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Dalil Boubakeur : une voix du juste milieu

Recteur de la Mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman (CFCM)

Par - par Frédérique Letourneux
Mis à jour le 18 mai 2003 à 23:00

Le recteur de la Mosquée de Paris entend avant tout militer pour « un islam libéral, moderne et intégré dans la société », ainsi qu’il le rappelle dans son récent ouvrage d’entretiens Non ! L’islam n’est pas une politique(*). Une voix du juste milieu, donc, fustigeant les mouvements qui « canalisent la jeunesse vers une vision politique et islamiste » et prônant la laïcité. À la Grande Mosquée de Paris, pas de barbus en djellaba, mais des hommes en costume-cravate qui gèrent une véritable petite entreprise. Alors que le recteur revendique déjà l’adhésion de près de quatre cents associations islamiques modérées, il assurait dans une récente interview au quotidien français Le Figaro que « pas moins des deux tiers des musulmans [étaient] sous [leur] bannière ».
Une façon de justifier sa toute nouvelle fonction de président du Conseil français du culte musulman (CFCM). Pourtant, au regard des résultats des élections organisées au niveau régional (lire ci-contre), il n’aurait jamais dû endosser le rôle de « guide » de la communauté musulmane de France. Mais Dalil Boubakeur, en fin négociateur, avait préparé ses arrières en arrachant de haute lutte, au cours de négociations fleuves, sa place de chef. Dans cette quête du pouvoir, ce grand ami de Jacques Chirac a toujours été assuré, plus ou moins à mots couverts, du soutien du ministère de l’Intérieur, sous le prétexte qu’il « rassure les non-musulmans ».
Il vrai que, depuis 1992 – date de son accession, avec l’accord du gouvernement algérien, à la tête de la Grande Mosquée de Paris -, Dalil Boubakeur a su devenir l’interlocuteur obligé des autorités françaises. Au fil des années, il est devenu un habitué des salons feutrés, jusqu’à se « couper » complètement de la réalité du terrain, disent ses détracteurs. S’il plaît tant aux autorités, c’est sans doute qu’arrivé en France à l’âge de 15 ans ce cardiologue de formation a l’image du bon père de famille. Pétri de culture française, il défend la religion musulmane en la présentant d’abord comme un humanisme et une spiritualité. Un profil de laïc qui contraste avec celui de son théologien de père, Hamza Boubakeur – ancien recteur de la Mosquée de Paris de 1957 à 1982 et auteur d’une des plus importantes traductions en français du Coran. Cultivant une image d’oecuméniste tolérant, il se veut l’ultime rempart contre la montée de l’intégrisme.
Mais alors qu’il fustige l’emprise grandissante des pays étrangers sur l’islam de France, il omet souvent de rappeler qu’il a lui-même le statut de diplomate et qu’il reçoit son salaire directement du gouvernement algérien. Ainsi, bien qu’il répète à l’envi qu’il n’existe aucune « coupure entre les musulmans de la première et de la seconde génération », Dalil Boubakeur fait assurément partie de celle des « parents ». À 60 ans, cet homme aux allures de nabab semble avoir davantage d’influence sur les élites que sur les jeunes « Beurs », grands perdants du processus de consultation.

* Éditions Desclée de Brouwer, février 2003.