Politique

[Tribune] Face au coronavirus, dépasser le mimétisme et inventer des réponses africaines

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Par  Renner Onana

Renner Onana est fonctionnaire international et ancien diplomate camerounais.

Pulvérisation de désinfectant devant une école de Dakar, le 1er avril 2020.

Pulvérisation de désinfectant devant une école de Dakar, le 1er avril 2020. © Sylvain Cherkaoui/AP/SIPA

Plutôt que de reproduire, comme à leur habitude, les réponses occidentales à la pandémie de coronavirus, les pays du continent seraient mieux inspirés de se tourner vers l’exemple asiatique. Voire, pourquoi pas, d’inventer des réponses spécifiquement africaines.

Avec des indices de développement humain pas très éloignés de ceux des États africains et des structures sanitaires certes un peu plus développées que les leurs, mais bien moins que celles de l’Europe ou des États-Unis, les pays d’Asie et proches de l’épicentre de la pandémie de Covid-19 enregistrent très peu de victimes quand on regarde les statistiques compilées par l’université Johns-Hopkins, qui font autorité en la matière. Il y a quelque chose d’inédit, de particulier et de tragique qui interpelle les Africains et, surtout, mérite un regard critique.

Depuis que la propagation de ce coronavirus a atteint l’Afrique, on a vu l’élite dirigeante du continent répliquer exactement le même mode de gestion de la crise sanitaire qu’en Europe, où le nombre de contaminations comme celui des victimes sont pourtant en croissance exponentielle : incrédulité et impréparation, fermeture des frontières, confinement, annonce de plans stratégiques et de mesures économiques aux montants faramineux, reproduction singulière du même champ lexical et, finalement, des mêmes débats scientifiques stériles que ceux qui se déroulent au Nord, notamment, en France, et qui excluent l’importante recherche africaine. On constate aussi, en s’en étonnant, l’absence de solidarité entre les pays du continent.

Fascination exclusive de l’Occident ? Mimétisme de l’urgence ? Ceci révèle en tout cas la difficulté, voire l’incapacité, des dirigeants africains à se penser en dehors du bloc historique post-colonial et de ses schémas, ainsi que la volonté de cacher leurs responsabilités dans les faiblesses des systèmes et des infrastructures de santé, habitués qu’ils sont aux évacuations sanitaires.

Regarder d’autres modèles de gouvernance

En observant la gestion de la crise sanitaire, on constate rapidement que les États de l’Extrême-Orient, dont certains partagent avec les pays africains un même profil structurel et des fragilités similaires, ont adopté des approches différentes pour contrer la prolifération du virus : ciblage et mise en quarantaine des personnes contaminées, multiplication des tests de diagnostics précoces afin d’éviter l’engorgement de systèmes sanitaires fragiles, identification des foyers potentiels de diffusion du virus, incitation à rester à domicile, confinement parfois renforcé sans renonciation aux activités courantes, port du masque obligatoire.

Il est temps pour les dirigeants africains de regarder d’autres modèles de gouvernance de la crise et, pourquoi pas, d’inventer des modèles spécifiquement africains

Des pays comme la Corée du Sud et le Vietnam ont ainsi renoncé au confinement généralisé et multiplié les tests avec discipline, certes martiale et autoritaire. Ils ont par ailleurs confiné dans des structures appropriées (souvent militaires ou hôtelières) les porteurs du virus et imposé un port du masque généralisé. Le tout dans une transparence totale, en utilisant les technologies digitale et l’intelligence artificielle. Toutes choses que les pays africains sont capables de faire, au regard de leur histoire étatique, où se sont souvent mêlés discipline, état d’urgence permanent, contrôle des populations, autoritarisme politique et obéissance passive.

C’est pourquoi au moment où les collapsologues promettent le pire et où certaines prédictions indiquent qu’à la mi-mai, chaque pays du continent aura atteint les 10 000 cas de Covid-19, il est temps pour les dirigeants africains de regarder d’autres modèles de gouvernance de la crise et, pourquoi pas, d’inventer des modèles spécifiquement africains, qui tiennent compte de la situation sanitaire et des caractéristiques du continent – notamment l’importance de l’économie informelle, qui pourrait être rédhibitoire pour lutter contre la pandémie, les faibles ressources des pays, sans oublier l’enjeu démographique.

Dans les faits, cette crise globale va créer des chocs structurels, accentuer les inégalités et les vulnérabilités. Mais cela ne doit pas faire peur car, malgré leurs faiblesses, les pays africains ont toujours été capables d’absorber les chocs et de survivre à plusieurs crises. D’où l’urgence, dès maintenant, de se préparer à amortir ces chocs qui seront politiques, sociaux et économiques. Et pour éviter le mimétisme, il faudrait enfin enraciner, une fois pour toutes, les paradigmes de l’endogénéisation et de l’émancipation des réponses à la crise, sur la base des architectures locales de vie, de la puissance de la démographie africaine et des politiques qui seront mises en œuvre.

Pour cela, il faudrait réinventer le système social africain, en regardant non plus le bloc post-colonial, mais ailleurs. Observer et analyser comment les États asiatiques sont en train de gérer avec succès cette pandémie grâce à un contrôle sociétal plus efficace et à leur sens du collectif serait une autre manière de converser sans enfermement historique avec le « Tout-monde », pour reprendre la formule d’Édouard Glissant. Ce serait aussi une manière de participer aux ruptures stratégiques et systémiques au sein du monde qui vient, lequel, on le voit, sera diffèrent de celui d’aujourd’hui.

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