Économie

Carlos Lopes : « L’Afrique pourrait sortir de cette crise si elle recevait 200 milliards de dollars »

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Carlos Lopes, en juillet 2018.

Carlos Lopes, en juillet 2018. © Vincent Fournier/JA

L’économiste bissau-guinéen analyse la crise sanitaire et ses conséquences à l’échelle du continent. Craignant que l’Afrique soit la grande oubliée des mesures préconisées par les institutions internationales et les grandes puissances, il salue néanmoins leur retour à un certain interventionnisme.

Ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA), l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes enseigne actuellement à l’Université du Cap et à Sciences-Po Paris. Il est également le haut représentant de l’Union africaine dans le cadre des négociations pour de nouveaux accords avec l’Union européenne, qui doivent succéder à ceux de Cotonou. Pour Jeune Afrique, il livre son analyse sur les conséquences économiques de la crise du coronavirus et les mesures de soutien prises par les institutions financières.

Jeune Afrique : La crise du coronavirus est un cataclysme pour toutes les économies mondiales. Comment va-t-elle se répercuter sur les économies africaines ? 

Carlos Lopes : Le pic de contamination n’est pas encore atteint en Afrique. Mais, d’un point de vue économique, c’est comme si l’on était déjà les deux pieds dedans ! Car l’activité industrielle s’est complètement arrêtée dans les pays avec les chaînes de valeur les plus importantes. La demande en matières premières connaît une réduction drastique. Or trente-cinq pays africains figurent dans la catégorie des pays qui en sont hautement dépendants. La consommation interne, qui constitue les deux tiers de la croissance africaine, a été brutalement réduite. Mais il y avait déjà des signaux préoccupants avant l’arrivée de ce fléau, que cette crise vient renforcer.

En raison de l’endettement des pays africains ? 

Le poids du service de la dette publique avait considérablement augmenté, jusqu’à représenter, selon les prévisions, 44 milliards de dollars en 2020. De plus, l’épidémie de coronavirus advient pratiquement au même moment que la descente aux enfers des prix du pétrole, résultat d’une guerre commerciale entre l’Arabie saoudite et la Russie. Tous les pays pétroliers ont connu tout d’un coup une fonte de leur espace fiscal, car leur budget tablait sur un baril à 50 dollars, et ils se retrouvent avec un pétrole à 20 dollars.

La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine et une réduction de la demande chinoise affectaient déjà les cours des matières premières. Ce dont pâtissaient des économies comme le Nigeria, dont la trésorerie publique est fortement dépendante de ces fluctuations. L’Afrique du Sud rencontrait des problèmes importants avec ses entreprises publiques qui se répercutaient dans l’ensemble de l’économie. De même pour l’Angola et l’Algérie.

Enfin, il y avait beaucoup de spéculations sur les monnaies africaines. Ce qui créait une immense volatilité des devises. Celles-ci ont perdu de leur valeur, au Ghana, en Afrique du Sud, au Kenya. Dans ce climat international instable, il était devenu plus risqué d’investir en Afrique. Avec l’alignement de ces éléments, nous avons normalement comme réponse des interventions de politique monétaire forte. Et quand vous n’avez pas d’espace fiscal, vous ne pouvez pas les appliquer avec la même aisance que les pays qui ont cette facilité. En résumé, nous traversons une tempête parfaite !

Dans des économies extrêmement fragilisées, il y a de quoi craindre une prolifération du terrorisme, de la migration, des trafics

Selon l’OIT, 25 millions d’emplois pourraient disparaître dans le monde à l’issue de cette crise. Comment prévenir le ravage social qui s’annonce sur le continent ? 

C’est cela qui me fait peur. Il y aura des ravages considérables. Des conflits résulteront du possible manque d’intervention économique et budgétaire. C’est cela qu’il faut dire à la communauté internationale, notamment à nos amis européens, qui ne doivent pas dissocier conflits, tensions sociales et coronavirus. Cela se joue à leurs portes.

Les économies de pays comme le Burkina ou le Mali étaient extrêmement fragilisées par les phénomènes terroristes. S’ils perdent toute liquidité, des tensions sociales seront exploitées par des terroristes et par toutes sortes de mouvements. Il y a de quoi craindre une prolifération du terrorisme, de la migration, des trafics.

Les pays peuvent créer des fonds de solidarité pour aider les plus pauvres, mais ils ne peuvent pas se permettre de rémunérer les travailleurs informels en temps de crise

Des aides publiques en cash aux travailleurs informels affectés par le confinement sont évoquées. Est-ce une solution ? 

Un pays comme le Botswana, qui a des programmes de revenus universels, peut l’élargir à davantage de récipiendaires, car il dispose de réserves considérables. Cela reste un cas exceptionnel.

Je ne pense pas que cela soit possible ailleurs en Afrique. Les pays peuvent créer des fonds de solidarité pour aider les plus pauvres, des banques alimentaires, mais ils ne peuvent pas se permettre de rémunérer ces travailleurs informels en temps de crise.

Il y aura 5 000 milliards de dollars injectés dans l’économie mondiale. Et les Africains risquent d’être complètement laissés de côté

Injection de 5 000 milliards de dollars dans l’économie mondiale, lignes de crédits ouvertes par plusieurs institutions africaines de financement, suspension des dettes… Ces mesures d’urgence vous semblent-elles à la hauteur de la situation ? 

Les États-Unis comme l’Europe interviennent avec des politiques de relance économique fortes. Ils parlent d’injecter 10 % de leur PIB. Il y aura 5 000 milliards de dollars injectés dans l’économie mondiale. Et les Africains risquent d’être complètement laissés de côté. Si l’Afrique y arrive avec 1 % de son PIB, elle aura de la chance.

Le FMI a annoncé 50 milliards de dollars, dont 10 milliards pour les pays « pauvres », – une définition très vague qui n’existe d’ailleurs pas dans son lexique et qui pourrait comprendre autant le Kenya que le Pérou ou la Birmanie ! Pourtant, l’Afrique s’en sortirait si elle recevait 200 milliards de dollars.

Quant au paiement de la dette, il est suspendu, il n’est pas annulé. De toute façon, les pays n’étaient pas en mesure d’honorer leurs créances. Depuis la crise de 2008, les nations les plus puissantes ont fait tourner la planche à billets pour protéger leur économie car elles savaient qu’elles pouvaient le faire sous certaines conditions.

Nous aurions pu espérer au minimum que la réunion du G20 donne un signal pour protéger ceux qui investissent sur le continent

L’une d’entre elles était que des pays comme les nôtres paient des taux d’intérêts absolument prohibitifs. Car, quand il y a beaucoup de liquidités dans les pays riches, il y a nécessairement une répartition du risque qui affecte en particulier les économies en développement, avec une augmentation des taux d’intérêts pour les prêts aux États africains, avec des moyennes autour de 7 % sur les marchés internationaux, alors que les pays européens et le Japon paient des taux d’intérêts négatifs. Le monde n’est pas égal.

Nous aurions pu espérer au minimum que la réunion du G20, qui proclame toujours une attention particulière à l’Afrique, donne un signal pour protéger ceux qui investissent sur le continent. Il n’en a rien été. Hélas, un seul pays africain est assis à la table du G20, l’Afrique du Sud. Même le Nigeria, qui a une économie plus importante, n’en est pas membre.

Dès lors, qu’est-ce que les pays africains doivent mettre en place de façon prioritaire ?  

N’oublions pas que, sur trente pays dans le monde, seize pays africains figuraient au tableau de ceux qui avaient la plus grande croissance. Beaucoup de pays étaient en train de faire des efforts, en augmentant les recettes fiscales, en améliorant le fonctionnement des administrations publiques. Pour que cela ne soit pas perdu, ils doivent négocier avec les organismes financiers internationaux un paquet spécial avec une protection des acquis. Une seule suspension des dettes internationales n’est pas suffisante.

Les États doivent protéger au maximum leur tissu de petites et moyennes entreprises, qui vivent une situation sans précédent

Les États doivent protéger au maximum leur tissu de petites et moyennes entreprises, qui constituent un employeur de masse. C’est pour elles une situation sans précédent, à laquelle elles ne sont pas préparées. Cela ne peut pas se faire sans leur donner de la liquidité pendant une période de six mois maximum, même si cela oblige les pays à s’endetter davantage à court terme.

La machine sera ensuite relancée avec la consommation interne. Dans la plupart de ces pays, la consommation interne est le facteur de croissance. Si on la subventionne, même en s’endettant un peu, elle permettra de remettre les pays sur les rails. Les pays africains doivent aussi donner toute priorité à la gestion de leurs fonds de pension, dont les énormes ressources sont gérées de façon peu productive. C’est l’une des possibilités d’investissement institutionnel. Ils doivent ensuite utiliser les outils de politique monétaire possibles. Cela requiert d’eux qu’ils soient unis dans les négociations internationales sur la relance afin que leur voix soit plus audible.

Si les pays africains ne peuvent pas vraiment protéger leur population du virus, ce dernier, qui ne connaît pas de frontières, reviendra dans les pays riches avec plus de virulence

Enfin, la solidarité internationale doit agir. Pour cela, l’argument numéro un est sanitaire. Si les pays africains ne peuvent pas vraiment protéger leur population du virus, ce dernier, qui ne connaît pas de frontières, reviendra dans les pays riches avec plus de virulence. Cela ne passe pas par de l’assistance, mais par de l’investissement.

Selon la CEA, le PIB du Gabon, par exemple, pourrait chuter de 17 %. Que peuvent faire les États pétroliers qui vont voir leurs recettes fondre et leur endettement exploser ? 

Le prix du pétrole repartira à la hausse, mais pas immédiatement. La gestion de cette crise par des pays pétroliers dépendra surtout de leur marge de trésorerie. S’ils en disposent, ainsi que des réserves de devises au niveau de leur banque centrale, ils pourront pallier rapidement leurs difficultés. Ce sera probablement le cas pour l’Algérie. Mais d’autres, comme l’Angola, n’ont plus de marges. Cela offre à ce pays l’opportunité d’accomplir certaines réformes très difficiles : céder des entreprises publiques déficitaires, auditer les administrations, lutter contre la corruption, améliorer le code du travail, celui des investissements, celui des mines… Plus généralement, je pense qu’en dépit des dégâts que causera le Covid-19 cette année, 2021 sera une année de reprise, peut-être plus lente en Afrique.

Cette crise montre que les pays ne doivent pas dépendre, du point de vue des chaînes de valeur, d’une seule géographie

La Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) devait entrer en vigueur dans quelques mois. La crise sanitaire actuelle peut-elle la retarder ?

Il faut s’attendre au report de sa mise en place. Du point de vue politique, cette crise aide la Zlecaf car elle montre que, malgré l’interdépendance de toutes les économies, tous les pays arrivent à mettre en place une protection nationale. Nous, nous allons défendre une protection qui n’est pas nationale, mais continentale.

Cette crise a aussi montré que les pays ne doivent pas dépendre, du point de vue des chaînes de valeur, d’une seule géographie, qu’un seul type de production ne doit pas être installé dans une seule région du monde. Car, en cas de crise, le risque existe de ne plus avoir de ravitaillement. Et des pays qui se situent à la périphérie, comme en Afrique, des grandes chaînes de production mondiales paient encore plus lourdement cette facture.

Il faut que des produits similaires puissent être fabriqués dans différentes parties du monde et que des parties de la chaîne de valeur puissent être installées en Afrique. C’est très important de pouvoir intégrer cela dans la négociation. Cela crée une possibilité pour l’Afrique.

Les économies les plus puissantes de la planète, quand elles en ont besoin, redonnent à l’État tout son sens

Cette crise remet l’État au cœur de l’économie. Les politiques ultralibérales vous laissaient plutôt sceptiques. Est-ce que cette crise vous donne raison ? 

On discute souvent de l’implication d’un pays comme l’Éthiopie dans sa politique industrielle, mais il y a une politique industrielle en France, menée par l’État, et cela ne pose de problème à personne ! Ce que l’on a constaté, c’est que les économies les plus puissantes de la planète, quand elles en ont besoin, redonnent à l’État tout son sens.

C’est extraordinaire : le FMI et la Banque mondiale, qui étaient contre des positions que des gens comme moi défendaient, sont désormais tout à fait alignés sur le besoin de mettre en pratique la transformation structurelle, la politique industrielle, le rôle de l’État. C’est un changement profond.

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