Arts

En Côte d’Ivoire, une nouvelle génération d’artistes contemporains

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Le peintre Aboudia, dans son atelier, à Abidjan

Le peintre Aboudia, dans son atelier, à Abidjan © © Olivier pour JA

Le critique d’art Mimi Errol propose de découvrir des peintres et artistes plasticiens qui contribuent au renouveau de la scène contemporaine ivoirienne.

Il y avait foule, le 12 mars, à la galerie Houkami Guyzagn, située dans la commune de Cocody, à Abidjan, pour le vernissage de « Yakomin ou le songe d’un soir » (en raison de la pandémie de Covid-19, l’exposition a été momentanément suspendue, ndlr). Une carte blanche donnée à la nouvelle et troisième génération d’artistes contemporains ivoiriens.

En langue dan, « yakomin » signifie « ceux qui feront demain ». Et c’est ainsi que les jeunes peintres qu’étaient encore, en avril 1998, Jacobleu, Mohamed Diabaté et Wanoumi Anziéma, ont baptisé leur propre collectif.

La carte blanche est organisée dans le cadre de l’exposition itinérante « Prête-moi ton rêve » – proposée par la jeune Fondation pour le développement de la culture contemporaine africaine (FDCCA) –, qui, après Casablanca et Dakar, s’arrête dans le tout nouveau Musée des cultures contemporaines Adama-Toungara d’Abobo, à Abidjan.

Cette nouvelle génération d’artistes contemporains ivoiriens, incarnée par Aboudia, Pascal Konan, Soro Péhouet, Armand Boua, Méné Martial ou encore Yapi Séka Roger, a fait son apparition sur la scène des arts plastiques ivoirienne au début des années 2000.

Ouvrir la voie

« Cette période est le fruit d’un long processus, porté par deux précédentes générations de plasticiens ivoiriens. La première avait une inclination pour la mythologie africaine, le conte et l’onirisme – je pense notamment au père de notre art contemporain, le sculpteur Christian Lattier », commente le critique d’art Mimi Errol, commissaire de cette carte blanche.

Dans les années 1970, faisant fi des règles et codes occidentaux, le mouvement vohou-vohou remet en cause l’enseignement des canons académiques considérés comme « importés ». Les plasticiens de l’atelier Daro Daro s’attachent, quant à eux, à une relecture du rôle de l’artiste au cœur des sociétés modernes.

Leur point commun ? Un ancrage dans la ville et un attachement au langage urbain.

« Puis naît une deuxième génération. Aristide Achi, dit Apana, chef de file du groupe Sankofa, Muriel Diallo ou encore Alain Kakou se revendiquent peintres de l’urbanité. Ils s’intéressent aux identités qui naissent dans la périphérie d’Abidjan. Ils se penchent sur sa population, sur son habitat déstructuré mais aussi sur son langage qu’est le nouchi – l’argot des quartiers populaires. On peut dire qu’ils ont ouvert la voie aux artistes de cette carte blanche », indique encore Mimi Erroll.

Ces derniers ont en effet en commun un ancrage dans la ville et un attachement au langage urbain. « Quand la ville a commencé à se développer de façon exponentielle, explique le critique d’art, elle est devenue le cœur de l’activité humaine et le lieu d’un brassage multiculturel extraordinaire. Cela donne une couleur et une richesse qui ne peuvent que nourrir l’élan artistique. Nous sommes alors entrés dans une période féconde et dynamique, qui a permis une reconnaissance et une insertion au sein des réseaux internationaux. »

Profusion de son et d’odeurs

Yeanzi Saint-Etienne, 32 ans, natif de Bouaké, a commencé dans la rue, s’affranchissant, comme ses modèles vohou-vohou, des normes occidentales. Établi à Bingerville, cet adepte du street-art réalise ses tableaux de silhouettes en pointillé à partir de sacs plastique et de coupures de presse fondues, « matériaux témoins » de son environnement urbain.

Chez Aboudia, Abidjan est omniprésente. Et ce, à travers le bruit, les mots, les corps à l’étroit, la circulation, soit la ville en pleine ébullition. Armand Boua, lui, brosse, gratte et frotte sur carton comme pour mieux décrire l’effervescence de la rue.

Avec Méné Martial, mentor des plus jeunes, selon Mimi Errol, la technique picturale s’invente et se réinvente à travers le naïf. Son œuvre est « récréation et re-création » permanentes avec, pour principale préoccupation, la condition humaine.

Pascal Konan, n’a de cesse de mettre en scène Abidjan et ses habitants

Quant à Pascal Konan, qui témoigne à la fois de son enfance heureuse dans les faubourgs d’Abidjan et de la précarité d’une Afrique aux prises avec son urbanité, il n’a de cesse de mettre en scène sa ville natale et ses habitants et se fait l’interprète d’une émotion toute particulière : celle que produisent les villes africaines à travers leur affluence et la profusion de sons et d’odeurs.

Réel mouvement artistique

Si ces artistes traduisent, transforment et s’inspirent de la ville, ils s’en éloignent aussi. « L’idée est de vivre la ville mais aussi d’en sortir, confirme Mimi Errol. Preuve en est, beaucoup de ces artistes habitent à la périphérie, voire bien en dehors d’Abidjan afin de pouvoir l’appréhender avec le recul nécessaire. Et ceci participe au processus créatif. Abidjan est une ville étouffante. On l’aime et on la déteste à la fois. C’est un lieu de vie, aux multiples possibilités mais aussi un lieu envahissant. »

Mimi Errol parle aujourd’hui d’un réel mouvement artistique animé principalement par l’urbain. « D’un quartier à l’autre, vous trouverez des artistes de cette génération qui sont habités par la ville. »

On pense alors au peintre et plasticien Jean-Baptiste Djeka. Avec ses personnages aux visages dissimulés par des masques traditionnels baoulés, exposés à la Galerie d’art Amani, l’artiste s’emploie à faire réémerger les racines africaines au sein du monde urbain et contemporain.


Une exposition en suspens

En raison de la pandémie de Covid-19, la plupart des galeries d’art et autres établissements culturels ivoiriens ont fermé leurs portes jusqu’à nouvel ordre. Cette carte blanche, l’exposition itinérante « Prête-moi ton rêve » ainsi que toutes les manifestations qui l’accompagnent sont donc, pour le moment, interrompues.

Mais le Musée des cultures contemporaines Adama Toungara d’Abobo devrait encore accueillir l’exposition pendant cinq semaines à la fin des mesures prises pour lutter contre l’épidémie, avant que celle-ci ne parte pour Lagos.

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