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Le vrai visage du cheikh Yassine

Adversaire irréductible de la monarchie, le guide d’Al Adl wal Ihsane est peut-être, paradoxalement, le rempart le plus efficace contre les dérives djihadistes qui menacent le royaume.

Du règne de Hassan II à celui de Mohammed VI, il occupe une place unique, à la fois souterraine et centrale, dans la vie politique marocaine. Tout au long de 2006, l’un de ses rêves, qualifié par ses partisans de « vision », a hanté ses concitoyens et mobilisé les forces de l’ordre. En 2007, on continue de guetter ses faits et gestes alors que le péril djihadiste s’aggrave – comme l’atteste l’attentat du 11 mars à Casablanca – et que se rapprochent des élections cruciales. Son influence s’exerce au-delà des frontières. À y regarder de près, il n’est pas étranger aux sombres prophéties qui, de Madrid à Paris, circulent sur le Maroc présentant Mohammed VI comme le « dernier roi » de la dynastie alaouite et annonçant pour demain l’apocalypse islamiste. Comme il est aussi mystérieux que célèbre, on le compare volontiers à Khomeiny, voire à Ben Laden. Ce qui empêche de saisir son irréductible singularité, celle d’un islamiste sui generis à nul autre pareil.
Cheikh Abdessalam Yassine, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est le leader du mouvement Al Adl wal Ihsane (« Justice et bienfaisance »). On a pu mesurer l’importance de son rôle quand le bruit de sa mort a couru. Aussitôt, l’inquiétude et l’angoisse se sont emparées de ses adeptes, bien sûr, mais aussi, de manière diffuse, de l’ensemble du pays, n’épargnant pas les sphères du Makhzen. Que l’éventuelle disparition de celui qui donna tant de fil à retordre à Hassan II, n’a jamais ménagé son successeur et demeure le dernier contestataire de la monarchie puisse semer le doute au sein de ladite monarchie en dit long sur son influence.
Au fait, comment va-t-il ? Malgré les cachotteries de son entourage, on sait l’essentiel : il souffre d’asthme chronique et l’on a craint le pire à la fin de l’année dernière. Son mode de vie ascétique retentit sur son état de santé. Il jeûne souvent, consacre ses nuits à la prière (qiyam) et, régulièrement, se coupe du monde pour de longues retraites (i’tikaf). Il s’impose de faire quelques exercices physiques, notamment de la marche, mais a dû récemment réduire ses activités. Les audiences accordées à ses disciples se sont espacées. Ses déplacements en province, qui obéissent à un protocole très makhzénien (cortège de voitures, nuée de gardes du corps, comité d’accueil respectueusement aligné, etc.), aussi. Ses difficultés respiratoires l’ont contraint à s’éloigner de Salé pour s’installer, l’été dernier, dans une villa du Souissi, le quartier huppé de la capitale. Un politologue qui suit l’évolution d’Al Adl avec une certaine empathie constate que, depuis environ un an, il n’est plus au meilleur de sa forme intellectuelle et que son discours est émaillé d’incohérences. « C’est la raison pour laquelle son entourage a dû restreindre ses rencontres et déplacements. » Un haut responsable de la sécurité nuance ce diagnostic : « C’est vrai, le cheikh ne va pas bien, mais il garde toute sa tête et, surtout, reste le patron. »
Abdessalam Yassine est né en 1928 à Marrakech. Après l’école primaire, il poursuit des études musulmanes à l’Institut Ben-Youssef, d’où sont issues quelques grandes figures de la résistance anticoloniale telles qu’Abdellah Ibrahim, Mohamed Basri, Abdeslam Jebli ou Mohamed Ben Saïd. Curieusement, il semble se tenir à l’écart du combat nationaliste. En tout cas, la biographie en forme d’hagiographie diffusée par ses adeptes ne mentionne aucune trace de militantisme à l’époque. Après l’indépendance, il fait carrière dans l’éducation nationale : il est successivement instituteur, professeur d’arabe, inspecteur de l’enseignement puis directeur du Centre de formation des inspecteurs. Expert pédagogique auprès du ministère, il a multiplié les séjours en Algérie, en Tunisie et en Afrique subsaharienne, ainsi qu’en France et aux États-Unis.
Son parcours bascule en 1974, quand Yassine entreprend de sermonner Hassan II, sous forme d’une épître d’une centaine de pages au titre comminatoire : L’Islam ou le déluge. Dûment ronéoté par ses soins, le pamphlet est adressé au cabinet royal et à diverses personnalités, notamment les cadres de l’éducation nationale. Ayant accompli sa tâche, lit-on dans son hagiographie, il se procure un tissu blanc censé lui servir de linceul, le dépose dans une petite valise et attend son destin. Il écopera de trois ans d’incarcération, dont deux en hôpital psychiatrique. C’est en 1968 que le cheikh a commencé à se rapprocher du soufisme. Il a fréquenté les membres de la confrérie Bouchichiya, qui exerce une grande influence au Maroc, surtout dans l’Oriental, avant de s’en éloigner en 1973. La pomme de discorde : son hostilité déclarée à Hassan II.
Ayant recouvré la liberté en 1978, il reste interdit de prêche mais est autorisé à publier une revue, Al Jamaa, dont seize numéros paraissent entre 1979 et 1983. Parallèlement, Yassine publie, entre 1972 et 1996, pas moins de dix livres. Le premier s’intitule : L’Islam entre prédication et État. Le titre de son uvre principale sonne comme un programme : La Voie prophétique, éducation, organisation, marche forcée. C’est très précisément ce que son mouvement s’efforcera, avec un certain succès, de réaliser. En 1981, le cheikh crée la Famille de la Jamaa, embryon de ce qui deviendra, un an plus tard, Jamaa Al Adl wal Ihsane. À la même époque, il publie un journal Al Sobh (« L’Aurore »), qui porte en exergue ce verset : « L’aurore sera leur heure, l’aurore n’est-elle pas proche ? »
Quelques articles sulfureux entraînent l’interdiction de la publication et valent à son auteur d’être poursuivi. En mai 1984, son procès marque un tournant dans l’itinéraire du cheikh et l’évolution de son mouvement. La Jamaa, qui n’a que deux ans d’existence, réussit à en faire une démonstration de force qui impressionne et inquiète. De toutes les régions, ses adeptes convergent vers la capitale, où ils défient la police en formant un immense sit-in devant le tribunal. Le cheikh est condamné à deux ans de réclusion, mais ne désarme pas. La prison de Salé, où il purge sa peine, devient un lieu de pèlerinage : chaque jeudi et chaque samedi, d’énormes foules viennent recueillir sa bénédiction (baraka).
La double dimension d’Al Adl, à la fois mystique et politique, contestant la monarchie et se réclamant de la tradition soufie (que rejette au demeurant l’islamisme contemporain), lui permet de ratisser large. C’est ce qui explique l’étendue de son influence et, surtout, sa singularité. Plus qu’un chef de parti, Yassine est un morchid, un guide, au sens que revêt ce titre dans les confréries marocaines.
De type pyramidal, l’organisation d’Al Adl épouse le découpage administratif du royaume et fonctionne selon le principe du centralisme non démocratique. Le guide incarne l’instance suprême : il nomme tous les responsables régionaux, accepte – ou rejette – les candidatures qui lui sont soumises. Al Minhaj (La Voie) joue le même rôle que Le Petit Livre rouge de Mao et règle la vie des adeptes – répartis en cellules et sections – dans les moindres détails. « L’association, écrit Mohamed Tozy dans Monarchie et islam politique au Maroc (Presses de Sciences-Po), enserre les militants dans un maillage qui laisse peu de place à l’improvisation et à l’initiative individuelle. »
Voici le programme d’une journée, tel que le décrit La Voie. L’adliste de base doit se lever une heure avant l’aurore, accomplir, à l’exemple du Prophète, la prière du watr (onze prosternations) et consacrer le temps qui reste à des prières surérogatoires de repentir. À l’heure dite, il s’acquitte à la mosquée de la prière du petit matin (sobh). Lecture du Coran jusqu’au lever du soleil. L’adepte est également astreint à trois séances quotidiennes d’un quart d’heure pour louer Dieu (dhikr). Après chacune des cinq prières obligatoires, une séance supplémentaire de dhikr est prévue : trente-trois fois « Il n’y a de Dieu que Dieu », trente-trois fois « Je te remercie ô Dieu », trente-trois fois « Dieu est le plus grand », etc. À noter que le jeûne est de rigueur deux jours pas semaine et que l’adliste est tenu d’apporter une contribution financière selon ses revenus. Elle peut être fournie en nature : un professeur assurera ainsi la formation d’au moins trente personnes…
La cellule se réunit trois fois par semaine. L’une de ces réunions prend la forme d’une veillée nocturne (en général dans la nuit du jeudi au vendredi) qui rappelle les lilas (nuits) soufies. Des excursions ont lieu une fois par mois. Une forte proportion des adeptes vient des milieux de l’enseignement : instituteurs, professeurs, élèves ou étudiants. Plusieurs lycées de Casablanca sont des bastions. De nombreux diplômés de l’université étant instituteurs dans les campagnes, la Jamaa, grâce à eux, est parvenue à s’implanter dans les zones rurales, en particulier le Tafilalet, berceau de la dynastie régnante. Voilà pour le côté mystique.
Le côté politique n’est pas moins important et s’est considérablement développé au cours des dernières années. Il s’agit de cercles de réflexion rassemblant des professeurs, des fonctionnaires, des membres des professions libérales Parallèlement aux structures mystiques, ils disposent de leurs propres organisations de masse (femmes, jeunes, étudiants, etc.). Les dirigeants se montrent moins regardants sur les recrutements. Ceux qui fréquentent les cercles sont davantage des sympathisants que des adeptes et sont soumis à moins de contraintes. Considéré sous cet angle, Al Adl ressemble, par son recrutement, son mode de fonctionnement et ses préoccupations, à un parti comme les autres. Une initiative est passée inaperçue : en novembre 2005, l’instance qui représente les cercles à l’échelon national s’est dotée d’un programme politique parfaitement réformiste, étalé sur trois ans et réclamant la révision de la Constitution. Rien à voir, donc, avec l’instauration du califat décrite dans La Voie : un jour, quand l’« islamisation » du royaume sera accomplie, les fidèles se lèveront comme un seul homme et ce sera la Qawma, l’insurrection générale
Ces disparités dans l’organisation et ces dissonances dans le discours ne sont pas sans conséquences. Il semble bien qu’Al Adl soit confronté à une crise de croissance, doublée d’une crise stratégique. Avec le formidable développement de ses deux branches, le mouvement se présente comme une vaste et puissante armée, dévouée, disciplinée, déterminée, mais dépourvue de tout objectif réaliste et, partant, de perspectives. Hassan II s’étant toujours montré très vigilant sur le chapitre de l’islam et de l’islamisme, le cheikh Yassine avait dû, on l’a vu, renoncer à ses velléités de violence, sans renoncer pour autant à ses visées révolutionnaires. Rejetant la monarchie constitutionnelle, qui jouit aujourd’hui de l’adhésion de tous les Marocains, il rêve dans la solitude d’un califat d’un autre âge. Pendant ce temps, ses rivaux en islamisme, les frères ennemis du Parti de la justice et du développement (PJD), semblent avoir fait le bon choix. Leur légalisme à tous crins porte ses fruits : ils talonnent désormais au Parlement les deux grands partis historiques (Istiqlal et USFP) et ont des chances sérieuses d’améliorer leurs performances lors des prochaines législatives (septembre 2007). Et même de siéger au gouvernement.
Aujourd’hui coexistent au sein d’Al Adl des mystiques, des illuminés nostalgiques du califat, mais aussi des « khobzistes » (de khobz, « pain ») qui ont une conception alimentaire de la politique et aspirent avant tout à se faire une place au soleil. Privés d’élections, ils ont dû de plus ou moins bon gré contribuer à faire élire en 2004 ceux dont ils se sentent les plus proches, les candidats du PJD. La prochaine fois, ils aimeraient, c’est humain, se battre pour leur propre compte.
Maintenant son objectif révolutionnaire (le califat) et s’interdisant tout recours à la violence, le cheikh table sur le temps. Le problème est que le temps ne travaille pas pour lui. En attendant la Qawma, ce « grand soir » qui commence à l’aube, ses troupes s’impatientent et doutent. En vérité, un changement de stratégie s’impose, mais le cheikh n’est pas homme à se remettre en question. Encore moins à procéder à des révisions déchirantes.
En lieu et place, il se livre à une fuite en avant – ou plutôt en l’air, vers le ciel. Il a fait un rêve étrange qui a longtemps captivé ses ouailles et mis sur les dents les autorités du royaume. Il ne s’agissait pas d’un rêve comme les autres, mais de ce que la tradition confrérique appelle une « sainte vision » où apparaît le Prophète Mohammed. L’Envoyé de Dieu a donc annoncé au cheikh Yassine que le Maroc était à la veille de terribles bouleversements : il allait être envahi et occupé par l’Espagne ; incapable de faire face, la monarchie serait emportée dans la tourmente ; et le salut viendrait des adeptes d’Al Adl wal Ihsane. Abdessalam Yassine, leur vénérable guide, proclamerait alors le soulèvement général (Qawma), l’armée espagnole serait vaincue et le royaume recouvrerait son indépendance avec l’instauration du califat. On ne sait avec précision quand le cheikh a eu sa vision, mais il est établi que les bouleversements annoncés devaient avoir lieu en l’an de grâce 2006…
À notre connaissance, il n’existe aucune trace écrite de la vision prophétique. Interrogés à ce sujet, les responsables d’Al Adl, tel Fathallah Arsalane, le porte-parole de la Jamaa, entretiennent le mystère : ils ne confirment ni n’infirment et s’en tirent par un prudent « Seul Dieu le sait ». En revanche, Al Adl a largement diffusé, au début de l’année écoulée, les visions de ses adeptes. Une sélection de trente-sept d’entre elles est disponible sur le Net (www.yassine.net). Dans l’introduction, un hadith (« dit » du Prophète) est cité, qui légitime l’intérêt accordé aux visions. Mohammed dit :
« Après moi, il ne restera de la prophétie que les bonnes nouvelles.
– Et que sont les bonnes nouvelles ? lui demande-t-on.
– Les saintes visions. »
À titre d’exemple, voici deux des rêves en question. Le premier est raconté par Khalid B., de Tanger, et remonte à 1990. Le rêveur voit une maison enveloppée de rideaux verts, d’où montent des nuages d’encens. En y pénétrant, il aperçoit le Prophète, qui feuillette La Voie prophétique, fait l’éloge du cheikh, puis glisse un cimeterre entre les pages de l’ouvrage. Le cimeterre du djihad introduit comme un marque-page dans le livre-programme de Yassine fait réfléchir…
Aussi bref, le second rêve est encore plus édifiant. Attribué à un certain Mohamed, il n’est pas daté : « J’ai vu le Prophète désigner un grand palais en me disant : Ce palais est destiné au guide Abdessalam Yassine et à la Jamaa Al Adl wal Ihsane. Ils doivent seulement se montrer patients : comme dit le Coran, Dieu est avec ceux qui sont patients. »
S’ajoutant à la prophétie du cheikh programmant le califat pour 2006 et aux déclarations intempestives de Nadia Yassine, porte-parole officieuse d’Al Adl sur la monarchie, ces visions n’ont pas été perçues comme d’innocentes fantasmagories et ont suscité réactions et discussions. Téléguidé ou spontané, le débat s’est d’abord cantonné au domaine théologique. Sur le Net, arme de prédilection d’Al Adl, est apparu un site intitulé Khorafa, sur lequel des oulémas ont entrepris de dénoncer « l’instrumentalisation de la religion » dont se rendrait coupable le cheikh. Au printemps de la même année, Al Adl a déclenché à son tour une vaste campagne de propagande baptisée Portes ouvertes, qui n’était pas sans évoquer les opérations d’agit-prop communistes des temps héroïques. Elle s’est traduite par l’organisation de rassemblements dans des maisons appartenant aux dirigeants adlistes ou mises à leur disposition par des sympathisants. Difficile de ne pas voir dans cette campagne une démonstration de force, sinon une avant-première de la Qawma dont rêve le cheikh. Tout s’est passé comme si, dans la perspective du jour J, la Jamaa avait décidé de mobiliser ses troupes pour mesurer ses forces, repérer ses faiblesses et celles du pouvoir.
Le gouvernement a choisi d’interdire l’opération. Il a eu beau jeu de rappeler que la Jamaa n’étant pas un parti politique, elle n’était pas autorisée à organiser des rassemblements. Les forces de l’ordre sont intervenues systématiquement, dressant des procès-verbaux, posant des scellés sur les lieux de réunions et interpellant les auteurs des infractions. Pourtant, la répression a été menée avec une sorte de fermeté tranquille. De mémoire de Marocain, on n’a jamais vu le Makhzen se comporter de la sorte en pareille circonstance : pas de brutalités dans les commissariats, relaxe rapide des interpellés, condamnations à des peines légères Pour ?un peu, on se serait cru dans un pays ?scandinave ! Plus étonnant encore, le ministre de l’Intérieur Chakib Benmoussa n’a pas hésité à communiquer pour dire la loi et justifier l’intervention de ses services. Bref, si la Jamaa avait voulu rameuter la population et jouer au martyr, elle a fait chou blanc.
La puissance d’Al Adl a certainement compté dans la réaction du gouvernement. Mais, au fait, cheikh Yassine, combien de divisions ? Égérie du mouvement, Nadia Yassine, sa fille, avance sans sourciller le chiffre de 5 millions d’adeptes ! Il est vrai que son mode de calcul est assez singulier : elle affecte à chaque membre affilié un coefficient englobant sa famille, proche et lointaine, ses voisins, son quartier Plus sérieusement, Tozy était parvenu à la fin des années 1980 au chiffre de 60 000. Aujourd’hui, en prenant pour référence les grandes manifestations auxquelles Al Adl a participé, il semble que le mouvement compte environ 100 000 adhérents. Avec les qualités que tout le monde reconnaît à ses derniers – sens de l’organisation, discipline, courage, combativité -, c’est énorme.
La confrontation avec le pouvoir qui s’est prolongée tout au long de l’année dernière ne s’est pas achevée à l’avantage d’Al Adl. Dans cette guérilla avec harcèlements et défis à répétition, c’était à qui se fatiguerait et décrocherait le premier. Or force est de constater que ce sont les adeptes du cheikh qui ont jeté le gant. Mais cherchaient-ils vraiment l’épreuve de force ? Familier des arcanes de la Jamaa, le Pr Mohamed Darif l’exonère de toute mauvaise intention. Pour lui, il y a maldonne, on aurait « surinterprété » les visions du cheikh, qui ne sont pas aussi subversives qu’il y paraît. À travers l’opération Portes ouvertes, les dirigeants d’Al Adl, surtout ceux des cercles politiques, entendaient au contraire démontrer leurs bonnes dispositions et recherchaient une certaine normalisation. À preuve, la revendication de révision de la Constitution qui serait un gage de bonne volonté : « Quand on prépare la révolution et la Qawma, on ne demande pas à réformer les institutions », estime-t-il.
Au sujet des affrontements de 2006, Mohamed Tozy avance une explication plus nuancée, mais qui ne diffère pas sur l’essentiel. L’opération Portes ouvertes avait, dit-il, une fonction d’« exutoire ». Nombreuses, aguerries, les troupes d’Al Jamaa ne tenaient plus en place, les visions prophétiques ne suffisant plus à leur faire prendre patience. En organisant, pacifiquement, une vaste campagne d’explication, les dirigeants espéraient canaliser leur trop-plein d’énergie. « Seulement voilà, ils se sont piégés eux-mêmes. Les visions leur ont joué un mauvais tour. Les adeptes y croyaient. Consciemment ou non, ils ont vécu l’opération Portes ouvertes comme une sorte de préambule à la Qawma. »
Aujourd’hui, la confrontation entre Al Adl et le Makhzen n’est pas complètement apaisée. Mais elle a mis en évidence une donnée majeure du paysage politique marocain : l’alliance conflictuelle et, somme toute, objective entre les antagonistes. De part et d’autre, on a su raison garder. Chacun s’est imposé prudence, sang-froid et retenue. Lorsque le cheikh Mohamed Abbadi, le numéro deux de la Jamaa, a défié les autorités et ôté les scellés apposés sur sa maison d’Oujda (où avait eu lieu une réunion interdite), il a été condamné à trois mois de prison. Mais il a fait appel et la sentence a été suspendue. Mieux, il a pu voyager en Europe et, à son retour, s’offrir un accueil triomphal.
Les attentats du 11 septembre 2001 et l’irruption d’al-Qaïda ont placé le Maroc, comme d’autres pays arabes, dans l’il du cyclone. Les opérations kamikazes qui ont fait 45 morts à Casablanca le 16 mai 2003 et 1 mort le 11 mars ont démontré que son appareil sécuritaire, réputé efficace, pouvait être pris en défaut. Depuis, on ne compte plus les réseaux djihadistes démantelés. À vrai dire, le traitement du phénomène salafiste n’est pas seulement affaire de sécurité et de répression. Il est indispensable de prendre en compte sa dimension culturelle et religieuse : qu’est-ce qui incite un pauvre hère à se tuer en semant la mort autour de lui dans l’espoir de gagner le paradis ? Il est vite apparu que ces motivations n’étaient pas sans rapport avec la manière dont l’islam est enseigné dans les livres scolaires ou les prêches des mosquées.
Amir al-Mouminine (Commandeur des croyants), le roi a pris les choses en main et entrepris de préserver l’islam marocain, traditionnellement ouvert et tolérant, des dérives endogènes et des influences extérieures néfastes. Ministre des Affaires islamiques sous Hassan II, Abdelkebir Alaoui Mdeghri, le Basri de la religion, dont les accointances avec l’Arabie saoudite et le wahhabisme étaient notoires, a été éloigné. Le choix de son successeur est encore plus significatif : Ahmed Toufik est un intellectuel soufi appartenant à la confrérie Bouchichiya, celle-là même dont est issu le cheikh Yassine.
En s’appuyant sur l’islam marocain, d’obédience soufie, le monarque retrouve, par la force des choses, Al Adl. Les débats avec le cheikh, y compris sur la fonction d’Amir al-Mouminine, passent au second plan dès lors que tout le monde rejette les errements salafistes de l’islam. Tozy considère même que le mouvement est aujourd’hui le « meilleur rempart » contre le djihadisme. Il a observé que, de toutes les factions islamistes, la Jamaa est la plus profondément enracinée dans le pays : « Elle est marocaine et uniquement marocaine, insiste-t-il, alors que le PJD a eu, historiquement, des liens avec les Frères musulmans égyptiens et que les salafistes se réclament du wahhabisme saoudien. »
S’il arrive qu’on passe du PJD à un réseau salafiste, tel n’est pas le cas de la Jamaa. L’adhésion à l’une de ses cellules est précédée d’une période probatoire qui peut durer plusieurs années. « Une fois engagé, le nouvel adepte est pris en charge par une communauté aux puissantes convictions. Du coup, les défections sont inexistantes. Al Adl est très fortement immunisé contre les tentations djihadistes. » (Voir encadré p. 48.)
Que va devenir le mouvement après Yassine ? Sa fonction de guide le rend, en cas de malheur, irremplaçable. Pour lui succéder, Mohamed Abbadi, dont les récents démêlés avec les autorités ont accru la popularité, semble le mieux placé. Après sa disparition, on assistera probablement à une période d’incertitude, ne serait-ce qu’en raison des disparités entre les branches mystique et politique du mouvement. Curieusement, tous ceux qui s’intéressent à la Jamaa, aussi bien à l’université que parmi les responsables de la sécurité, parlent du cheikh Abdessalam Yassine avec respect et considération. Dans tous les cas de figure, ils évoquent l’avenir de la Jamaa avec une remarquable bienveillance. « Peut-être détestez-vous quelque chose qui est un bien pour vous ? Peut-être aimez-vous quelque chose qui est un mal pour vous ? » (Coran).

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