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Yacine Oualid, le ministre qui veut faire de l’Algérie une « start-up nation »

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Yacine Oualid, ministre algérien délégué aux start-ups

Yacine Oualid, ministre algérien délégué aux start-ups © © Fateh Guidoum/PPAgency/Sipa

Le nouveau ministre délégué chargé des start-up porte un projet de loi en faveur des jeunes pousses. Si l’épidémie de Covid-19 chamboule son calendrier, il promet de livrer un texte d’ici à la fin de cette année.

Voici seulement trois mois que ce novice en politique fait partie du nouveau gouvernement formé par le Premier ministre, Abdelaziz Djerad. Yacine Oualid, 26 ans, docteur en médecine depuis 2018, entrepreneur précoce dans les technologies de l’information, est désormais ministre délégué chargé des start-up, et doit déjà faire face à sa première crise. Et quelle crise que celle du coronavirus, qui a fait 152 morts en Algérie au 6 avril, et cloître actuellement chez elle la moitié de l’humanité !

Celui qui, avant même d’intégrer l’université de Sidi Bel Abbès, avait décidé d’entreprendre en Algérie, semble pourtant serein, voire optimiste, à mesure qu’il constate combien l’écosystème innovant de son pays se mobilise pour apporter son aide dans la lutte contre l’épidémie.

« Les jeunes pousses algériennes développent des solutions remarquables pour faciliter l’information, la prise en charge des patients, le transport du personnel médical, s’enthousiasme-t-il. Certaines start-up produisent ainsi des masques conçus à partir d’imprimante 3D. Yassir et tem:tem, les Uber locaux, proposent de transporter gratuitement le personnel médical dans les hôpitaux. La plateforme en ligne de soutien scolaire iMadrassa est aujourd’hui gratuite pour les élèves confinés », énumère le ministre.

De quoi légitimer son poste et le convaincre de poursuivre la conception du projet de loi en faveur de l’innovation et des start-up. Projet dont la remise était prévue pour la fin de juin, mais qui va être repoussée à cause du coronavirus. « Nous restons optimistes, puisque le travail réglementaire peut être réalisé malgré l’épidémie. Nous espérons que tout sera prêt pour la fin de l’année », confie Yacine Oualid.

Financer des champions

Outre les dispositifs d’exonération de l’impôt sur les bénéfices des sociétés (IBS) et de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) pour les transactions commerciales, déjà prévus dans la loi de finances 2020, on trouve parmi les grandes mesures de son plan la création d’un fonds public de soutien aux jeunes pousses, dont le montant demeure à ce jour confidentiel.

« Le but est de financer en phase d’amorçage ou en capital-risque des champions algériens capables de conquérir d’autres marchés en Afrique et ailleurs. Ils seront préalablement labellisés “entreprise innovante” par un Haut Conseil à l’innovation », détaille celui qui a fondé et dirigé pendant près de quatre ans Smart Solutions Hosting (SSH), hébergeur de sites web et spécialiste du cloud qui revendique 3 000 clients.

À titre comparatif, en Tunisie, ce fonds est doté d’un peu plus de 100 millions d’euros, levés auprès d’acteurs publics comme la Banque africaine de développement.

S’il n’est pas officiellement baptisé Startup Act, comme ses cousins marocain et tunisien, le cadre juridique qu’est en train de définir le nouveau ministère – qui dépend de Yassine Djeridene, ministre de la Micro-Entreprise, des Start-up et de l’Économie de la connaissance – s’en rapproche.

« Le Startup Act tunisien est effectivement une réussite et a lancé la dynamique dans d’autres pays africains. Nous sommes en contact avec ses initiateurs, mais je ne pense pas que ce soit un modèle réplicable à 100 %, parce que le contexte algérien et les critères de sélection ne sont pas les mêmes », pondère Yacine Ouali, qui se sait attendu au tournant.

En effet, les politiques de soutien à l’entrepreneuriat ou à l’emploi ont, jusqu’ici, peu fait preuve de leur efficacité : l’Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes (Ansej), tout comme la Caisse nationale d’assurance chômage (Cnac) et l’Agence nationale de gestion du micro-crédit (Angem), qui proposaient toutes des crédits pour les porteurs de projet, sont désormais criblées de dettes et menacent de poursuivre leurs bénéficiaires en justice afin qu’ils remboursent leurs prêts.

Pôles technologiques

Yacine Oualid veut donc tirer un trait sur le financement des jeunes pousses par la dette. Cet autodidacte en informatique, familier des campagnes de levées de fonds, veut profiter de la récente abrogation de la loi dite « 51/49 » pour attirer des capitaux privés. Jusqu’en novembre 2019, ce dispositif imposait à tout investisseur étranger de s’allier avec un partenaire majoritaire algérien, ce qui ne manquait pas de refroidir les ambitions étrangères. Désormais, l’objectif est de convaincre les acteurs du private equity de la qualité des start-up algériennes.

Encore faut-il que celles-ci soient identifiées. Pour ce faire, des pôles technologiques vont être créés à Alger, Oran, Constantine et Ouargla. « Ils accueilleront les grandes entreprises et des incubateurs », précise Yacine Oualid, qui reconnaît le retard pris par l’Algérie sur ce type d’infrastructures.

« Notre but est aussi de changer les mentalités. Jusqu’ici, les jeunes Algériens n’étaient pas forcément incités à entreprendre dans des secteurs technologiques où le risque d’échouer est élevé. Nous essayons donc d’augmenter la tolérance du risque et de pousser des personnalités innovantes à entreprendre. »

Le ministre note d’ailleurs que « les chaînes de télévision privées s’intéressent beaucoup au sujet depuis la création de ce ministère ». La télévision publique elle-même est réquisitionnée pour promouvoir une Algérie entreprenante. En plus de l’émission bimensuelle Startup, diffusée depuis 2018 par Canal Algérie, une émission hebdomadaire a été commandée en Conseil des ministres, au début de mars, par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune.

« Effet détonateur »

Mais tous les feux ne sont pas au vert pour les futures jeunes pousses algériennes. En matière de réseaux de télécommunications, la domination sur l’internet fixe du premier opérateur du pays peut constituer un frein au bourgeonnement d’entreprises technologiques.

Le ministre chargé des start-up l’a d’ailleurs lui-même expérimenté il y a quelques mois, lorsqu’il était encore à la tête de SSH. Dans un communiqué publié en juin 2019 dans plusieurs médias locaux, l’entreprise a indiqué être victime d’un blocage d’adresse IP sur plusieurs de ses serveurs. Le texte dénonçait alors une décision « plus politique qu’autre chose, en vue du nombre important de sites web d’information qui [avaient] été bloqués ».

Interrogé sur les risques d’un tel monopole, Yacine Oualid paraît assumer. « La manière dont la bande passante est gérée dans le pays, le travail des opérateurs, le déploiement de la fibre optique, la qualité de la connexion, les prix… Tout cela est totalement en train d’être remis en question. Mon ministère est transversal et a un peu un effet détonateur, c’est-à-dire que nous bousculons les autres ministères pour les aider à trouver des solutions », assure le jeune ministre.

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