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Mohammed Dewji, itinéraire d’un businessman aguerri

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Mohammed Dewji le 8 décembre 2016 à Paris.

Mohammed Dewji le 8 décembre 2016 à Paris. © Bruno Levy pour Jeune Afrique

Après son enlèvement, en octobre 2018, l’homme d’affaires tanzanien Mohammed Dewji déclare vouloir « se recentrer » sur sa famille et sur l’impact de ses investissements. Mais les affaires du « plus jeune milliardaire africain » restent florissantes.

Le 11 octobre 2018, un kidnapping défraie la chronique : l’homme d’affaires Mohammed Dewji, présenté comme le « plus jeune milliardaire africain » vient d’être enlevé par des hommes armés, dans la salle de sport où il faisait son entraînement matinal, à Dar es Salaam.

Libéré au cœur de la capitale tanzanienne neuf jours plus tard, le milliardaire estime aujourd’hui que cette expérience douloureuse – et dont les commanditaires et motifs restent flous – lui a fait perdre une partie de son appétit pour le business. « J’ai perdu dans une certaine mesure ma motivation pour la croissance de l’entreprise», explique-t-il à Jeune Afrique, lors d’un entretien dans un hôtel haut de gamme du centre de Londres, à deux pas de Hyde Park.

« J’ai été en danger de mort, et cela m’a évidemment fait réfléchir. Dans le passé, j’ai travaillé sans compter mes heures, négligeant mes enfants et ma famille. Aujourd’hui, j’ai envie de jouer au golf avec mes deux garçons, de jouer un rôle plus important auprès de ma fille que j’ai un peu perdue de pendant douze ans de ma vie. Elle a 16 ans et va aller à l’université dans deux ans », explique-t-il.

Des projets de l’Ouganda à Madagascar

Ce virage comporte aussi un changement à l’égard de son personnel, à qui il entend notamment accorder une remise de 20 % sur ses produits de marque Mo, pour leur permettre de les revendre en empochant un profit. Mohammed Dewji veut aussi devenir un Business angel pour les chauffeurs de taxi-moto, dont il compte supporter les coûts de financement de l’importation du véhicule et en répartir les remboursements sur une année. « Vous n’avez pas à choisir entre faire le bien et faire des affaires, l’un n’empêche pas l’autre », assure-t-il.

Car malgré ses déclarations sur sa « perte d’appétit » pour les affaires, il ne semble pas qu’il ralentisse. Son conglomérat ouvre une usine de détergents au Kenya, rénove une usine de fabrication de boissons en Ouganda et l’homme d’affaires s’est récemment rendu à Madagascar pour discuter de l’ouverture d’une usine avec le président Andry Rajoelina.

En 2017, Mohammed Dewji avait reçu plusieurs distinctions, ayant fait croître l’entreprise dont il avait hérité en devenant le premier industriel de la région, enregistrant un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de dollars. Sa stratégie : cibler les clients des grandes multinationales – comme Unilever – et battre ses concurrents sur le prix, tout en adaptant les produits aux goûts locaux.

De l’entreprise familiale au conglomérat diversifié

Né en 1975, dans la zone rurale de Singida – sur la table de la cuisine, sa mère n’ayant pas eu le temps de rejoindre l’hôpital le plus proche – le businessman tanzanien a fait ses études aux États-Unis, où il a eu tour à tour l’ambition d’être un pro du golf, puis d’étudier la théologie, et enfin de travailler à Wall Street.

Il est finalement rentré chez lui pour rejoindre MeTL (pour Mohammed Enterprises Tanzania Limited), la société de négoce lancée par sa grand-mère et dirigée par son père. « Les affaires de mon père se portaient bien, mais je ne savais pas qu’elles n’étaient pas très bien gérées », relate-t-il, après avoir fait part de son profond respect pour sa famille.

Forcé de repenser la gouvernance de l’ensemble de l’entreprise, il voit de plus en plus loin. Alors qu’il ne visait initialement qu’à introduire une division de fabrication au sein de MeTL, il se rend vite compte de l’intérêt de bâtir un réseau de distribution performant. Et bientôt, il est partout. « J’ai travaillé dans le port de déchargement des navires à riz, dans les entrepôts, partout », se souvient Dewji.

L’entreprise s’agrandissant rapidement, il opte pour une structure décentralisée, donnant beaucoup de pouvoir aux directeurs généraux et aux directeurs financiers de chaque société, et organisant des réunions mensuelles du conseil d’administration du groupe.

Des industriels « peu écoutés » par les politiques

Tout en développant son entreprise, ce qui impliquait notamment des déplacements réguliers en Afrique du Sud pour accéder à des fonds, Dewji a trouvé le temps de se faire élire député de Singida et de commencer à financer l’équipe de football locale, Simba SC.

Mais il assure aujourd’hui n’avoir aucune ambition politique. « Je n’ai aucune ambition politique, je ne suis même plus député. Lors d’un récent live, sur Facebook, les internautes m’ont demandé si je voulais me présenter aux élections présidentielles en 2025. Mais je n’y ai même jamais pensé ou rêvé, et ça ne m’intéresse pas. Je suis un entrepreneur », martèle-t-il, confiant sa hâte de revenir à Singida après les élections générales prévues pour la fin de l’année.

L’industriel plaide en revanche pour une meilleure prise en compte par les gouvernants africains du milieu des affaires local. « Parfois, il y a ce sentiment [des ministres] qu’en Tanzanie, l’entrepreneur essaiera toujours de tirer son parti et veut toujours maximiser les profits », assure-t-il, estimant que l’administration tanzanienne se méfie des industriels.

Et pourtant, souligne-t-il, des efforts pourraient aider les entreprises locales à croître. Dans le secteur textile, par exemple, un meilleur contrôle des importations par les douanes pourrait permettre aux transformateurs locaux d’avoir une chance. « [Le coton produit en Tanzanie] va en Chine. Ils le filent et le tissent, fabriquent des vêtements puis les réexpédient, s’acquittent des taxes et peuvent encore le vendre moins cher que moi… Ce n’est pas possible, non ? », s’interroge-t-il.

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