Justice

Vital Kamerhe en prison : ce qu’il faut retenir de l’affaire

Réservé aux abonnés | | Par et
Mis à jour le 10 avril 2020 à 10h25
Vital Kamerhe, en 2013 à Paris.

Vital Kamerhe, en 2013 à Paris. © Vincent Fournier/J.A.

Transféré à la prison de Makala après cinq heures d’audition, Vital Kamerhe, directeur de cabinet de Tshisekedi, se trouve depuis plusieurs semaines au coeur d’une polémique sur le programme des 100 jours. 

« C’est un coup dur, si ce n’est fatal pour la coalition Cap pour le changement ». Quelques heures à peine après que Vital Kamerhe a pris ses quartiers dans le pavillon 8 de la prison centrale de Makala, les mots lâchés au détour d’un message par un député de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le parti du « dircab » du président congolais, prophétisent déjà la fin de Cach.

La coalition formée en novembre 2018 après l’accord de Nairobi entre Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, vit-elle ses derniers jours ?

Depuis mercredi soir, la question revient avec insistance. Costume bleu et cravate assortie, Kamerhe avait cette fois répondu à « l’invitation » du procureur du parquet général de Matete/Kinshasa qui souhaitait l’entendre dans le cadre de l’enquête sur les fonds alloués au programme d’urgence des 100 jours de Félix Tshisekedi.

Une première convocation, deux jours plus tôt n’avait pas trouvé réponse. Le patron de l’UNC avait alors refusé de se présenter devant les magistrats, et ne s’était pas non plus fait représenter par ses avocats. Cette fois, après plus de cinq heures d’audition, il a été placé sous mandat d’arrêt provisoire et transféré en début de soirée à la prison de Makala.

Pourquoi Vital Kamerhe est-il ciblé par l’enquête ?

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019.

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019. © DR / présidence de la République, RDC

Pour comprendre la genèse de l’affaire qui vaut cette incarcération au directeur de cabinet du président congolais, il faut remonter au 2 mars 2019. Investi depuis à peine plus d’un mois, Tshisekedi annonce en grande pompe son programme d’urgence des 100 jours.

Félix Tshisekedi comptait ainsi occuper le terrain, en l’absence d’un gouvernement – dont la composition était toujours en négociation avec ses alliés du Front commun pour le Congo, la coalition de Joseph Kabila. Le projet comporte plusieurs volets, dont l’accès à l’électricité et à l’eau potable et, surtout, de nombreux chantiers d’infrastructures. Montant initialement prévu : 304 millions de dollars.

Très rapidement, le programme se trouve au cœur d’une polémique mêlant accusations politiques et soupçons de corruption. L’affaire, incarnée par les fameux sauts-de-mouton, ces ponts enjambant des carrefours dont la construction génère de gigantesque embouteillage à Kinshasa, fait les choux gras de la presse congolaise.

Vital Kamerhe a autorisé plusieurs décaissements dans le cadre de ce programme

Alors que les travaux piétinent, plusieurs voix s’élèvent au sein de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, de Tshisekedi), comme du FCC, pour dénoncer les sommes d’argent consacrées à ce projet. La société civile, de son côté, pointe des soupçons de malversations financières. Selon l’Observatoire des dépenses publiques, plus de 80% des marchés conclus dans le cadre du programme se sont faits de gré à gré.

La grogne monte d’autant plus que le coût, qui avait initialement été fixé à 25 millions de dollars pour ces sauts-de-mouton, a quasiment doublé, pour atteindre près de 46 millions de dollars. Le nom de Vital Kamerhe vient alors rapidement se mêler à l’affaire.

En tant que directeur de cabinet du président, le patron de l’UNC dispose en effet d’un droit de signature et a, à ce titre, autorisé plusieurs décaissements dans le cadre de ce programme, jusqu’à la nomination du gouvernement fin août.

Où en est l’enquête ?

Le président Félix Tshisekedi aux côtés de Vital Kamerhe, le 23 novembre 2018.

Le président Félix Tshisekedi aux côtés de Vital Kamerhe, le 23 novembre 2018. © Ben Curtis/AP/SIPA

La justice congolaise a fini par se saisir de l’affaire, le 8 février dernier. Alors que la tension est repartie de plus belle avec l’inspection des chantiers par Jean-Marc Kabund-a-Kabund, président de l’UDPS, et Augustin Kabuya, secrétaire général du parti, Félix Tshisekedi annonce un audit sur les chantiers des sauts-de-mouton.

Le lendemain, c’est au tour de la Cour d’appel de Kinshasa/Matete de lancer une instruction judiciaire. Le procureur général, Kisula Betika Yeye Adler, sollicitent dès lors la transmission d’une série de documents sur les différents marchés contractés, notamment les copies des bons de décaissement en faveur des entreprises chargées des travaux.

Plusieurs personnalités sont rapidement ciblées par les enquêteurs. Les 21 et 24 février, deux hommes d’affaires sont arrêtés : l’Américain David Blatnner, patron de l’entreprise de BTP Safricas, est entendu dans le cadre de soupçons de détournement des fonds alloués à la construction des « sauts-de-mouton », tandis que le Libanais Samih Jammal, patron de la société Samibo Congo, est questionné sur le détournement présumé de 55 millions de dollars destinés à la construction de logements sociaux.

Thierry Taeymans directeur général belge de Rawbank sera lui aussi interpellé et entendu, avant d’être remis en liberté,  le 20 mars.

Cinq heures d’audition

Au terme d’un audition qui aura duré plus de cinq heures, lors de laquelle il était accompagné par quatre de ses avocats, Vital Kamerhe a donc été, à son tour, placé sous mandat d’arrêt provisoire, mercredi 8 avril. Selon l’un de ses avocats, cette décision a été prise dans le but d’organiser « une confrontation avec les intervenants concernés par ce programmes des 100 jours », parmi lesquelles les personnes qui ont été précédemment entendues dans le cadre de l’enquête.

Selon ses avocats, cette décision ne se justifiait pas car, étant « directeur de cabinet en fonction avec une adresse bien connue, sa fuite n’était pas à craindre ».

Mais si la défense de l’ancien président de l’Assemblée nationale n’hésite à parler d’un « dossier politique plus que judiciaire », elle refuse, pour le moment, de donner plus de précision. « Nous allons introduire une lettre de demande de sa mise en liberté provisoire », ont précisé ses avocats.

Sauf que le Président de la Cour de cassation, Dominique Ntambwe wa Kaniki, a décidé le 8 avril de renvoyer toutes les affaires pendantes devant les juridictions jusqu’à la fin de l’état d’urgence décrété en raison de l’épidémie de coronavirus.

Quelles conséquences politiques ?

L’arrestation de Vital Kamerhe pourrait avoir de très lourdes conséquences politiques. Après la première invitation adressée en début de semaine à Kamerhe, des cadres de l’UNC s’étaient déjà insurgés contre ce qu’ils qualifiaient alors de « campagne de diabolisation par certaines officines en mal de positionnement ».

Certains élus de l’UNC ont, après l’arrestation du directeur de cabinet du président congolais, dénoncé une volonté « d’humilier » le bras droit de Félix Tshisekedi, et n’hésitent pas à pointer du doigt leurs homologues de l’UDPS, sans pour autant avancer de preuves tangibles à leurs accusations.

Voilà plusieurs semaines que la tension monte entre les état-majors des deux partis, sur fonds de rivalités en vue de la présidentielle de 2023, à laquelle Vital Kamerhe devait, selon l’accord conclu à Nairobi, se présenter sous les couleurs de la coalition Cap pour le changement.

Mercredi, alors même que l’audition se tenait, une délégation de l’UNC menée par le secrétaire général du parti, Aime Boji, a été reçue par Félix Tshisekedi. Le chef de l’État avait, selon la présidence, précisé alors  qu’il « ne s’implique pas dans les questions liées à la justice, celle-ci étant indépendante ».Une nouvelle rencontre devait se tenir entre Tshisekedi et Boji, ce jeudi après-midi, à la résidence de Tshisekedi à N’sele.

Avec la détention provisoire de Vital Kamerhe, Tshisekedi se retrouve pour le moment privé de son partenaire de coalition. Reste à savoir quelle conséquence l’affaire pourrait avoir dans le rapport de force avec Joseph Kabila, si Cach venait à imploser.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte