Politique

[Tribune] Mais si, mais si, la société existe

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Mis à jour le 07 avril 2020 à 13h07

Par  Fouad Laroui

Ecrivain

Le Premier ministre britannique Boris Johnson, le 5 avril 2020 au siège des Nations unies à New York.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson, le 5 avril 2020 au siège des Nations unies à New York. © Dennis Van Tine/STAR MAX/IPx/AP/SIPA

Dans les années 1980, époque du libéralisme triomphant, Margaret Thatcher avait décrété la fin de la « société », notion qui cédait la place à celle de l’individu libre et responsable de ses choix. Il semble que la crise du coronavirus remette pourtant la société au centre du jeu, et c’est un autre Premier ministre britannique, Boris Johnson, qui le dit.

Dans l’avalanche, que dis-je, le tsunami d’affirmations péremptoires, d’annonces plus ou moins farfelues et de déclarations martiales qu’a suscitées le Covid-19, une phrase mérite qu’on s’y arrête tant elle est emblématique d’une mutation profonde – et c’est une mutation qui nous affecte tous. Cette phrase a été prononcée par le Premier ministre britannique Boris Johnson dimanche 29 mars depuis l’appartement où il était confiné pour cause d’infection par le coronavirus, avant d’être admis en soins intensifs ce lundi.

Il a dit quoi, l’hirsute Boris ? Ceci : « There really is such a thing as society », soit : « La société, ça existe vraiment. » Et alors ? dira-t-on. C’est une observation plutôt banale.

Certes. Mais elle ne l’est pas si on la replace dans ce qu’on pourrait appeler pompeusement la diachronie. Il faut remonter à 1979 et à la victoire des Conservateurs aux élections législatives de cette année-là pour en comprendre la signification. Margaret Thatcher était devenue Premier ministre avec la ferme intention d’en finir avec toute trace de socialisme ou d’étatisme. Il s’agissait de promouvoir le marché et la libre-entreprise. Au centre de son dispositif elle plaça l’individu, nouveau fétiche, l’individu libre de ses choix, libre d’entreprendre ou non, responsable de son bien-être et de sa destinée. L’individu ? lui demanda-t-on, mais que faites-vous de la société ? Arriva alors sa réponse tranchante et définitive : « La société, ça n’existe pas. » Et toc !

Ultralibéralisme et égoïsme

Pour être honnête, il faut dire que la mère Thatcher avait continué en soulignant le rôle central de la famille et la nécessité de prendre soin de ses proches et de ses voisins. Mais cet ajout s’est perdu, comme il arrive souvent dans le cas de phrases historiques qui nous sont parvenues tronquées. Seul resta ce qui devint rapidement le mantra de l’individualisme néolibéral. There is no such thing as society. Et que chacun se débrouille !

L’élection de Mme Thatcher puis celle de Ronald Reagan l’année suivante marquèrent le début de trois décennies d’un ultralibéralisme basé sur ce mantra auquel s’ajouta le fameux greed is good ! (la cupidité, c’est bien !) de Gordon Gekko. La société s’était dissoute dans l’égoïsme.

Cela a duré, en gros, une génération. Et voilà qu’un petit microbe invisible vient nous rappeler à quel point nous avons besoin les uns des autres, à quel point la société existe – heureusement. Si chacun ne se préoccupe que de sa petite personne, ces jours-ci, nous serons tous morts avant l’Assomption.

Et que serait la société sans État ? Le coronavirus a définitivement ridiculisé les anarchistes, les libertariens de salon et les anarcho-syndicalistes chers à Chomsky. Dans Ma vie, son autobiographie, Trotsky racontait avec humour comment il se débarrassait des anarchistes qui voulaient débattre avec lui en leur posant une seule question : « Dans votre utopie, qui s’occupera des trains ? » Pendant qu’ils cherchaient la réponse, il en profitait pour s’éclipser… On pourrait actualiser la phrase malicieuse de Trotsky en demandant à tous ceux qui prêchent le dépérissement de l’État : « Qui combattra la pandémie ? »

Une bonne nouvelle

Boris Johnson, les yeux rougis, la chevelure plus en bataille que jamais, le souffle court, vient d’enterrer le thatchérisme en une phrase, une seule. Et pourtant, la Dame de fer figurait en bonne place dans son Panthéon personnel, à côté de Churchill et de Périclès. Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis. Espérons que tous les contempteurs de l’État fassent preuve d’autant de sagacité que le Prime minister de Sa Gracieuse Majesté.

Alors oui, la société est de retour. L’État aussi. Et c’est une bonne nouvelle.

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