Société

Mamadou Dia et Valdiodio Ndiaye, ces compagnons de l’indépendance sénégalaise sacrifiés par Senghor

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Mis à jour le 04 avril 2020 à 09h46
De gauche à droite : Valdiodio Ndiaye, Mamadou Dia et Léopold Sedar Senghor, en 1961 à Dakar.

De gauche à droite : Valdiodio Ndiaye, Mamadou Dia et Léopold Sedar Senghor, en 1961 à Dakar. © DR

En 1962, le président Léopold Sedar Senghor fait arrêter puis condamner son Premier ministre, Mamadou Dia, et quatre de ses ministres, qui voulaient bousculer les intérêts français au Sénégal. À l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance, Jeune Afrique revient sur cette page méconnue de l’histoire post-coloniale.

Qu’a retenu l’Histoire du rôle de Mamadou Dia et de Valdiodio Ndiaye dans l’accession du Sénégal à l’indépendance, le 4 avril 1960 ? Éclipsés par la trace indélébile laissée par Léopold Sédar Senghor, président-poète et « père de l’indépendance », leurs noms ont été « jetés aux oubliettes par l’écriture d’une histoire politique et biaisée », tranche d’emblée l’historien sénégalais Iba Der Thiam.

Pourtant, Mamadou Dia, chef du premier gouvernement indépendant du Sénégal, et Valdiodio Ndiaye, qui fut un temps son ministre de l’Intérieur, ont été bien plus que des seconds couteaux dans l’histoire contemporaine du pays.

Disgrâce

Longtemps considéré comme le protégé de Senghor, auprès de qui il siégea à l’Assemblée nationale française, Mamadou Dia est président du Conseil dès 1956, avant de rempiler en 1960 lors de l’Indépendance. Il est l’homme de la politique intérieure et des affaires économiques. Léopold Sédar Senghor, lui, a la main sur la politique extérieure. Une organisation bicéphale du pouvoir, calquée sur celle de la IVe République française, qui va rapidement mettre à nu les dissensions entre les deux hommes et valoir à Mamadou Dia de tomber en disgrâce, dès 1962.

Au sein du premier gouvernement Dia, une autre figure montante de la politique sénégalaise : Valdiodio Ndiaye, charismatique avocat à qui l’on a confié le portefeuille de l’Intérieur. De son nom, il ne reste aujourd’hui que les lettres noires qui ornent l’enceinte du lycée éponyme, sis à Kaolack, ville fluviale du bassin arachidier dont il était originaire.

Toute une génération a pourtant été marquée par son discours sur la Place Protêt (rebaptisée Place de l’Indépendance en 1961), à Dakar, le 26 août 1958. Alors que le président est en Normandie et que Mamadou Dia est retenu en Suisse pour une cure, c’est Valdiodio Ndiaye qui reçoit le Général de Gaulle, lequel achève à Dakar un périple africain qui l’a mené à Fort-Lamy (actuelle N’Djamena), Alger, Brazzaville, Abidjan ou encore Conakry.

Une tournée dans les colonies, un mois seulement avant le référendum constitutionnel qui posera les bases de la Ve République. À travers ce vote, les colonies africaines doivent choisir : la « communauté avec la France », en votant oui ; ou « l’indépendance dans la sécession », en votant non.

Plaidoyer indépendantiste

Devant une foule galvanisée et un général de Gaulle « visiblement irrité », selon certains récits de l’époque, Valdiodio Ndiaye déroule son plaidoyer en faveur de l’indépendance sénégalaise. « Le peuple d’Afrique, comme celui de France, vit en effet des heures qu’il sait décisives et s’interroge sur le choix qu’il est appelé à faire. Dans un mois, le suffrage populaire, par la signification que vous avez voulu donner à sa réponse Outre-mer, déterminera l’avenir des rapports franco-africains. Il ne peut donc y avoir aucune hésitation. La politique du Sénégal, clairement définie, s’est fixé trois objectifs qui sont, dans l’ordre où elle veut les atteindre : l’indépendance, l’unité africaine et la Confédération », tonne-t-il.

Amnésie collective

Aujourd’hui, peu de traces subsistent de ces premières revendications indépendantistes. Dans une forme d’amnésie collective, le Sénégal n’a retenu que la chute de Mamadou Dia et de ses ministres Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye et Alioune Tall.

« On les a décrit comme ceux qui avaient conjuré contre la sécurité de l’État, éludant complètement le rôle qu’ils ont joué dans l’indépendance sénégalaise. Pourtant, si la question de l’indépendance avait été uniquement entre les mains de Senghor, nous serions peut-être encore sous domination française », analyse Iba Der Thiam.

En décembre 1962, les cinq hommes sont arrêtés, accusés par le président Senghor de fomenter un coup d’État. En mai 1963, alors que le procureur général n’a requis aucune peine, Mamadou Dia est condamné à perpétuité, tandis que ses quatre ministres écopent de 20 ans d’emprisonnement. Ils seront graciés onze ans plus tard, avant d’être finalement amnistiés en 1976.

La mainmise sur les médias d’État du Parti socialiste, alors parti unique, et onze années d’incarcération à la maison d’arrêt de Kédougou auront suffi à les effacer partiellement de l’histoire contemporaine du Sénégal.

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur », renchérit Amina Ndiaye-Leclerc. Depuis des années, la filles de Valdiodio Ndiaye a entrepris un travail de réhabilitation de la mémoire de son père, à travers notamment la production de plusieurs films documentaires. Le prochain, en préparation, s’intitulera Valdiodio Ndiaye, Un procès pour l’histoire. Une manière de « réhabiliter les héros de l’indépendance », clame-t-elle.

Pour mener à bien ce travail, son chemin de croix a commencé par la collecte des archives disponibles. Au Sénégal, « il n’y a quasiment rien » ; au Fort d’Ivry, en France, où se trouvent les archives audiovisuelles de la Défense, on entend Valdiodio Ndiaye mais on ne le voit jamais sur les images du discours de la Place Prôtet, assure-t-elle. « Le film d’archives a été coupé. J’ai l’impression qu’il y a eu une volonté d’effacer mon père et Mamadou Dia de l’Histoire. »

Si l’État sénégalais a, de son côté, rendu hommage à Mamadou Dia en baptisant en 2019 son « Building administratif » du nom de l’ancien président du Conseil, la réparation mémorielle reste lente. Du côté du Parti socialiste, qui a honoré Senghor et Lamine Guèye, rien n’a été fait concernant les ex-« conjurés ».

« L’idée de baptiser l’une des salles du siège parti du nom de Mamadou Dia avait été évoquée, mais on ne peut pas donner le nom d’une pièce à chaque disparu », explique Abdoulaye Vilane, porte-parole du PS et membre de la majorité présidentielle. Mais celui-ci l’assure : « Un jour viendra où l’Histoire leur rendra justice. »

Une justice qui passera aussi par les manuels scolaires. « Valdiodio Ndiaye et Mamadou Dia ont joué un rôle beaucoup plus important dans les premières heures du Sénégal indépendant que celui qu’on leur prête aujourd’hui », rappelle Iba Der Thiam, qui avait 23 ans en 1960.

C’est pourquoi cet épisode passé sous silence trouvera « une place particulière », parmi les 25 volumes de l’histoire générale du Sénégal, en cours d’écriture, assure-t-il. Ce colossal projet, initié en 2013 avec le soutien du président Macky Sall, a pour vocation de réécrire l’histoire du Sénégal de la Préhistoire à nos jours. « Nous rendrons justice à la mémoire de tous ceux qui ont été injustement traités, comme Mamadou Dia ou Valdiodio Ndiaye. Nous tenterons tout simplement de rétablir la vérité, avec notre lecture historique », résume Iba der Thiam, assurant qu’il ne s’agira « de faire le procès de personne, car l’Histoire n’est pas un tribunal ».

Réhabilitation juridique

Au-delà de la réparation mémorielle, Amina Ndiaye-Leclerc, elle, attend une réhabilitation judiciaire. « C’est une chose de graver des noms sur des bâtiments publics, c’en est une autre de graver dans le marbre une vérité judiciaire occultée », martèle la fille de Valdiodio Ndiaye, plaidant pour la révision du procès.

Plusieurs fois, cette idée été soulevée pendant la présidence d’Abdoulaye Wade (qui fut l’un des avocats de Mamadou Dia en 1963 aux côtés, notamment, de l’ancien garde des Sceaux français Robert Badinter). mais elle ne s’est jamais concrétisée.

Pas même lorsque Ousmane Camara, alors procureur général, a consigné dans ses mémoires, parus en 2010, le désaveu cinglant d’un procès qui ne fut à ses yeux qu’une parodie de justice : « Je sais que cette Haute Cour de justice, par essence et par sa composition, a déjà prononcé sa sentence avant même l’ouverture du procès. La participation des magistrats que sont le président, le juge d’instruction et le procureur général ne sert qu’à couvrir du manteau de la légalité une exécution sommaire déjà programmée. »

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