Sécurité

Burkina Faso : pour les déplacés, la crise humanitaire pourrait aussi être sanitaire

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Kaya
Mis à jour le 12 avril 2020 à 11h46
Un camp de personnes déplacées à Kaya, Burkina, installé sur un terrain privé mis à disposition de la ville. Le 10 mars 2020.

Un camp de personnes déplacées à Kaya, Burkina, installé sur un terrain privé mis à disposition de la ville. Le 10 mars 2020. © © Sophie Garcia pour JA

Au Burkina, les attaques contre des villages ne cessent pas. Le nombre de personnes déplacées vivant dans des situations très précaires augmente. Tout comme le risque de contracter le coronavirus et de voir l’épidémie se propager.

« C’était un matin de la fin du mois de février. Des hommes armés ont fait irruption dans le village. Ils étaient sur des motos et tiraient sur tout ce qui bougeait », raconte d’une voix calme Minata, 47 ans. Elle fait une pause, le regard dans le vide. Son fils de 3 ans sanglote pour attirer son attention. Minata lui adresse un sourire, puis reprend.

« Nous nous sommes cachés dans la brousse. On les entendait crier qu’ils ne voulaient plus nous voir dans le village. Pourquoi ? On ne sait pas. Ils voulaient juste que nous partions. Alors nous avons passé la nuit dans la brousse. Le lendemain, à l’aube, quelques femmes sont reparties chercher les corps. Ils avaient tué une dizaine de personnes, dont sept membres de ma famille. Nous les avons enterrés près du village. »

Minata a perdu sept membres de sa famille lors d'une attaque d'hommes armés dans son village. Kaya, le 10 mars 2020.

Minata a perdu sept membres de sa famille lors d'une attaque d'hommes armés dans son village. Kaya, le 10 mars 2020. © Sophie Garcia pour JA

Les survivants de l’attaque de Silmadjé ont dû fuir en laissant tout derrière eux. Ils se sont retrouvés par petits groupes à Pinsa, dans le centre-nord du Burkina. De là, comme près de 200 000 personnes avant eux, ils ont rejoint Kaya au début de mars. Cette ville d’environ 70 000 habitants a vu sa population tripler en quelques mois. Des maisons de fortune sortent de terre partout autour de la ville.

« Le flux de déplacés ne tarit pas »

« Ils sont répartis dans plusieurs petits camps, mais presque 80 % d’entre eux sont accueillis dans des familles ou dans les villages voisins. Les habitants les hébergent par solidarité. Ils viennent parfois du même village. Mais ils sont débordés, tout comme les organisations humanitaires, explique Casimir Segueda, gouverneur de cette région, qui abrite le plus grand nombre de déplacés du pays. Nous les aidons avec les moyens dont nous disposons, mais comme les attaques se poursuivent le flux de déplacés ne tarit pas. » Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), en février, près de 800 000 Burkinabè ont fui leur domicile.

Minata et d’autres habitants de son village ont trouvé refuge dans une ferme, à la périphérie de Kaya. « Le maire a contacté le propriétaire et lui a expliqué que nous venions d’un village près de chez lui. Il a accepté de nous laisser nous y installer », raconte Sambo, la cinquantaine.

Des bidons de 25 litres sont alignés près d’un robinet, à l’entrée du camp improvisé. Deux fois par jour, le gardien de la ferme donne de l’eau aux familles. Les Peuls sont installés d’un côté de la ferme, les Mossis de l’autre. Entre les arbres fruitiers et les tentes, les enfants ont fait des lieux leur terrain de jeu. Quelques hommes s’affairent à monter une tente du HCR, sous un soleil de plomb. La nuit, les enfants et les femmes s’y entassent. Parfois, une vingtaine par abri. Les autres dorment dehors.

Assistance alimentaire

Sambo était orpailleur. Il est habile de ses mains. C’est lui qui a construit les latrines du camp, financées par l’ONG Oxfam. Quand il a fui précipitamment son village, il est parvenu à emporter un précieux trésor : deux plaques solaires. Les déplacés s’en servent pour recharger leurs téléphones portables, moyennant quelques francs CFA. Pas de quoi nourrir ses deux femmes et ses enfants, mais Sambo a le sourire : il a une source de revenus, il n’est pas le plus à plaindre.

Pour ne rien arranger, de nombreux villages de la région n’ont pas pu cultiver leurs terres à cause du contexte sécuritaire et de la mauvaise saison pluvieuse

« Depuis que nous sommes arrivés ici, il y a de cela près d’un mois, nous n’avons pas reçu de vivres, soupire Aïssata. Les enfants qui étaient à l’école franco-arabe au village sont maintenant obligés d’aller ramasser des bouteilles de plastique en ville. Leur revente nous permet d’avoir de quoi faire bouillir la marmite. »

Les deux plaques solaires de Sambo permettent de recharger les téléphones des déplacés du camp. Kaya, le 10 mars 2020.

Les deux plaques solaires de Sambo permettent de recharger les téléphones des déplacés du camp. Kaya, le 10 mars 2020. © Sophie Garcia pour JA

Le fait que les déplacés aient dû abandonner leurs champs et leur bétail complique évidemment leur situation. Pour ne rien arranger, de nombreux villages de la région n’ont pas pu cultiver leurs terres à cause du contexte sécuritaire et de la mauvaise saison pluvieuse. Résultat, plus de 1 million de Burkinabè ont aujourd’hui besoin d’une assistance alimentaire.

« Nous sommes confrontés à des situations dramatiques, estime Constant Zango, président de l’ONG Alliance technique d’assistance au développement [Atad]. La gestion de ces déplacés ne doit pas se résumer à distribuer des vivres ou à donner du cash. Nous avons ciblé des écoles dans le Centre-Nord et dans le Sahel. Avec l’appui de partenaires, nous les soutenons en leur livrant des fournitures scolaires, et nous dispensons une formation psycho-sociale aux enseignants afin qu’ils puissent s’occuper de ces enfants parfois traumatisés. Nous menons également des activités allant dans le sens de la cohésion sociale, car il faut penser à l’après-crise. L’autre point sur lequel nous travaillons consiste à former des femmes et des jeunes à l’entrepreneuriat et à financer leurs projets. »

La crainte d’une crise sanitaire

Beaucoup d’acteurs sur le terrain redoutent que la crise humanitaire se double d’une crise sanitaire. Le 7 avril, plus de 250 personnes ont été testées positives au coronavirus. Face à l’épidémie, l’hygiène est plus que jamais nécessaire.

« Avec les moyens dont nous disposons, nous avons installé des lave-mains, distribué du savon, du chlore et des bidons dans les camps, détaille Simon Ouédraogo, lui aussi membre d’Atad. Nous faisons également du porte-à-porte chez les familles d’accueil. Les gens sont conscients qu’il faut éviter à tout prix d’être atteint par le virus et de le propager.

Le président Roch Marc Christian Kaboré a annoncé une série de mesures pour faire face à la pandémie de Covid-19. Au total, l’effort public se chiffre à plus de 394 milliards de F CFA (600 millions d’euros), et prévoit de renforcer ces mesures pour les populations les plus vulnérables. Même s’ils ne sont pas cités, les déplacés, eux aussi, pourraient en bénéficier.

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