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Histoire d’un conflit fratricide

Le nord du pays s'est singularisé par une fronde quasi permanente contre l'autorité centrale. Pourquoi ces rébellions à répétition ?

Le 23 mai 2006, des mutins de l’armée malienne prennent le contrôle de deux garnisons à Kidal. Au même moment, le chef de bataillon de Ménaka, une localité située à une cinquantaine de kilomètres de là, pille le magasin d’armement de son unité, emportant armes et munitions. Mutins et déserteurs se retrouvent, quelques heures plus tard, dans le maquis de Tegharghar, en plein désert de l’Adrar des Ifoghas. La particularité de ces rebelles ? Ils sont originaires du nord du Mali et appartiennent à la même ethnie : les Touaregs.
Cette rébellion est la troisième du genre depuis l’indépendance du pays, en 1960. Une première révolte conduite par des notables se produit à Kidal, en 1963. Le président Modibo Keïta mobilise la jeune armée malienne pour mater les insurgés. Résultat : le Nord-Mali entre dans une longue période d’administration militaire. La seconde rébellion débute en juin 1990. Elle a été déclenchée à Ménaka par de jeunes combattants touaregs se réclamant du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA), dirigé par Iyad Ag Ghali. Contrairement à la première, cette rébellion sera traitée par la voie politique. Il est vrai qu’elle éclate alors que le pouvoir central, le régime de Moussa Traoré, est en butte à des manifestations de rue qui réclament la démocratisation de la vie politique.
En mars 1991, Moussa Traoré est renversé par l’armée. Le colonel Amadou Toumani Touré est aux affaires. Mais le changement de régime n’a pas d’impact sur la rébellion et l’on assiste à la multiplication d’organisations rebelles en fonction de l’appartenance tribale de ses différents leaders. Ainsi du MPA, d’essence touarègue du clan des Ifoghas, naît le Front populaire de libération de l’Azawad (FPLA, dirigé par de jeunes Touaregs chemanama, dont Zeidane Ag Sidalamine), puis les Touaregs imrad constituent leur Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA). Les Arabes et les Maures s’organisent à leur tour et, l’islamisme aidant, ils créent le front islamique arabe de l’Azawad (FIAA). Convaincu de l’inefficacité d’une solution militaire, ATT sollicite la médiation de l’Algérie. Pour participer aux pourparlers, les organisations rebelles se regroupent au sein des Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad (MFUA). Un accord de paix est conclu et signé à Bamako le 11 avril 1992. Mais la mise en uvre du pacte connaît des ratés, et des attaques rebelles ciblant les biens et les personnes se poursuivent. Les populations sédentaires – peules, songhaïs et toucouleurs – mettent sur pied des milices d’autodéfense dénommées « Gandakoy ». Le danger d’une guerre civile se fait pressant.
Entre-temps, l’armée d’Amadou Toumani Touré a rendu le pouvoir aux civils en organisant une élection présidentielle, remportée par Alpha Oumar Konaré. L’État malien, le facilitateur algérien et les bailleurs de fonds redoublent d’efforts pour mettre fin au conflit. Au sein de la rébellion, la situation n’est guère brillante. Le commandant Bilal Saloum, chef militaire du MPA, membre de la commission du cessez-le-feu, est assassiné par des militants du MPA qui rejettent le processus de paix. Ce meurtre va toutefois servir d’électrochoc pour tous les protagonistes de la crise et accélérer l’avènement de la paix. Le 27 mars 1996, une cérémonie symbolique, la Flamme de la paix, est organisée à Tombouctou. Les rebelles déposent officiellement leurs armes, intègrent pour la plupart l’armée et la police maliennes, et les dirigeants du MFUA prononcent solennellement leur autodissolution. La deuxième rébellion touarègue n’est plus. Mais le Nord-Mali n’est pas pour autant sorti de ses incertitudes.
En 2001, Ibrahim Ag Bahanga, lieutenant au sein de l’armée, entre en dissidence. Il exige que son village soit érigé en commune. Il prend en otage une dizaine de militaires et choisit le maquis. Une nouvelle fois, le médiateur algérien est sollicité. Les choses rentrent dans l’ordre. Cinq ans plus tard, le 23 mai 2006, Kidal et Ménaka ressortent de l’anonymat en servant de cadres à la naissance de la troisième rébellion touarègue. On y retrouve Iyad Ag Ghali et son fidèle lieutenant de toujours, Ahmed Ag Beiba. On relève également la présence d’Ibrahim Ag Bahanga et l’on découvre le lieutenant-colonel Hassan Fagaga. Ce quatuor crée l’Alliance démocratique du 23-Mai pour le changement. Lors des précédentes rébellions, jamais l’unité territoriale du Mali n’a été remise en question. Cette fois-ci, les insurgés revendiquent un statut particulier pour la région de Kidal, « éternelle oubliée du développement », selon leur argumentaire.
Les attaques du 23 mai ont été précédées par deux événements majeurs pour le Nord-Mali. En avril 2006, Kadhafi est à Tombouctou pour présider les festivités à l’occasion du Mouloud, anniversaire de la naissance du Prophète. Dans son discours, il appelle de ses vux à la création d’un État touareg dont le territoire s’étalerait des rives du fleuve Sénégal à celles de l’Euphrate, en Irak. Son discours à peine achevé, il prend la décision d’établir un consulat libyen à Kidal, alors qu’aucun ressortissant de la Jamahiriya ne réside dans cette ville. Ces deux événements alimentent l’élan de la dissidence, et le lieutenant-colonel Hassan Fagaga, en délicatesse avec son état-major depuis quelques mois, se sent pousser des ailes. Il décide de passer à l’action et contraint les « politiques » Iyad Ag Ghali et Ahmed Ag Beiba, ainsi que le « rangé » Ibrahim Ag Bahanga, à prendre le train en marche.
Se trouvant en dehors de Bamako au moment des attaques de Kidal et de Ménaka, le président ATT gère la crise de manière calme et sereine. Son premier objectif est de faire cesser l’effusion de sang. Il crée une cellule de crise pour gérer le déploiement dans la ville de Kidal d’un bataillon de l’armée basé à Gao, pour sécuriser les populations et éviter les pillages. Il charge le général Kafougouna Koné, ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité, de gérer le dossier de la troisième rébellion touarègue.
La médiation des chefs tribaux du Nord est récusée par les insurgés. Celle de la Libye également. Quant aux Algériens, ils posent leurs conditions. Des rebelles, ils exigent l’abandon de la revendication d’autonomie, un cantonnement dans leur maquis de Teghaghar avec interdiction de contacter d’autres organisations touarègues des pays de la région (Alger redoute une contagion insurrectionnelle qui toucherait l’ensemble du Sahel). Quant aux autorités de Bamako, il leur est demandé une démarche officielle. Kafougouna Koné se rend à Alger et remet un message d’ATT au président Abdelaziz Bouteflika pour solliciter la médiation de l’Algérie. À l’issue d’une longue série de pourparlers indirects, un accord de paix est signé à Alger le 4 juillet 2006. Tollé au sein d’une partie de la classe politique et de certains titres de la presse malienne. Les accords d’Alger sont assimilés à une reddition de l’État face à une poignée de rebelles. Kafougouna Koné se lance dans une opération de sensibilisation. Il répond durant dix-huit heures aux questions des députés, fait le tour des casernes, anime conférences et rencontres pour expliquer le contenu des accords. L’hostilité des partis politiques et de nombreux journalistes couplée au fait que le Mali se trouve en année électorale retarde la mise en uvre des accords d’Alger. Les rebelles s’impatientent et menacent de relancer leurs attaques. En février 2007, Kafougouna Koné et Ahmed Ag Beiba se retrouvent à Alger pour signer un mémorandum de mise en uvre des accords de paix. Un calendrier est arrêté : début du cantonnement des rebelles le 8 mars et tenue, le 23 mars, d’un forum pour le développement de Kidal sous le parrainage du Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga et en présence des bailleurs de fonds.

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