au moment où on se concentrait sur la seconde.

Ces dernières années, le continent africain a déjà vu se propager des maladies zoonotiques [qui se transmettent de l’animal à l’homme] qui seraient liées à l’activité humaine. Croyez-vous à un sursaut de conscience à ce sujet ?

Il est clair que c’est un enjeu croissant de santé publique au niveau mondial. Cela doit conduire par exemple à des évaluations plus claires de l’impact écologique de grands projets qui impliquent des changements de paysage à grande échelle, par exemple la modification ou l’intensification de l’agriculture et l’urbanisation…

Surtout, il nous faut comprendre que, dans le monde interdépendant qui est le nôtre, la solidité de cette sécurité sanitaire globale doit se juger à l’aune du chaînon le plus faible.

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