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Ces Marocains qui sèment la mort en Europe

Qui sont les membres du Groupe islamique des combattants marocains (GICM), responsable plus que probable des attentats du 11 mars dans la capitale espagnole ? Enquête.

Plus les semaines passent, plus il se confirme que le Groupe islamique des combattants marocains (GICM) est devenu l’un des bras armés d’el-Qaïda en Europe. C’est l’arrestation rapide de Jamel Zougam, un Marocain originaire de Tanger, et de deux de ses complices présumés – son demi-frère, Mohamed Chaoui, et l’associé de ce dernier, Mohamed Bekkali – qui a permis à la police espagnole de commencer à démanteler la filière responsable des attentats de Madrid, le 11 mars (191 morts, 1 500 blessés).
Moins méticuleux dans la dissimulation des preuves que dans la préparation des bombes, les terroristes présumés ont été trahis par un téléphone portable découvert intact dans un sac à dos retrouvé au milieu de paquets abandonnés. Zougam, dont le nom avait été cité dans une enquête du juge espagnol Baltasar Garzón, en septembre 2003, est un membre actif du GICM. Après sa capture, dix-huit suspects ont été arrêtés et sept autres ont trouvé la mort, dont le Tunisien Serhane Ben Abdelmajid Fakhet, l’un des cerveaux présumés de l’opération du 11 mars, qui s’est fait exploser le 3 avril, pendant l’assaut de l’appartement où il avait trouvé refuge avec six de ses complices. Les policiers espagnols sont convaincus que son groupe préparait une action imminente contre un supermarché de Leganes, dans la banlieue de la capitale espagnole.
Encore mal connu des spécialistes de la lutte antiterroriste, le GICM est une émanation d’el-Qaïda. Il a été créé dans les montagnes d’Afghanistan, en 1998, l’année où Oussama Ben Laden a lancé sa fameuse fatwa déclarant la guerre « aux juifs et aux croisés ». L’organisation a des ramifications en France, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et sans doute en Allemagne. Elle a déjà fait parler d’elle le 16 mai 2003, lors des attentats de Casablanca (45 morts), son premier « coup d’éclat ». La police française vient d’ailleurs de mettre en examen, pour ces faits, six membres présumés du groupe, arrêtés le 5 avril à Aulnay-sous-Bois, dans la banlieue parisienne.
Comme son nom ne l’indique pas, le GICM recrute en réalité dans toutes les communautés maghrébines, même si les Marocains y sont largement majoritaires. C’est davantage un réseau de cellules plus ou moins autonomes qu’une organisation véritablement structurée. À la différence, par exemple, du groupe Ansar el-Islam, qui opère sous le label el-Qaïda, mais est en réalité dirigé par un émir indépendant, le Jordanien Abou Moussab el-Zarkaoui, le GICM ne compte dans ses rangs ni émir charismatique ni ouléma respecté.
L’identité de son chef n’est pas certaine. Publiés à Londres à la fin des années 1990, les premiers communiqués du groupe portaient la signature de Mohamed el-Guerbouzi, ce qui laisse à penser que cet imam marocain installé en Grande-Bretagne joue un rôle important dans le mouvement. C’est en tout cas un disciple du prédicateur jordano-palestinien Abou Qotada, l’ancien « porte-parole » de Ben Laden en Europe. Il est établi qu’il se trouvait en Afghanistan au moment de la création du GICM. Le Maroc réclame, en vain pour l’instant, son extradition. Même s’il ne fait guère de doute qu’il est une pièce importante du puzzle, de nombreux spécialistes sont convaincus que Guerbouzi n’a ni l’envergure d’un émir ni celle d’un idéologue.
Organisé autour de « vétérans » maghrébins passés par les camps d’entraînement du Pakistan et d’Afghanistan, le GICM a été, au départ, constitué pour offrir aux membres d’el-Qaïda un réseau de correspondants fiables en Europe et au Maroc. Dans ce dernier pays, il a beaucoup recruté chez les anciens de l’Organisation des combattants marocains, une formation « préterroriste » créée en 1984 par Abdelaziz el-Naamani. En Europe, le GICM s’est appuyé sur ce qui restait de la Haraka el-Islamiyya el-Mouqatila (le Mouvement islamiste combattant), le groupe à l’origine des attentats perpétrés en 1994 par des Franco-Marocains contre des hôtels de Marrakech.
Les « combattants » du GICM ont longtemps été cantonnés à des missions logistiques : faciliter l’hébergement des terroristes, leur fournir de faux papiers d’identité voire des épouses de complaisance (cf. les trois Saoudiens d’el-Qaïda arrêtés au Maroc le 11 mai 2002 alors qu’ils projetaient de faire exploser des bâtiments de guerre occidentaux dans le détroit de Gibraltar).
Après le 11 septembre 2001, le GICM change de nature et se transforme en organisation terroriste active. Pour au moins deux raisons. La première est la volonté de la direction militaire d’el-Qaïda de faire payer aux autorités marocaines le prix de leur coopération sécuritaire avec les Américains. La seconde, l’affaiblissement de l’organisation, contrainte, pour frapper loin de ses bases, de sous-traiter le « travail » à des djihadistes locaux.
« À la fin de 2001, les dirigeants d’el-Qaïda ont décidé de modifier les objectifs du GICM, confirme le politologue marocain Mohamed Darif, spécialiste des mouvements islamistes. Le changement de stratégie a été officialisé lors d’une réunion secrète à Istanbul, en janvier 2002. Les attentats de Casablanca, puis ceux de Madrid, ont été planifiés et coordonnés par el-Qaïda, mais exécutés par les membres du GICM. Mais ces derniers n’interviennent qu’en bout de chaîne, au stade de l’exécution : ce sont eux qui recrutent les kamikazes ou les poseurs de bombes et volent les explosifs. Longtemps spécialisés dans le soutien logistique, ils ont eu un peu de mal à passer au stade du terrorisme proprement dit, ce qui explique le caractère artisanal de leurs premières opérations, notamment à Casablanca. »
À Madrid, en revanche, le GICM semble avoir franchi un palier dans la terreur. Sans doute parce qu’il a bénéficié d’aides extérieures, notamment celle du groupe Ansar el-Islam, responsable de la plupart des opérations terroristes d’envergure perpétrées en Irak au nom d’el-Qaïda.
La péninsule Ibérique a longtemps constitué un sanctuaire pour la mouvance islamiste. C’est en Espagne, à Tarragone, en juillet 2001, que Mohamed Atta, le chef des kamikazes du 11 septembre, a rencontré pour la dernière fois le Yéménite Ramzi Binalshibh, l’un des cerveaux de l’opération, aujourd’hui détenu à Guantánamo. Cette réunion a été organisée par la cellule du Syrien Imed Eddine Barakat Yarkas, alias Abou Dahdah, qui comptait dans ses rangs de nombreux Marocains parmi lesquels, semble-t-il, Jamel Zougam.
Après les attentats de New York et de Washington, deux mois plus tard, les autorités espagnoles commencent à s’intéresser de près aux cellules dormantes d’el-Qaïda. Parallèlement, la décision de José María Aznar, le chef du gouvernement, de rejoindre la coalition anti-irakienne fait de son pays une cible.
« L’organisation de Ben Laden a de plus en plus tendance à régionaliser les tâches, poursuit Mohamed Darif. Elle rationalise. Pour ses opérations dans le Golfe, elle fait appel aux Yéménites de l’armée d’Abyan. Pour frapper en Espagne, elle a recours aux Marocains du GICM, parce qu’ils connaissent parfaitement le terrain, sont bien implantés dans le pays et parlent la langue. Leur présence attire moins l’attention que celle de Saoudiens ou de Pakistanais. Reste que les Maghrébins ne sont pratiquement pas représentés dans les instances dirigeantes d’el-Qaïda. On ne leur fait pas totalement confiance. »
Seule exception à la règle : le Franco-Marocain Abdelkarim Thami Mejjati, 36 ans, l’un des coordinateurs présumés de l’attaque du 11 mars. Né à Casablanca d’une mère française, cet ancien élève du lycée Lyautey, qui, dans sa jeunesse, ne répugnait pas à manger du porc et à boire de l’alcool, fait aujourd’hui l’objet de plusieurs mandats d’arrêt internationaux. Il est soupçonné d’avoir participé aux attentats de Riyad (le 11 mai 2003), de Casablanca (le 16 mai de la même année) et donc de Madrid. Il n’est peut-être pas le chef opérationnel du GICM, mais c’est lui, en tout cas, qui fait le lien entre la nébuleuse marocaine, el-Qaïda et Ansar el-Islam. Il reste, à ce jour, introuvable.

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