Droits de l’homme

[Tribune] Au Rwanda nous sommes à nouveau confinés, mais cette fois pour notre salut

Par

Chanteur, auteur-compositeur et écrivain rwandais. Auteur du livre « Cet enfant, c'est moi ».

Des photographies d’enfants décédés sont exposées au centre commémoratif du génocide à Kigali, en avril 2019.

Des photographies d’enfants décédés sont exposées au centre commémoratif du génocide à Kigali, en avril 2019. © Ben Curtis/AP/SIPA

À cause de la pandémie de coronavirus, le rescapé rwandais Claver Irakoze vivra la 26e commémoration du génocide des Tutsi sous confinement. Dans une lettre à ses parents, assassinés en 1994, il se remémore cette période tragique où les Tutsi devaient se calfeutrer pour échapper aux tueurs.

Au Rwanda, comme en 1994, nous voilà confinés. Mais cette fois, c’est différent : le monde est secoué par un virus infectieux. Il se répand aussi rapidement que le feu des maisons incendiées sur les collines ou que les cris des innocents que nous entendions lors de ces soirées où nous étions enfermés dans la minuscule maison de notre voisine, avant de partir nous réfugier vers le collège Saint-Joseph.

Dans de nombreux endroits du monde – en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Iran ou aux États-Unis -, le Covid-19 tue, comme les hommes vicieux qui vinrent vous attraper à l’école. L’humanité tremble, certains prennent ce péril à la légère, mais la plupart des gens sont inquiets et restent à l’intérieur des maisons. Dans de nombreux pays, le gouvernement force les populations à rester chez elles, laissant les plus vulnérables dans l’impossibilité de subvenir à leurs besoins.

Contrairement à ce qui se passait en 1994, aujourd’hui les autorités rwandaises prennent soin de ces gens en distribuant une aide aux plus démunis. Les services religieux ont été suspendus pour éviter une contamination massive. Et les responsables des églises soutiennent ces initiatives. Cette attitude me semble tellement étrange. Je me demande si leur faire confiance fait de moi un naïf. Peut-être ont-ils tiré les leçons du passé ?

Virus du négationnisme

En ces temps de pandémie, nous avons désormais affaire à deux virus : le Covid-19 – que nous pouvons éradiquer si nous respectons les mesures mises en place – et les « fake news à propagation rapide » de ceux qui ont comploté notre mort. Bien que vaincus, ces derniers n’ont jamais cessé de nier leurs actes honteux. Cette fois-ci, ils utilisent principalement Internet pour raviver nos blessures et diffuser leurs fausses informations en essayant de dissuader le monde de commémorer avec nous. Il s’agit d’un autre virus avec lequel nous devons composer depuis votre départ. Il est encore plus difficile à combattre que le coronavirus, tout comme ces nombreuses années de discrimination et de déshumanisation que nous avons vécues ensemble avant la « solution finale ».

Pour rester en sécurité et assurer la sécurité de tous, on nous demande fermement de rester calfeutrés. Cela ne nous empêche pas de lutter contre le virus du négationnisme, quels que soient ses jeux. Notre pays bien-aimé, le Rwanda, a changé pour de bon et pour le meilleur.

Ne jamais oublier

Comme c’est devenu notre rituel, pour la 26e année consécutive nous nous demandions quelles fleurs, quels souvenirs, quelles prières et quelles nouvelles nous allions pouvoir vous offrir alors qu’approchait la période des commémorations, Kwibuka. Nous n’avons jamais oublié et nous n’oublierons jamais ! Nous nous souvenons de vous tous les jours mais quand Kwibuka arrive, nous nous retrouvons projetés dans le passé. Nous sentons la forte pluie – même quand le soleil brille -, nous entendons les hurlements et nous sentons à nouveau la puanteur des charniers, comme si l’abattage avait recommencé.

Nous avons encore beaucoup de choses à vous dire. Aujourd’hui les questions ne sont plus seulement les nôtres. Vos petits-enfants nous interrogent à votre sujet et, bien que nous essayions de répondre à leurs questions, il reste encore beaucoup à raconter.

Lorsque le confinement a commencé, ils ont demandé pourquoi vous ne demanderiez pas à Dieu de chasser ce virus. Ils savent que vous êtes au ciel, là où règne le Tout-Puissant. Alors, à leurs yeux, vous êtes là-haut, à ses côtés. Chaque soir, quand nous prions, ils vous demandent d’intercéder auprès de lui pour empêcher le virus de se propager et d’ôter la vie à tant d’innocents. Nous espérons que vous entendez leurs voix.

J’ai mal parce que je me souviens à peine de vos visages. Aucune des belles photos de vous n’a survécu.

Dans leur chambre, nous les laissons diriger la prière, comme vous le faisiez avec nous avant de dormir. Nous fermons alors les yeux et, du plus profond de mon cœur, écoutant leurs voix douces et tendres se recueillir, je sens votre présence. Cela me ramène à l’époque où nous étions encore tous ensemble et j’ai soudain l’impression de pouvoir vous toucher. Mais en ouvrant les yeux, la douleur de votre absence est décuplée par ce constat : je me souviens à peine de vos visages. Aucune des belles photos de vous n’a survécu, tout a été pillé ou brûlé. Les souvenirs demeurent mais je n’ai pas d’images pour me rappeler à quoi vous ressembliez, et ça me rend si triste.

Cet enfant, c’est moi

Cette année, vos petits-enfants sont devenus très curieux à votre sujet. Les écoles sont fermées, et maintenant que les vacances de Pâques ont commencé ils ont plus de temps libre à passer avec nous et ils posent plus de questions qu’auparavant. Ma fille, par exemple, a demandé une fois pourquoi tant d’enfants, parmi ses camarades de classe, avaient encore leurs grands-mères mais pas leur grands-pères. Je lui ai tristement répondu qu’elle avait tout de même de la chance d’avoir encore l’une de ses deux grands-mères.

Extrait du livre “That Child Is Me”, publié par Imagine We Rwanda.

Extrait du livre “That Child Is Me”, publié par Imagine We Rwanda. © DR

L’année dernière, j’ai fait un cadeau à vos petits-enfants : j’ai écrit le livre, Cet enfant, c’est moi (That Child Is Me). Ils se sont tellement attachés à l’histoire ! Un an auparavant, je vous avais écrit une lettre sur L’héritage de l’Histoire (The Legacy of History). Je n’ai pas pu m’empêcher de créer un enregistrement audio puis une vidéo à partir de cette lettre. Ces supports sont tellement épanouissants pour mes enfants et pour beaucoup d’autres aussi ; ils les aident à se connecter à leurs grands-parents, à leurs oncles et tantes qui se trouvent au paradis.

Le Covid-19 se propage comme la trahison que nous avons endurée en 1994

Il y a 26 ans déjà que vous nous avez été arrachés et que vous n’êtes jamais revenus. Et nous voilà à nouveau enfermés dans nos maisons, craignant poure notre survie. Mais cette fois nous nous sentons protégés : nous ne craignons plus d’être pris en embuscade ni encerclés comme lorsque les tueurs installaient leurs barrières et nous traquaient dans tous les recoins du pays. Lorsque, de temps en temps, il nous arrive d’aller au marché, à notre retour nous nous lavons soigneusement les mains avant de pouvoir se « couder »- notre nouvelle façon de saluer. Les rares fois où je sors, je prends un bain à mon retour avant d’approcher les enfants. Plus de poignée de main jusqu’à ce que le virus ait disparu.

Mary Bahizi, qui a perdu son mari en 1994, ne peut pas commémorer l’anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda à cause du confinement, le 7 avril 2020.

Mary Bahizi, qui a perdu son mari en 1994, ne peut pas commémorer l’anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda à cause du confinement, le 7 avril 2020. © AP/SIPA

De la même manière que nos voisins se sont retournés contre nous en un clin d’œil, en 1994, le Covid-19 se propage comme la trahison que nous avons endurée. C’est pourquoi cette année nous ne pourrons pas aller déposer une couronne sur vos tombes, du moins sur la tienne Maman, puisque que le corps de Papa n’a jamais été retrouvé. Nous espérons néanmoins que là où vous êtes, lui a pu te retrouver. Même confinés, nous nous souviendrons de vous comme chaque année.

Nos cœurs sont remplis de gratitude pour l’amour et la protection que vous n’avez cessé de nous apporter, même lorsque vous étiez sans défense. Vous nous avez aimés jusqu’à la dernière seconde. C’est une lourde épreuve que nous affrontons depuis votre départ. Cultiver la douleur et la haine aurait été trop lourd à porter, trop cruel aussi, comme ce virus.

Restez confinés au paradis, nous le sommes également à la maison et nous allons bien.

Vous me manquez terriblement,

Votre fils.

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