Politique

Tunisie : Wassila, l’autre Bourguiba

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 06 avril 2020 à 17h59
L'ancien président Habib Bourguiba, sa femme Wassila et leur fille adoptive Hager, en 1962 au palais de Carthage.

L'ancien président Habib Bourguiba, sa femme Wassila et leur fille adoptive Hager, en 1962 au palais de Carthage. © TAP/AFP

Vingt ans après la mort du premier président de la Tunisie indépendante, nombre d’ouvrages reviennent sur le parcours de celle qui a accompagné « Si El Habib » durant 43 ans.

Le 7 avril 2000, une vague d’émotion déferle le long du boulevard du 9 avril. Par dizaines de milliers, les Tunisiens viennent rendre un dernier hommage à Habib Bourguiba, décédé la veille. Les femmes, nombreuses, se pressent dans les escaliers étroits de l’ancien siège du Parti socialiste destourien (PSD) pour une ultime prière sur la dépouille du fondateur du mouvement. L’essentiel de la vie de l’ancien chef d’État est là : les femmes et la politique.

Ses biographes justifient la place particulière des femmes dans la vie de Bourguiba par l’amour qu’il vouait à une mère partie trop tôt et qu’il n’a cessé de regretter. Charmeur, le raïs au regard bleu perçant aimait les femmes, sans être un coureur de jupons. Car si le premier président tunisien avait épousé la politique bien tôt, il avait surtout succombé à une passion exclusive pour Wassila, sa compagne, son inaliénable soutien, son alter ego, celle qu’il adulait, qui le soutenait contre vents et marées, qui savait lui tenir tête et qui se mêlait parfois des affaires publiques au point de l’insupporter.

El Mejda (la glorieuse), comme on l’appelait, est elle décédée en 1999, moins d’un an avant « Si El Habib ». En 1986, ce dernier, vieillissant, presque sénile, et surtout sous influence de sa nièce Saïda Sassi, avait mis fin à une histoire d’amour de 43 ans, en imposant à Wassila un divorce aux allures de répudiation. Une humiliation que n’a jamais pardonnée celle qui, avant de devenir première dame en 1962, a d’abord été une femme d’influence, forte, indépendante, qui avait assumé urbi et orbi d’être la maîtresse de Bourguiba.

Passion irrésistible

Rien ne prédestinait la fille de M’hamed Ben Ammar, avocat et petit propriétaire terrien, à frayer avec les grands de ce monde. Mais d’instinct, Wassila savait mettre à son profit les circonstances. Famille bourgeoise désargentée, aînée de trois enfants, elle a connu, à la mort de son père, l’adversité, tenant à bout de bras l’ensemble de sa famille. Elle s’improvise fermière à Aïn Ghelal (Nord) tout en cultivant les relations sociales, véritable capital dans un milieu de notables tiraillé entre une monarchie vieillissante et le mouvement de lutte nationale. Sans réel bagage scolaire, Wassila se nourrit des idées émancipatrices héritées de son père. Respectueuse des codes de son monde, elle sait aussi librement s’en affranchir. Tout pour plaire à un certain Habib Bourguiba.

Le futur leader indépendantiste est sous le charme, comme tétanisé dès la première rencontre, le 12 avril 1943. Il l’écrira plus tard dans ses mémoires : « Ce fut le coup de foudre. Comment faire face aux graves problèmes de l’heure alors que j’étais pris d’une passion irrésistible ? Je restai déchiré. » C’est le début d’une histoire hors normes. L’admirateur des vers d’Alfred de Vigny laisse libre cours à cette passion qui comble son penchant pour le romantisme et l’exaltation. L’un et l’autre sont encore mariés, mais qu’importe : Wassila comble ses attentes, il l’aime, elle un peu moins, mais elle allie cette part de modernité et de tradition qui en font, aux yeux de « Si El Habib », la femme rêvée.

Les yeux et les oreilles de Bourguiba

Wassila représente aussi cette caste de notables qui ne voit en Bourguiba qu’un obscur et modeste natif de Monastir (Est). Le fer de lance de la cause nationale souhaite rallier les bourgeois à sa cause. Son amour pour Wassila, mais surtout l’implication politique de cette dernière, engagée dans les rangs de l’Union des femmes musulmanes de Tunisie, qui participe en 1952 à la manifestation indépendantiste historique de Béja, lui confèrent une légitimité.

En coulisses, Wassila est la confidente du bâtisseur de la Tunisie moderne, celle qui le connaît le mieux, celle qu’il écoute malgré ses entêtements, et surtout celle qui sait le protéger des autres et de lui-même. Bourguiba est prompt aux emportements que Wassila, bien souvent, tempère. Soupçonnée un temps au service des autorités coloniales, elle sera aussi les yeux et les oreilles de son futur époux dans les milieux de pouvoir, et participera à l’indépendance en lui rapportant les intrigues de la cour des Husseinites, où elle avait ses entrées.

En mai 1961, Habib Bourguiba, président de la République tunisienne, se rend en voyage officiel aux Etats-Unis. Le président Bourguiba, à gauche et le président John F. Kennedy, dans la voiture qui les emmènent de l'aérodrome à la Maison Blanche.

En mai 1961, Habib Bourguiba, président de la République tunisienne, se rend en voyage officiel aux Etats-Unis. Le président Bourguiba, à gauche et le président John F. Kennedy, dans la voiture qui les emmènent de l'aérodrome à la Maison Blanche. © Archives Jeune Afrique-REA

Wassila savait au fond d’elle que sans lui elle n’était rien

La jeune femme au sourire ravageur sait y faire. L’esprit vif, elle se mue en maîtresse femme et fait autorité. Ses rondeurs jouent en sa faveur, elle en impose. Aux côtés de Bourguiba, comme le rappelle l’abondante iconographie des années 60, elle est la présidente : celle qui rencontre John F. Kennedy et Charles de Gaulle, et qui reçoit avec majesté au palais de Carthage que Bourguiba a fait construire en partie pour elle.

Elle est aussi « par ses origines et par les alliances familiales qui les caractérisent, la représentante de la bourgeoisie traditionnelle », écrit le sociologue Mohsen Toumi dans La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali.  « Elle avait une admiration sans borne pour le génie de Habib et pour sa capacité d’analyse, confie un intime du couple. Elle savait aussi que tout son pouvoir dépendait de lui. D’où le besoin de toujours le préserver, car elle savait au fond d’elle que sans lui elle n’était rien. »

Alliances éphémères

Dans l’ombre, Wassila assiste à la nouvelle configuration du régime avec l’émergence d’un parti fort, le Néo Destour – futur PSD – et la montée en puissance de la centrale syndicale de l‘Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), le tout cimenté par un imposant appareil bureaucratique et la naissance d’une petite bourgeoisie. « Le jeu de balancier et d’équilibre entre clans et intérêts sociaux contradictoires sera une des caractéristiques majeures du régime bourguibien », analyse le politologue Sadri Khiari.

Wassila est de la partie : elle veille au grain et écarte les uns en faveur des autres, surtout s’ils tiennent tête à Bourguiba, l’autre elle-même. Le tout-puissant Premier ministre Ahmed Ben Salah en fera les frais, tout comme son successeur, Hédi Nouira, qu’elle n’appréciait pas, bien que les deux aient momentanément scellé une alliance de circonstance en 1974 contre le projet de fusion tuniso-libyenne. La première dame, coutumière des alliances éphémères, se range un temps du côté des libéraux pour mieux écarter le socialisme à outrance.

En privé, le drame se noue. Wassila commence à prendre la mesure des effets des troubles du sommeil et de la dépression dont souffre son époux. Celle que son frère, Mondher Ben Ammar, appelle « la femme de César » prend de l’envergure, d’autant plus aisément qu’elle a développé un réseau d’indéfectibles amitiés à l’international, notamment en Algérie – Houari Boumédiène et Abdelaziz Bouteflika – et en Palestine, où elle apprécie Yasser Arafat. La première dame contribue à faire de la Tunisie une terre d’accueil pour les Palestiniens et force le respect dans le monde arabe. Un témoin s’en souvient : « Elle règne, elle reçoit Kadhafi en 1977, au palais de Skanès, comme si elle était le premier homme du pays. Tout cela en ménageant Bourguiba, pour qu’il n’en prenne pas ombrage. »

A l'occasion du voyage de Félix Houphouët-Boigny en Tunisie, en 1968, un banquet est offert par Habib Bourguiba à ses invités. On reconnait de droite à gauche : Bahi Ladgham, ministre tunisien de la Défense, Thérèse Houphouët-Boigny, Habib Bourguiba, Félix Houphouët-Boigny, Wassila Bourguiba.

A l'occasion du voyage de Félix Houphouët-Boigny en Tunisie, en 1968, un banquet est offert par Habib Bourguiba à ses invités. On reconnait de droite à gauche : Bahi Ladgham, ministre tunisien de la Défense, Thérèse Houphouët-Boigny, Habib Bourguiba, Félix Houphouët-Boigny, Wassila Bourguiba. © Studio Kahia

La manœuvrière, qui choisit avec minutie les membres de son clan, ne gagne pourtant pas à tous les coups. L’un de ses fidèles, le ministre de l’Intérieur Tahar Belkhodja, est limogé après les émeutes du 26 janvier 1978. Elle opère un retrait stratégique… pour mieux porter l’estocade plus tard. L’attaque de Gafsa par un commando en 1980 lui permet de placer à l’Intérieur l’un de ses favoris, Driss Guiga. La partie qui se joue dans les années 80 vise à trouver un successeur à Habib Bourguiba, imprévisible et de moins en moins cohérent depuis son hémiplégie. « Wassila est alors le troisième pôle du pouvoir du régime, après Bourguiba – même affaibli – et l’UGTT », décrypte un historien.

« Bourguiba reste Bourguiba »

La première dame joue la carte du ministre Mohamed Mzali contre Mohamed Sayah, directeur du PSD et fidèle de Bourguiba, pensant contrer le Mouvement des démocrates socialistes (MDS) dans la perspective des législatives de 1981. Elle somme son mari pour faire amender une Constitution qui fait du Premier ministre le successeur naturel du président en cas de vacance du pouvoir.

La « révolte du pain », en janvier 1984, fait vaciller la présidence et l’entregent de Wassila. Saïda Sassi, qu’elle avait évincée des années auparavant, fait son grand retour dans l’entourage du chef d’État. Wassila ne l’a pas vue venir.

En 1986, le pays va mal. La native de Béja boude et part à l’étranger, ne voit pas s’installer un nouveau sérail, trop occupée à attendre que son mari la rappelle. Il ne le fera que dix ans plus tard, après lui avoir imposé ce qu’elle vit comme un humiliant et outrageant divorce. Wassila refuse de le revoir, demande régulièrement de ses nouvelles à des proches, surtout après sa destitution en 1987.

« Bourguiba reste Bourguiba », disait Wassila, qui, après un exil en France, s’était retirée dans sa maison familiale de La Marsa. Elle y menait la vie paisible d’une grand-mère tunisoise, continuant à suivre la politique, qu’elle commentait notamment avec un certain Béji Caïd Essebsi. Celle qui avait l’étoffe d’une bête politique a formé avec le fondateur de la Tunisie moderne un duo politique hors pair dans le monde arabe. Le couple considérait avoir pour premier enfant, la Tunisie, avant d’adopter une fille, Hager.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte