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Éthiopie : Abiy Ahmed, entre crise politique et crise sanitaire

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Abiy Ahmed, Premier ministre de l'Ethiopie

Abiy Ahmed, Premier ministre de l'Ethiopie © © Themba Hadebe/AP/SIPA

Deux ans après l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, la transition éthiopienne est à un tournant. Alors que le pays doit faire face à la pandémie de coronavirus et que les élections générales ont été reportées, l’opposition réclame des garanties pour l’organisation d’un scrutin crédible.

Si le coronavirus n’a pour l’instant fait aucun mort en Éthiopie, l’épidémie compte déjà une victime collatérale : les élections générales, qui devaient se tenir le 29 août prochain, ont été officiellement reportées par la commission électorale éthiopienne (Nebe). 

La décision, communiquée le 31 mars, n’a surpris personne. À l’heure où le continent concentre tous ses efforts, sanitaires et économiques, à la limitation des effets du virus, nombreux sont les pays à avoir gelé leurs activités politiques, parvenant même, dans certains cas, à une forme « d’union sacrée » autour de la riposte. 

Sans doute le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, qui s’est personnellement investi dans la lutte contre le virus en pilotant, avec le milliardaire chinois Jack Ma, la livraison de matériel médical en Afrique, espère-t-il lui aussi bénéficier d’un temps mort. Mais la trêve politique pourrait ne pas avoir lieu.

Certes, le report du scrutin semblait inévitable, même avant l’arrivée du virus sur le continent. La date initiale, en pleine saison des pluies, soulevait de nombreuses interrogations, et plusieurs partis d’opposition, comme le Mouvement national Amhara (NaMa), avait déjà réclamé un « délai supplémentaire pour privilégier la lutte contre la pandémie ». 

Mais l’annonce de la modification du calendrier électoral est aussi venue renforcer l’inquiétude de certains observateurs et d’une partie de l’opposition sur la possibilité d’organiser les élections « crédibles et libres » promises par Abiy Ahmed. 

Une « excuse acceptable » ?

« L’épidémie donne une excuse acceptable au pouvoir pour reporter un scrutin qu’il n’aurait pas pu organiser à temps », accuse Jawar Mohammed, l’un des principaux opposants au Premier ministre. « En réalité, la plupart des partis d’opposition n’étaient pas plus prêts que la commission électorale, et ils étaient également mécontents des restrictions du gouvernement sur leur activité. C’est peut-être, avec la pandémie, la raison pour laquelle il n’y a pas eu de réaction plus critique, a déclaré William Davison, analyste de Crisis Group pour l’Éthiopie. De plus, il existe toute une liste de conditions préalables qui ne sont pas encore finalisées. »

Passé l’enthousiasme qu’ont suscité les premiers mois d’Abiy Ahmed à la tête du pays, ce vote fait pour lui figure de test. »

À moins de cinq mois de la date initialement fixée, de nombreux dossiers sont en effet à la traîne : la formation du personnel électoral n’a pas pu avoir lieu en raison de l’épidémie et de la fermeture des frontières de plusieurs régions. L’inscription sur les listes électorales, autre chantier crucial, n’a pas été facilitée par les multiples reports du recensement, prévu depuis 2017. Bien qu’il soit possible d’organiser le scrutin sans avoir à passer par cette étape, l’absence de recensement depuis 2007 et de redécoupage de la carte électorale depuis 1995 menace la crédibilité du scrutin. « Ce délai supplémentaire peut être vu comme une opportunité pour remettre la transition sur de bons rails », juge William Davison. 

Passé l’enthousiasme qu’ont suscité, notamment au sein de la communauté internationale, les premiers mois d’Abiy Ahmed à la tête du pays, ce vote fait figure de test pour le Premier ministre. 

Pour certains, les élections doivent permettre de confirmer les espoirs soulevés par le discours réformateur de cet Oromo de 43 ans, qui, en deux ans, a métamorphosé un paysage politique monolithique. Pour d’autres, elles risquent d’aggraver les tensions ethniques qui touchent déjà plusieurs régions du pays et de renforcer les accusations de dérives autoritaires – récurrentes dans l’opposition – visant Abiy Ahmed. 

Plusieurs mois d’incertitude

La transition se trouve donc à un tournant. Abiy Ahmed avait promis à plusieurs reprises que les élections se tiendraient dans les délais, car, selon la Constitution, elles doivent être organisées au plus tard un mois avant la fin de l’actuelle législature, c’est-à-dire au début de septembre. En annonçant leur report sans préciser de nouveau calendrier, la commission électorale a ouvert la voie à plusieurs mois d’incertitudes. 

Le risque d’un vide institutionnel, périlleux en cette période de bouleversements politiques, plane sur l’Éthiopie. Dès lors, Abiy Ahmed dispose de deux options. La première est d’activer l’article 60 de la Loi fondamentale et de dissoudre le Parlement. Cela impliquerait d’organiser un scrutin au plus tard six mois après cette dissolution et laisserait à la formation au pouvoir, le nouveau Parti de la prospérité (PP), et donc à Abiy Ahmed, le soin de gérer les affaires courantes. 

Abiy n’a pas le choix, il ne pourra pas dicter le nouveau calendrier sans consulter l’opposition

La seconde est de déclarer l’état d’urgence le temps de contenir l’épidémie. Un choix qui pourrait se révéler dangereux, puisqu’il prolongerait certaines mesures, comme l’interdiction pour les partis politiques de se rassembler. Cette disposition est déjà très critiquée par l’opposition, qui accuse la formation au pouvoir de poursuivre ses meetings et n’hésite pas à accuser le Premier ministre d’autoritarisme. 

« Abiy n’a pas le choix, il ne pourra pas dicter le nouveau calendrier sans consulter l’opposition, estime Jawar Mohammed. S’il ne le fait pas, il prouvera que le passage du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) au PP n’est qu’un changement de nom et non de méthode. »

Vent de contestation

En exil aux États-Unis jusqu’en août 2018, ce cyberactiviste, patron de la chaîne Oromia Media Network, a, depuis son retour, pris ses distances avec Abiy Ahmed, dont il a un temps été un allié. « Je n’ai jamais été un partisan d’Abiy, mais nous avons été proches dans le sens où nous échangions directement sur plusieurs sujets, explique le bouillant militant. Aujourd’hui, il ne supporte plus la contradiction. »

Souvent soupçonné d’avoir été derrière les manifestations qui, entre 2016 et 2018, ont déferlé sur l’Oromia, qui abrite plus d’un tiers de la population du pays, Jawar Mohammed reste un personnage clivant dont le discours, bien que populaire dans le fief d’Abiy, est perçu comme extrémiste. 

Aujourd’hui, la région est confrontée, dans sa partie Ouest, à des affrontements entre l’armée et certains mouvements rebelles, alors qu’internet, suspendu pendant plusieurs semaines, vient à peine d’être rétabli. Le vent de contestation qui a indirectement porté Abiy au pouvoir ne semble pas s’être calmé. 

Une bataille idéologique devrait succéder à la bataille sanitaire. 

En transformant en un rassemblement plus large l’EPRDF, qui regroupait depuis 1991 les quatre partis dominant les régions Oromia, Amhara, Tigray et la Région des nations, nationalités et peuples du Sud, Abiy a fait le pari de l’unité. C’est le fameux « Medemer », auquel il a même consacré un livre. 

Faisant la promotion d’une politique économique plus libérale et d’un pouvoir plus centralisé, le Premier ministre éthiopien espère reléguer les considérations ethniques au second plan. « Le PP va attiser la peur d’un ethno-nationalisme qui menace l’unité du pays, et les ethno-nationalistes vont s’appuyer sur la crainte d’une perte d’autonomie, explique un analyste basé à Addis-Abeba. C’est une bataille idéologique qui s’annonce. » Une bataille qui succédera à celle, sanitaire cette fois, que doit d’abord livrer le Premier ministre éthiopien.

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