Politique

De Tunis à Rabat, le double combat contre le coronavirus et les « fake news »

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Mis à jour le 08 avril 2020 à 18h08
Des policiers contrôlent un automobiliste à Casablanca, Maroc, le 27 mars 2020.

Des policiers contrôlent un automobiliste à Casablanca, Maroc, le 27 mars 2020. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Dès le début de la crise sanitaire, les autorités marocaines, tunisiennes et algériennes ont fait le choix de la fermeté pour contrer les fausses informations qui circulent autour de la pandémie de Covid-19.

Depuis l’hospitalisation de René Trabelsi début avril, c’est son benjamin, Elie, qui est chargé de donner des nouvelles de l’ancien ministre tunisien du Tourisme.« L’état de santé de René Trabelsi est stationnaire et il est en train de recevoir les soins nécessaires dans une clinique à Paris », a-t-il écrit sur Facebook, lundi 6 avril, s’agaçant des informations erronées qui circulent, des « rumeurs humiliantes et contraires à toute éthique » pour « faire le buzz. »

L’épidémie de « fake news », c’est l’autre fléau que tentent de combattre les pays du Maghreb. Dès le début de la crise sanitaire, les autorités marocaines, tunisiennes et algériennes ont fait le choix de la fermeté pour contrer le phénomène. Le 27 février, alors que le royaume chérifien n’avait encore enregistré aucun cas de contamination, une première arrestation était effectuée à Tétouan. L’individu interpellé prétendait, dans une vidéo diffusée sur le web, que le Maroc avait enregistré ses premiers décès dus au Covid-19.

Depuis, de Souk Larbaâ à Tata, en passant par El Jadida, Essaouira et Marrakech, pas la moindre bourgade du royaume n’échappe à la vigilance de la cellule centrale de suivi et de veille numérique de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN). Et tout le monde y passe : de la mamie star des fourneaux sur Youtube qui prétend que ce virus est une invention, au faux contaminé qui se filmait en train de terroriser les passants, jusqu’à ces inconscientes qui s’amusaient à faire une mauvaise blague au SAMU…

Dans le lot aussi, des figures de l’islamisme radical : le prédicateur Abou Naïm, qui a écopé d’un an de prison ferme pour avoir traité l’État d’apostat après la décision de fermer des mosquées, ainsi que le fils du chef de file Al Adl Wal Ihsan, Ahmed Abbadi, qui a accusé l’État « de terrorisme », « d’enlèvement » et de « torture ». Au 6 avril, la DGSN avait communiqué sur l’arrestation de 82 personnes liées à la diffusion de fausses informations.

Législation ad hoc

À la veille de l’instauration de l’état d’urgence sanitaire, le gouvernement marocain a décidé de renforcer le dispositif législatif. Un projet de loi n°22.20 relatif à l’utilisation des réseaux sociaux et similaires a été adopté dans l’urgence lors du Conseil du gouvernement. Et le parquet donne des instructions strictes pour sévir contre les promoteurs de fausses informations en s’appuyant sur la législation en place qui prévoit déjà une peine d’emprisonnement allant d’un an à trois ans de prison ainsi qu’une amende de 20 000 à 200 000 dirhams [1 800 à 18 000 euros].

Le texte « vient combler le vide juridique en matière de dissuasion de tous les actes commis par le biais de ces réseaux sociaux et similaires, tels que la diffusion de fausses informations et certains actes criminels portant atteinte aux personnes et à l’ordre public », explique une source du ministère de la Justice, qui a porté le dossier. Pour aller vite, la législation a pris la forme d’un décret-loi. Ce faisant, le Royaume s’est évité de longs débats au Parlement avant l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions.

En Tunisie, où l’arsenal juridique est déjà assez bien fourni contre la diffamation et la calomnie, le député Mabrouk Korchid, par ailleurs avocat, a lui souhaité amender les articles 245 et 247 du Code pénal…. avant de faire marche arrière. Avec 7,3 millions de comptes Facebook, 8 millions d’abonnés Internet et 12,5 millions d’utilisateurs de téléphones mobiles, la malveillance et la désinformation en ligne sont devenues incontrôlables. La proposition de loi de Korchid contre le crime électronique prévoyait une peine de deux ans d’emprisonnement, assortie d’une amende de 10 000 à 20 000 dinars [3 200 à 6 400 euros], pour ceux qui se rendent coupables de « diffamation électronique. »

Le député proposait aussi de doubler les peines si les faits étaient commis en période électorale. Jugé liberticide, le projet a suscité une levée de boucliers – notamment de la part de l’Ordre national des avocats (Onat), du Syndicat national des journalistes (SNJT) et de  l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) -, tant et si bien que le député a annoncé retirer momentanément le texte. Sans attendre son retour éventuel devant les représentants du peuple, la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle a lancé de son côté une plateforme de contrôle des fausses nouvelles.

Fatwa vs fake news

Quid de l’Algérie ? Le 1er avril, un texte publié sur le site du ministère des Affaires étrangères a entraîné des réactions mitigées, entre perplexité et hilarité. Une fatwa [avis religieux, ndlr] compte désormais parmi les « péchés capitaux » la fabrication, diffusion ou propagation de fausses informations pouvant « nuire au citoyen et à la société ». « Celui qui n’est pas expert dans un domaine doit se taire afin de ne pas faire de mal en semant la crainte et la peur », a recommandé le Comité ministériel des fatwas.

Fin mars, les stations services ont été prises d’assaut par les automobilistes après une rumeur faisant état de leur fermeture prochaine pour cause de coronavirus. Le ministère de l’Énergie a dû publier un démenti et un dirigeant de l’entreprise publique de distribution de carburant Naftal est passé à la télévision pour rassurer la population. Une autre intox sur l’épuisement du stock des denrées alimentaires a provoqué depuis une flambée des prix des fruits et des légumes et une pénurie sur la semoule.

Comme au Maroc, les autorités communiquent régulièrement sur l’arrestation de personnes soupçonnées de propager de fausses informations. Début avril, à Tebessa (Est), la police a interpellé un homme qui appelait à violer les mesures de semi-confinement, niant l’existence même de l’épidémie. Une internaute d’une trentaine d’années risque une peine d’emprisonnement pour avoir écrit que des patients contaminés avaient fui leur lieu d’isolement.

Une rue totalement vide de Sidi Bou Saïd, à l'extérieur de Tunis, le 26 mars 2020.

Une rue totalement vide de Sidi Bou Saïd, à l'extérieur de Tunis, le 26 mars 2020. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Mais contrairement à ses voisins, l’Algérie souffre d’un handicap majeur dans son combat contre les fake news : la suspicion généralisée à l’égard de la parole publique. Après un an de « Hirak », et une présidentielle marquée par l’abstention, le politique peine toujours à faire entendre son message, si bien intentionné soit-il. Le 22 mars, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a « ordonné au ministre de la communication Amar Belhimer d’interdire la diffusion de toutes statistiques sur la situation des cas atteints à travers le pays, en dehors [de celles] du ministère de la santé. »

L’instruction présidentielle a semé le doute sur la volonté gouvernementale de gérer la crise sanitaire de manière transparente. D’autant qu’en réponse à Abdelmadjid Tebboune, Amar Belhimer a indiqué, par communiqué, que « tout ce qui sera diffusé en dehors de ce cadre [celui du ministère de la Santé, ndlr] sera considéré comme un acte alarmiste et une information tendancieuse délibérée d’attenter aux citoyens et à l’opinion publique, dont l’auteur assumera toute la responsabilité juridique. » Ce qui n’a pas empêché le ministre du Commerce, Kamel Rezig, de relayer sur sa page officielle sur Facebook un faux communiqué de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), soutenant que l’Algérie était « hors de danger » et qu’elle s’apprêtait à « vaincre le Covid-19. »

Fenêtre d’opportunité

Si Kamel Rezig n’est pas inquiété par la justice, il en va autrement de France 24 : le pays a instruit son ambassadeur à Paris d’intenter une action en justice contre la chaîne de télévision française, après qu’un chercheur a affirmé à l’antenne que l’aide chinoise à l’Algérie était réservée aux seuls militaires. Mais en réalité, de Tunis à Rabat en passant à Alger, les gouvernements cherchent de longue date à durcir leur réponse face à la multiplication des fausses informations sur Internet. Le coronavirus leur offre une fenêtre d’opportunité supplémentaire.

En Tunisie, Ghazi Jeribi, encore ministre de la Justice en mars 2018, jugeait dans une interview à Leaders que « la démocratie est particulièrement menacée par les fake news. » « Les textes et procédures en vigueur doivent évoluer pour prendre en charge ce nouveau contexte, insistait le même. Un projet de loi spécifique est nécessaire à élaborer et à faire adopter, dans le respect absolu de la liberté d’expression. » Le texte n’a jamais vu le jour.

La même année était évoquée pour la première fois au Maroc une loi anti-fake news. En plein mouvement de boycott de plusieurs marques du Royaume, Mustapha El Khalfi, alors porte-parole du gouvernement, annonçait une révision à venir du code pénal car « véhiculer des allégations mensongères est une pratique illégale qui ne relève en aucun cas de la liberté d’expression (et) nul ne saurait accepter que l’on propage des informations erronées pouvant porter atteinte à la réputation du pays et à son économie. »

Dans l’Algérie voisine aussi, la volonté de contrôle de l’information précède aussi l’apparition de l’épidémie de Covid-19. Le 28 décembre 2019, deux semaines après l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, la présidence de la République précisait que l’information officielle est rendue publique à travers les communiqués publiés par l’agence d’État, l’APS, et « que toute information rapportée en dehors de ce canal est à classer dans la case de la propagande et la désinformation. »

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