Politique

Législatives au Mali : le parti au pouvoir en difficulté sur fond d’abstention

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Le président Ibrahim Boubacar Keïta, le 29 mars 2020, à Bamako.

Le président Ibrahim Boubacar Keïta, le 29 mars 2020, à Bamako. © Présidence du Mali

Les résultats provisoires du premier tour des législatives illustrent un recul du Rassemblement pour le Mali, parti du président Ibrahim Boubacar Keïta, et une faible participation, sur fond d’insécurité et d’inquiétudes liées à la pandémie de coronavirus.

Seuls 35,73% des électeurs, sur quelque 7,5 millions d’inscrits, ont fait le déplacement aux urnes le 29 mars à l’occasion du premier tour des législatives. Si le scrutin s’est déroulé sur toute l’étendue du territoire comme s’en réjouissent les autorités, « la participation reste encore un défi à relever », a reconnu jeudi 2 avril le ministre de l’Administration territoriale, Boubacar Alpha Bah, lors de la proclamation des résultats provisoires.

Ce taux de participation cache des disparités. Dans le centre et le nord du pays, de nombreux incidents ont émaillé le scrutin. « Les populations ont reçu des menaces de groupes terroristes. Dans certains villages, ils leur ont dit que s’ils votaient, il y aurait des représailles après le départ de l’armée qui supervise le processus », explique Ibrahima Sangho, président de l’Observatoire pour les élections et la bonne gouvernance au Mali (POCIM).

Des agents électoraux et des observateurs ont de fait été enlevés dans les cercles de Ménaka, Douentza et Ansongo. Certains des bureaux de vote y sont restés fermés. L’enlèvement du chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé, et de son équipe de campagne le 25 mars dans le cercle de Niafunké illustre cette insécurité dans cette partie du pays.

Mais pour Ibrahima Sangho, une deuxième raison, plus politique, justifie ce fort taux d’abstention : « les listes contre nature, où figurent à la fois des membres de l’opposition et de la majorité ». « L’opposition et la majorité sont divisés et ont du mal à se donner la main pour sauver le Mali. Mais lorsqu’il s’agit de conquérir ou de conserver des sièges, on les voit sur les mêmes listes. Les gens se disent donc que les partis politiques servent uniquement leurs propres intérêts », ajoute-t-il.

Dans ce scrutin qui mobilise habituellement peu, la peur du coronavirus a elle aussi contribué à renforcer l’abstention. Les mesures sanitaires annoncées dans les bureaux de vote n’ont visiblement pas suffi à rassurer les électeurs. Avant le premier tour, des voix s’étaient par ailleurs élevées pour dénoncer le maintien du scrutin.

Émergence de nouveaux partis

Dix-sept députés, sur les 147 sièges que compte l’Assemblée, ont été élus au premier tour. Parmi eux, trois membres de l’Union pour la République et la démocratie (URD), dont Soumaïla Cissé, et trois autres de l’Alliance Démocratique pour le Mali (ADP-Maliba), dont Aliou Boubacar Diallo, fondateur du parti, arrivé troisième à la présidentielle de 2018.

Le Rassemblement pour le Mali (RPM), formation au pouvoir, a obtenu huit sièges, dont quatre dans la région de Kidal. « Notre parti est celui qui a remporté le plus de sièges à l’issue du premier tour. Nous sommes également en bonne posture pour le second, car nous sommes largement favoris dans la plupart des circonscriptions, où nos listes sont arrivées premières. Nous comptons sur de bonnes alliances pour remporter plus de sièges », se réjouit Baber Gano, ministre de l’Intégration africaine, secrétaire général du parti et candidat à Djenné. À l’issue des législatives de 2013, le parti avait remporté 66 sièges.

« Le RPM, même s’il conserve son statut de première force politique, au regard des résultats, est en difficulté. De nombreux candidats présentés comme favoris sont contraints à un second tour. Cela traduit une perte de vitesse », relativise Baba Dakono, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS). « Le parti subit les conséquences de la perception négative que certains Maliens ont de la gouvernance actuelle. Ils l’ont déjà fait savoir, à travers le score du président en 2018, qui était en deçà de celui qu’il a réalisé en 2013 », ajoute-t-il.

Que va valoir une Assemblée nationale qui sera élue par moins de 30% des électeurs ?

Malgré une campagne plus dense sur le terrain et sur les réseaux sociaux, Karim Keïta, président de la commission défense et sécurité de l’Assemblée nationale et fils du président, devra faire face à un second tour pour conserver son siège de député de la commune II du district de Bamako.

Le président de l’actuelle Assemblée nationale, Issaka Sidibé, est mis en ballottage à Koulikoro. Même sort pour Moussa Timbiné, président de la jeunesse du RPM et premier vice-président de l’Assemblée nationale sortante, en Commune V, et Mamadou Diarrassouba, secrétaire à l’organisation du parti et Premier questeur de l’Assemblée, à Dioïla.

« Nous assisterons au sortir de ces législatives à l’émergence de plusieurs partis politiques au Parlement. L’ADP-Maliba, Yelema et la Codem ont réussi à qualifier chacun au moins une dizaine de candidats au second tour. La suprématie des trois ténors : RPM, URD, Adema sera sérieusement entamée », se réjouit Housseini Amion Guindo, ministre de l’Environnement et président de la Convergence pour le développement du Mali (Codem).

Interrogations sur le second tour

« L’ASMA (le parti de l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubeye Maïga, NDLR) est au second tour dans de nombreuses localités et peut s’en tirer avec une dizaine de sièges s’il réussit à nouer des alliances, au terme des tractations politiques en cours », ajoute le chercheur Baba Dakono.

« Tout cela augure de l’émergence de ces forces politiques qui n’ont pas encore renversé la tendance, mais qui vont jouer un rôle important sur la scène politique. Le RPM pourrait difficilement avoir une majorité absolue dans la prochaine Assemblée sans former des alliances », explique-t-il. Alors que les regards sont déjà tournés vers la présidentielle de 2023, les coalitions pourraient être chamboulées au sein de la nouvelle Assemblée.

En attendant la validation des résultats du premier tour par la Cour constitutionnelle, de nombreuses interrogations subsistent quant à la tenue du second, prévu le 19 avril. Au-delà des préoccupations sécuritaires, l’épidémie de coronavirus inquiète. Après avoir longtemps été officiellement épargné par la pandémie du Covid-19, le Mali comptait 39 cas le 3 avril.

Le ministre Housseini Amion Guindo estime ainsi que « l’évolution de la situation sanitaire pourrait avoir un impact sur le second tour ». « Si l’épidémie devait empirer, on pourrait s’acheminer vers un report du scrutin », estime-t-il.

Mais pour l’heure, le renouvellement des 147 députés, reporté à plusieurs reprises depuis octobre 2018, est perçu comme un moyen de restaurer la légitimité du Parlement. « D’un point de vue légal, les députés seront légitimes. Mais cela démontre qu’il y a un important fossé entre les dirigeants et les populations. Que va valoir une Assemblée nationale qui sera élue par moins de 30% des électeurs ? N’importe quel influenceur pourra capitaliser sur les frustrations pour mobiliser contre le régime », prévient Baba Dakono.

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