Racisme

[Tribune] Génocide contre les Tutsi au Rwanda : ces racistes qui s’ignorent

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Mis à jour le 12 avril 2020 à 12h27

Par  Richard Gisagara

Avocat en France et au Rwanda, Richard Gisagara est à l'origine de l'action judiciaire qui a conduit à l'adoption de la loi française réprimant la négation du génocide des Tutsi (@RichardGisagara)

Mémorial du Génocide à Kigali, au Rwanda, le 5 avril 2014

Mémorial du Génocide à Kigali, au Rwanda, le 5 avril 2014 © Ben Curtis/AP/SIPA

En comparant sur France Inter le génocide contre les Tutsi à une aimable bagarre de polochons, l’humoriste Constance Pittard perpétue, 26 ans après le drame, le racisme ordinaire qui banalise « le crime des crimes » lorsqu’il survient sur le continent africain.

Depuis le 7 avril, le monde commémore pour la 26e fois, le génocide commis au Rwanda contre les Tutsi, qui a causé plus d’un million de victimes en 1994. En France, cette année, la commémoration devait comporter une note particulière puisque pour la première fois elle devait être érigée au rang d’événement républicain, après avoir été inscrite dans la loi en 2019.

Seulement, le Covid-19 est passé par là et la commémoration a dû être adaptée à la crise sanitaire, aussi bien en France qu’au Rwanda ou ailleurs. Ainsi, António Guterres, le Secrétaire général des Nations unies, qui ont inscrit cette commémoration dans leur calendrier officiel bien avant la France, a diffusé une allocution vidéo courte mais remarquable, tandis que le président français Emmanuel Macron a publié un communiqué dans lequel il réitère l’engagement de la France à faire en sorte que le génocide commis contre les  Tutsi prenne toute sa place dans la mémoire collective des Français, tant par le travail de mémoire que par l’éducation et la lutte contre l’impunité.

Rires gras

Mais au moment même où l’Élysée publiait ce texte, la radio publique France Inter, à l’inverse, tournait en dérision cette tragédie dans un billet supposé être comique de Constance Pittard, qui la décrit comme une histoire de « gens qui vivaient ensemble depuis des années et qui, soudain, se sont mis à se découper à la machette entre voisins ». Devant les rires gras de ses collègues présents, Alex Vizorek et Charline Vanhoenacker, elle a même fait un parallèle entre le génocide de 1994 et une bataille d’oreillers et de polochons entre frères et sœurs, cousins et cousines : « Alors oreillers ou machettes, ça se joue des fois à peu pour que ça tourne au drame… »

Décidément, les clichés et préjugés coloniaux, conséquences d’une vision raciste de ces « peuplades non civilisées » qui se découpent mutuellement à la machette, comme nous autres, ont encore de beaux jours devant eux…

Dessin inapproprié

L’on se rappelle, à ce propos, du dessin immonde de Sergueï publié dans Le Monde le 12 avril 2019. Dans le même registre des « sauvages qui s’entretuent », l’on peut ranger également, cette année, un article paru sur le site de l’hebdomadaire Le Point, le 7 avril, qui évoquait un « génocide entre Hutu et Tutsi ». Après le tollé soulevé, Le Monde avait fini par reconnaître que son dessin était inapproprié ; quant au Point, il s’est dépêché de modifier les termes utilisés. Mais force est de constater que le génocide contre les Tutsi continue d’être traité, en France, avec une désinvolture que l’on ne saurait imaginer s’il s’agissait d’un sujet d’une gravité équivalente concernant des Occidentaux.

La même Constance Pittard oserait-elle se fendre d’une blague du même acabit, sous les rires gouailleurs de ses comparses d’émission, sur les chambres à gaz ou les tueries massives des populations juives par les Einsatzgruppen le 27 janvier, jour de la commémoration de la libération d’Auschwitz ?

Combien de citoyens, d’hommes et de femmes politiques resteraient sans réaction si, le 13 novembre, un humoriste radiophonique dressait un parallèle entre les victimes de l’attentant du Bataclan et des quilles qui s’affaissent lors d’une partie de bowling ?

Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important

Une telle atteinte à la dignité des victimes d’un événement historique et tragique est-elle intolérable lorsqu’il s’agit de « gens bien de chez nous » mais acceptable lorsque celles-ci sont des Africains noirs ? Peut-on encore accepter ce mépris qui n’est rien d’autre qu’un racisme récurrent ? Faut-il considérer, comme l’aurait un jour glissé l’ex-président François Mitterrand à un confident, que « dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important » ?

Suite à une précédente émission au cours de laquelle des propos sur le même sujet, prononcés cette fois par Natacha Polony, avaient indigné les personnes sensibles à la mémoire du génocide commis contre les Tutsi, Laurence Bloch, la directrice de France Inter leur avait assuré vouloir « laver de tout soupçon de négationnisme la radio et l’une de ses chroniqueuses ».

Il conviendrait aujourd’hui qu’elle ajoute le racisme ordinaire à ce programme.

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