Diplomatie

Barrage de la Renaissance : l’Éthiopie reste ferme sur son calendrier

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Débuts des travaux de construction du barrage Grand Renaissance, en 2013.

Débuts des travaux de construction du barrage Grand Renaissance, en 2013. © Elias Asmare/AP/SIPA

Alors qu’aucun accord n’a pas pu être trouvé entre Le Caire, Karthoum et Addis-Abeba, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a réitéré son intention de remplir l’énorme barrage construit sur le Nil dès le mois de juillet.

Le 1er avril, neuvième anniversaire du démarrage du barrage de la Grande Renaissance en Éthiopie, le Premier ministre, Abiy Ahmed, a affirmé le plan du pays de commencer à remplir le barrage en juillet. « L’épidémie actuelle de coronavirus ne devrait pas nous empêcher de terminer le projet », a-t-il ajouté, qualifiant le barrage de symbole de « souveraineté et d’unité ».

Une annonce qui, sans surprise, a accru les tensions entre Addis-Abeba et Le Caire, déjà au plus mal après l’échec des négociations tripartites (Égypte, Soudan, Éthiopie) à Washington au début de cette année.

Celles-ci, déplacées aux États-Unis à la demande du Caire, avaient débouché le 28 février sur un projet d’accord déposé par le représentant du président américain Donald Trump, le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin. Mais ce document n’a été signé que par l’Égypte.

La médiation américaine en question

En mars, Mnuchin a mis en garde l’Éthiopie contre le remplissage du barrage d’ici juillet avant qu’un accord n’arrive entre les pays riverains. Une position que le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedu Andargachew, a qualifié d’ingérence et de mépris pour la souveraineté éthiopienne.

« Les États-Unis sont passés d’un statut d’observateur à un statut de décideur dans le différend, dont la résolution aurait dû être laissée aux trois pays concernés », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Addis-Abeba.

L’Éthiopie estime que l’accord rédigé par les États-Unis ne semble pas comprendre les principaux problèmes à résoudre. Le ministre éthiopien de l’Eau et de l’Énergie, Seleshi Bekele, a ainsi déclaré qu’il s’agissait d’« un document fragmentaire qui se concentre uniquement sur un problème, à savoir la quantité d’eau à évacuer en cas de sécheresse ».

Prise de position de la Ligue arabe

« Dans des négociations, vous ne pouvez pas tout gagner, mais vous tentez d’obtenir un minimum », a déclaré quant à lui le ministre égyptien de l’Eau dans une interview télévisée, affirmant que son pays cherche « à assurer la durabilité de l’eau, en particulier en période de sécheresse et de sécheresse prolongée ».

Le Soudan, dont la capitale se situe au point de rencontre des deux principaux fleuves qui composent le Nil, n’a pas non plus signé l’accord proposé par les Américains : d’une part, Khartoum cherche avant tout à retrouver une certaine stabilité alors que son ex-homme fort, Omar el-Béchir, a été chassé du pouvoir en avril 2019 et que son Premier ministre, Abdallah Hamdock, a été visé début mars par une tentative d’assassinat. D’autre part, le refus des États-Unis de retirer le Soudan de sa liste terroriste, alors que Trump entretient des relations étroites avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, n’incite pas Khartoum à avaliser une proposition émanant de Washington.

Le Soudan s’est aussi opposé à la déclaration appuyant la position de l’Égypte publiée début mars par la Ligue arabe. Dans leur résolution, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’organisation ont affirmé la position de la Ligue sur « la violation des droits historiques de l’Égypte sur les ressources en eau du Nil » et ont approuvé l’accord négocié par les États-Unis.

L’Éthiopie a demandé à ses voisins, Djibouti et la Somalie, de « clarifier » leurs positions sur la déclaration de la Ligue arabe, qu’ils avaient tous deux signée. Sur les six voisins de l’Éthiopie, seuls deux – le Soudan du Sud et le Kenya – n’ont aucun lien avec la Ligue, tandis que l’Érythrée a un statut d’observateur, à la fois dans la Ligue et dans l’Initiative du bassin du Nil, qui rassemble les pays en amont du Nil.

Tournées diplomatiques

L’échec des pourparlers arbitrés par les États-Unis a forcé le Caire à retourner à la table des négociations. Son ministre des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, a été engagé dans la diplomatie par navette pendant la majeure partie du mois de mars, visitant les pays arabes avant de retourner sur le continent. En l’espace de quelques jours seulement, et malgré l’épidémie de coronavirus, il s’est rendu en Afrique du Sud, en RDC, au Burundi, en Tanzanie et au Niger.

La présidente éthiopienne, Sahle-Work Zewde, s’est quant à elle rendue à Nairobi, où elle et le président Uhuru Kenyatta « ont souligné la nécessité de rechercher des solutions africaines aux problèmes africains ».

Après avoir refusé de signer à la fois le projet d’accord américain et la déclaration de la Ligue arabe, l’administration soudanaise tente de ramener les trois membres essentiels à la table des négociations, dans le but d’éviter que la sous-région ne s’embrase, alors que le ministère égyptien des Affaires étrangères a déclaré que le pays « utiliserait tous les moyens disponibles pour défendre les intérêts de son peuple » dans le dossier du Nil.

Le Premier ministre soudanais, Abdallah Hamdcok, a promis de relancer (à nouveau) les négociations parce que « la question du barrage de la Renaissance est très urgente et devrait continuer à être négociée une fois que le monde aura surmonté la catastrophe du coronavirus ». Mais selon les experts, il faudra encore des mois pour surmonter la pandémie à l’échelle globale, alors que l’Éthiopie maintient son calendrier pour le mois de juillet, au risque de précipiter la région dans un conflit ouvert.

Risque géopolitique

Les Égyptiens accusent l’Éthiopie d’avoir profité du printemps arabe pour commencer la construction du barrage, à une époque où les dirigeants du Caire étaient en plein désarroi. L’Éthiopie avait pourtant planché sur le projet dès la fin des années 1990, échangeant notamment avec les autres pays en amont du Nil « pour exiger une part équitable des eaux du fleuve ».

Le barrage a été en grande partie financé par les Éthiopiens eux-mêmes et construit par le conglomérat militaire (Metec) jusqu’à ce que plusieurs contrats soient à nouveau attribués après l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Ahmed. Ce projet fait l’unanimité dans le pays, même du côté de l’opposition au Premier ministre, comme en témoigne Yeshewas Assefa, président de Ethiopian Citizens for Social Justice, qui affirme « Nous et tous les membres du camp d’opposition soutenons la position du gouvernement éthiopien dans les négociations tant qu’elle est basée sur le maintien de notre intérêt national, sans nuire à l’Égypte ».

Dans une lettre ouverte adressée à l’Égypte le 6 avril, des Éthiopiens au Canada évoquent la possibilité d’une guerre comme « un dernier recours ».

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