Politique économique

[Tribune] En Afrique, le confinement ne doit pas être perçu comme une fatalité

| Par et
Mis à jour le 10 avril 2020 à 12h54
Une rue vide de Dakar confinée, le 24 mars 2020.

Une rue vide de Dakar confinée, le 24 mars 2020. © Sylvain Cherkaoui/AP/SIPA

Les fonds qui seront débloqués pour faire face aux mesures de confinement en Afrique peuvent être perçus comme de simples dépenses de gestion de crise. Mais ils peuvent aussi constituer une opportunité d’accélération du changement structurel en Afrique.

Pour les pays africains, la raison plaiderait pour un confinement rapide au vu des conséquences du coronavirus sur les systèmes de santé des autres continents confrontés à cette pandémie.

Deux facteurs limitent toutefois son adoption en Afrique. Tout d’abord, la perplexité des populations, qui peut être combattue par une pédagogie de proximité mobilisant chefs traditionnels et leaders d’opinions. Et surtout, la réalité du terrain : les coûts et les tensions socioéconomiques potentielles liées au confinement.

En effet, la majorité de la population active des centres urbains africains tire ses ressources quotidiennes du secteur informel. Son niveau d’épargne est limité tout comme son accès au crédit, ce qui la rend vulnérable en cas de confinement. Pour les décideurs africains, l’arbitrage oppose donc les coûts économiques du confinement et l’impact sanitaire du coronavirus en cas de non-confinement.

Assurer un niveau de consommation minimal d’un milliard de dollars

Il porte aussi sur les entités qui supporteront la perte de pouvoir d’achat des ménages. Si ces derniers devaient porter intégralement celle-ci, tout comme lors de la dévaluation de 1994, les effets sociaux seraient identiques : hausse de la pauvreté et de la corruption. Suivre cette stratégie serait un suicide économique.

D’où l’urgence de sortir les pays africains de ce choix cornélien à travers trois actions. Primo, une évaluation du coût du confinement pays par pays. Deuxio, une action rapide pour mobiliser les ressources permettant de limiter la perte de revenu des ménages. Tertio, la mise en œuvre de programmes à même de transformer le confinement en opportunité.

Une première estimation des seuls besoin alimentaires s’élève à 570 millions dollars par jour et à près de 1 milliard de dollars en ajoutant le triptyque logement-eau-électricité et la santé. Ces chiffres représentent le niveau de consommation minimale qu’il faudrait assurer à un demi-milliard d’habitants, privés de toute activité, pour faire face à un confinement urbain total dans les pays touchés par le coronavirus.

Le véritable défi commencera après la mobilisation des fonds nécessaires pour soutenir la consommation de base

Ils sont fondés sur le niveau de consommation du quartile le plus pauvre de la population de chaque pays tel que reporté par les instituts statistiques nationaux et représentent en soi les besoins de bases. Naturellement, ces estimations augmenteraient si l’on prenait en compte les structures de consommation de strates de la population mieux nanties. Dans tous les cas, en cas de confinement total ou partiel, ce besoin de consommation devra être financé par les ménages, des acteurs nationaux à l’instar de l’État et du secteur privé ou des ressources extérieures.

Le véritable défi commencera après la mobilisation des fonds nécessaires pour soutenir la consommation de base, avec deux scénarii possibles. Soit ces fonds seront perçus comme de simples dépenses de gestion de crise. Ou alors, ils seront vus comme une opportunité d’accélération du changement structurel en Afrique.

À condition d’emprunter des canaux à même de formaliser l’informel, de soutenir certains secteurs, de contribuer à des progrès sociaux ou d’augmenter la transparence, seule gage d’un soutien local et global à ces initiatives. Qu’ils prennent la forme de colis alimentaires ou d’un revenu universel minimal pour faire face à la crise, ces transferts pourraient être conditionnés à un enrôlement biométrique.

Accélérateur de réformes

Il permettrait d’éviter les gaspillages, de cibler les bénéficiaires et de développer des milliers d’emplois en mobilisant l’expertise continentale en matière de mobile-money. Via des applications ad hoc, l’utilisation des fonds pourrait être limitée à des achat auprès de producteurs locaux, opérant dans des secteurs fragiles ou d’acteurs à jour de leurs obligations fiscales, et ce afin d’encourager la formalisation. En cette période de crise, le maintien des dépenses de santé pourrait lui aussi se faire via des transferts universels digitaux utilisables auprès d’un réseau de médecins certifiés et contribuer à la création d’un embryon de sécurité sociale.

La question du paiement des loyers sera plus épineuse. Au-delà de leur gel ou de leur décalage, la prise en charge d’une partie des loyers par l’État se heurterait à la faiblesse des administrations en charge des impôts locatifs et fonciers. Là encore, un accès aux aides publiques, conditionné à un enregistrement digitalisé du bail, permettrait de réaliser une réforme foncière longtemps repoussée.

Ces exemples illustrent le potentiel, pour les acteurs qui le souhaitent, de transformer une crise que beaucoup voient comme explosive en opportunités de réformes hautement propulsives. À condition de mobiliser deux ressources qui ne font pas défaut en Afrique : le talent et la créativité.

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