Diplomatie

Coronavirus : solidarité et stratégie diplomatique font bon ménage dans le monde arabe

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Mis à jour le 10 avril 2020 à 17h22
Des travailleurs pulvérisent du désinfectant pour empêcher la propagation du coronavirus, dans une rue bordée de panneaux d'affichage montrant le président syrien Bachar al-Assad, à Qamishli, en Syrie.

Des travailleurs pulvérisent du désinfectant pour empêcher la propagation du coronavirus, dans une rue bordée de panneaux d'affichage montrant le président syrien Bachar al-Assad, à Qamishli, en Syrie. © Baderkhan Ahmad/AP/SIPA

Alors que l’épidémie de Covid-19 s’installe peu à peu dans le monde arabe, plusieurs États ont échangé des promesses de soutien et d’aide. Que dit cette solidarité – parfois sélective – des relations diplomatiques au Moyen-Orient et au Maghreb ?

L’annonce a fait son effet, étant donné les relations tendues entre les deux pays. Le 3 mars, alors que leur voisin iranien d’outre-Golfe connaissait une explosion du nombre de cas de coronavirus, les Émirats arabes unis s’associaient à une mission de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) envoyée en Iran depuis Abou Dhabi.

Dans l’avion aux couleurs des Émirats arabes unis (EAU), pas moins de 7,5 tonnes de matériel médical – gants, masques, équipements de protection – étaient envoyés en Iran. Le 16 mars, deux autres avions-cargos décollaient d’Abou Dhabi pour la même destination, avec 32 tonnes de matériel médical à leur bord. L’occasion d’une bonne opération de communication pour les EAU.

« Nos efforts pour envoyer ce second vol d’aide médicale à l’Iran sont cohérents avec nos principes humanitaires fondateurs », commentait Reem Al Hashimy, la ministre d’État de la coopération internationale.

Stratégie de désescalade

Alors que les États-Unis cherchent à bloquer une aide de 5 milliards de dollars du FMI à Téhéran pour faire face à l’épidémie, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères Abbas Moussavi a salué le fait que la crise sanitaire avait amené plus « de raison et de logique » aux relations entre les Émirats et l’Iran.

« Dans un sens, c’est une continuation de la politique émiratie initiée l’an dernier après l’attaque contre des navires commerciaux dans leurs eaux territoriales. Ils ont compris qu’ils avaient besoin d’une désescalade, parce que les tensions avec l’Iran ont un impact sur l’économie émiratie elle-même. Abou Dhabi a pris conscience qu’elle devait avoir, au minimum, une relation fonctionnelle avec Téhéran », explique Umar Karim, chercheur à l’université de Birmingham et spécialiste des pays du Golfe.

Les Émirats comptent près de 400 000 Iraniens sur son territoire et les relations commerciales entre les deux rives du Golfe, en particulier avec Dubaï, ont toujours été soutenues. La détente a débouché sur une poignée de main à Téhéran, fin juillet, entre le commandant des garde-côtes émirati Mohammad Ali Mesbah al-Ahbabi et le chef de la police des frontières maritimes Qasem Rezaee, ainsi que sur la relance d’un comité joint de contrôle des frontières, l’été dernier.

Le prince hériter émirati Mohammed Ben Zayed (MBZ) a par ailleurs assuré au président syrien Bachar al-Assad, allié-clé de Téhéran dans le monde arabe, de son soutien dans les « circonstances critiques » de l’épidémie. Abou Dhabi a de nouveau ouvert les portes de son ambassade à Damas en décembre 2018. « Riyad n’est pas forcément d’accord avec cette réouverture, mais d’un autre côté, les Saoudiens ont compris qu’il leur fallait “vivre avec le diable”, qu’il s’agisse du régime Assad ou de la République islamique », poursuit Umar Karim. « Les Saoudiens comptent sur les Émirats pour conserver un canal de communication. » L’aide émiratie envoyée à l’Iran, si elle ne marque pas un changement de cap stratégique d’Abou Dhabi, toujours proche allié de Riyad, s’inscrit donc dans cette stratégie de désescalade.

Soutien des économies du Golfe à la Chine

Les économies du Golfe, fortement tributaires de l’industrie chinoise et de ses commandes en hydrocarbures, ont également rivalisé de démonstrations de soutien à l’égard de Pékin. En particulier l’Arabie saoudite, qui a signé avec la Chine six contrats d’assistance médicale pour la lutte contre le Covid-19.

Le 18 mars, le centre d’aide humanitaire King Salman Humanitarian Aid and Relief Centre a ainsi annoncé avoir envoyé des centaines d’appareils d’assistance respiratoire dans la province du Wuhan. En février, le même organisme avait organisé un premier envoi de matériel médical. Le Qatar n’est pas en reste, avec 100 000 masques envoyés à Shanghaï début février, puis 300 tonnes de matériel médical en mars.

Un avion de la compagnie Qatar Airways. Photo d'illustration.

Un avion de la compagnie Qatar Airways. Photo d'illustration. © Michael Probst/AP/SIPA

Qatar Airways est la première compagnie moyen-orientale à reprendre ses vols de cargo à destination de toute la Chine

La compagnie aérienne Qatar Airways profite aussi de la crise sanitaire pour avancer ses pions sur le marché chinois et mettre en valeur sa flotte d’avions-cargos. « Qatar Airways est la première compagnie moyen-orientale à reprendre ses vols de cargo à destination de toute la Chine », a salué l’ambassadeur chinois à Doha, Zhou Jian.

La crise sanitaire offre aussi à Riyad l’occasion d’améliorer son image sur deux dossiers particulièrement sensibles au sein des opinions arabes : le Yémen et la Palestine. Depuis l’avènement concomitant du prince héritier Mohammed Ben Salmane et de Donald Trump, Riyad est régulièrement accusé de chercher à normaliser les relations avec Israël et à liquider la cause palestinienne. Et au Yémen, l’impact des bombardements saoudiens sur l’image du Royaume a été catastrophique.

Riyad ne s’y est pas trompé en annonçant, le 8 avril, la signature de six contrats avec différentes sociétés pour fournir de l’équipement médical destiné à freiner la propagation du virus en Palestine et au Yémen. Mais la politique d’assistance saoudienne semble moins soutenue que celle des Émirats. « Les Saoudiens sont assez actifs aussi, tempère Umar Karim. Mais il n’ont pas pu promouvoir leur action humanitaire autant que les Émirats. En Arabie saoudite, la régulation de la circulation des populations est beaucoup plus difficile, en particulier du fait de l’arrivée de milliers de pèlerins venus du monde entier participer à la Umrah (« petit pèlerinage ») ce qui a provoqué des clusters dans différentes villes comme Médine et La Mecque. La priorité des Saoudiens est donc de contrôler le virus sur leur territoire d’abord. D’autant qu’avec la suspension du tourisme religieux, leur déficit devra très certainement être revu à la hausse ».

Polémiques au Maghreb

Du côté du Maghreb, si les États-Unis ont promis le 26 mars une aide de 6,6 millions de dirhams [670 000 dollars] au Maroc, partenaire historique de Washington dans la région, la polémique enfle en Tunisie sur l’affaire des masques achetés par Tunis mais qui auraient été détournés vers les États-Unis.

La Chine a quant à elle annoncé son soutien aux cinq pays d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Égypte). Conscient que l’épidémie a eu un impact négatif sur son image, Pékin s’appuie notamment sur l’homme d’affaires Jack Ma – fondateur d’Alibaba – pour fournir du matériel médical et des équipements de protection aux États africains.

Mais en Afrique du Nord, c’est bien Alger qui semble capter prioritairement l’aide de la Chine, avec qui les relations privilégiées sont anciennes. C’est ainsi que, le 27 mars, un avion d’Air Algérie amenait de Pékin une équipe médicale chinoise, du matériel de protection, des tests et des respirateurs pour une valeur de 420 000 euros, offerts par l’entreprise de BTP chinoise CSCEC.

Là encore, la polémique a enflé, quand le 30 mars sur France 24, le chercheur au Centre de relations internationales de Barcelone (CIDOB) Francis Ghilès a accusé les autorités algériennes d’avoir détourné l’aide chinoise au seul profit de l’hôpital militaire de Aïn Naadja.

La sortie a provoqué la fureur d’Alger – où le ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, a convoqué l’ambassadeur français Xavier Driencourt – et de l’ambassade chinoise, qui a condamné « tous les complots visant à noircir l’aide chinoise et à saper la coopération entre la Chine et l’Algérie en semant la discorde entre les deux ».

La Russie a aussi offert son soutien à Alger, sans que ne soient pour le moment précisées les modalités de cette aide. Le pays est le premier client de l’armement russe sur le continent africain, et la Chine est le principal exportateur vers l’Algérie.

L’UE en première ligne

L’Italie, premier partenaire commercial de la Tunisie, a pour sa part accordé 50 millions d’euros à Tunis pour soutenir la lutte contre le Covid-19. Et Rome a reçu il y a quelques jours deux avions militaires égyptiens remplis d’articles médicaux, de tenues de protection et de désinfectants. Face aux ambitions d’Ankara en Méditerranée orientale et en Libye, Le Caire cherche rallier Rome à un axe « anti-turc » formé au Caire début janvier par l’Égypte, la France, la Grèce et Chypre. Représentée dans la capitale égyptienne, l’Italie n’avait pas signé le communiqué final déclarant « nuls et non avenus » les accords signés en novembre entre Ankara et Tripoli, qui permettent à la Turquie de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale.

Pour autant, dans ce concours de solidarité aux accents politiques, c’est l’Union européenne (UE) qui consent au plus gros effort en direction des pays du Sud, avec l’annonce de la présidente de la Commission européen Ursula von der Leyen, le 7 avril, d’un fonds de 15 milliards d’euros à destination des pays les plus vulnérables, dont essentiellement des pays africains. L’Union débloque ainsi 250 millions d’euros pour la Tunisie, 75 millions d’euros pour l’Algérie… et 450 millions d’euros pour son rival marocain.

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