Politique

Niger : Issoufou Katambé, un ministre « secret-défense » à la tête d’une armée ébranlée

Issoufou Katambé, ministre de la défense du Niger

Issoufou Katambé, ministre de la défense du Niger © © Louis Vincent

Alors qu’il a lancé, à la demande du chef de l’État, un audit de son ministère de la Défense qui promet déjà d’être explosif, Issoufou Katambé est au centre des attentions. Portrait de cet homme de l’ombre, vieux compagnon de Mahamadou Issoufou et pilier du parti au pouvoir.

Ce 11 décembre 2019, Issoufou Katambé mesure une nouvelle fois l’ampleur de la tâche qui lui incombe désormais. Dans le Boeing présidentiel qui les ramènent d’Assouan, où ils étaient les invités du Forum pour la paix et le développement durables, le ministre de la Défense et le chef de l’État, Mahamadou Issoufou, se préparent à des moments difficiles.

Quelques heures plus tôt, ils ont appris la mort de 71 soldats nigériens dans l’attaque du camp militaire d’Inates. À quelques kilomètres de la frontière malienne, dans la région de Tillabéry, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a une nouvelle fois frappé. L’armée est ébranlée. Le pays stupéfait. Le ministre de la Défense, lui, sait qu’il ne devra laisser transparaître aucune émotion sitôt atterri sur le tarmac de l’aéroport de Niamey.

Visage fermé, voix assurée, discours martial… La panoplie du ministre chef de guerre, Issoufou Katambé l’avait déjà endossée quelques semaines plus tôt, en des circonstances moins tragiques. C’était lors d’un autre forum sur la paix et la sécurité en Afrique, à Dakar. À la tribune, très applaudi, il avait martelé que « la sécurité [était] un bien mondial ». « Nous avons mis en place des coalitions en Syrie, en Afghanistan… Mais pas au Sahel. Pourquoi ? Est-ce une question de pétrole ? » s’interrogeait-il ce 19 novembre 2019.

L’homme de confiance du président

Nommé le 20 septembre, Issoufou Katambé réclamait plus de soutiens, davantage de financement et une amélioration du renseignement, afin de lutter contre « ces combattants qui n’ont pas peur de la mort ». Depuis, son discours n’a pas changé.

Dans son bureau du ministère de la Défense, sur le mur jouxtant la grande table de réunion, une carte du Niger s’étale en grand. Une zone en particulier attire le regard : la région avoisinant le Mali et le Burkina Faso, cette fameuse zone des Trois Frontières, où coulent le sang et le fleuve Niger.

Mathématicien de formation, Issoufou Katambé fait face à l’équation la plus difficile de sa carrière. Homme de confiance du président Mahamadou Issoufou depuis des décennies, il analyse toutes les données – les effectifs de l’armée nigérienne, son équipement, la coopération internationale et régionale… – afin de trouver la solution au problème. Dès sa prise de fonctions, il a lancé, sur ordre du chef de l’État, un audit de son ministère, à la recherche des dysfonctionnements. Depuis, il ne décolère pas.

En privé, il a juré de « faire payer » ceux qui ont commis des malversations au sein de l’armée

En quelques semaines, les enquêteurs ont trouvé des traces de surfacturations, de contrats douteux, de capitaux envolés. En privé, auprès de ses proches de la région de Tahoua, Issoufou Katambé a juré de « faire payer » ceux qui ont osé commettre des malversations au sein même d’une armée en guerre et en difficulté. À l’occasion d’une visite officielle en Russie, en janvier, il a même discrètement enquêté lui-même auprès de certains fournisseurs du Niger.

En public, il est plus réservé. « L’audit n’est pas définitif. Les principaux acteurs concernés doivent encore être confrontés aux premiers résultats, puis le rapport sera transmis au chef de l’État », confie un de ses collaborateurs.

Le dossier est explosif : il pourrait mettre en cause plusieurs de ses prédécesseurs, notamment Kalla Moutari et Mahamadou Karidjo, par ailleurs cadres, comme Katambé, du parti au pouvoir, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS). Un coup dur alors que se profile une élection présidentielle, à la fin de l’année.

Formé en URSS

Casse-tête militaire. Enjeux politiques. Projecteurs médiatiques. En un peu plus de six mois au ministère de la Défense, Issoufou Katambé est entré dans une autre dimension. « Il n’aime pas particulièrement ça, explique un de ses intimes. C’est quelqu’un de réservé, qui préfère agir en restant en retrait. »

Né le 21 janvier 1953 à Madaoua, dans la région de Tahoua, il baigne pourtant dans les sphères du pouvoir dès son jeune âge. Il est élevé par son frère, feu Garba Katambé, ancien ministre de la Fonction publique et maire de Niamey sous le président Hamani Diori. C’est cet aîné qui l’emmène avec lui à la capitale : il intègre le Lycée national à la fin des années 1960.

Au lycée, il étudie aux côtés de Mahamadou Issoufou et de Foumakoye Gado, futur ministre du Pétrole

Il y étudie sous le regard du professeur de mathématiques Abaché Chaïbou, futur ministre de l’Enseignement supérieur, et devient secrétaire général de l’association des élèves en 1972. À ses côtés, à Niamey, un certain Mahamadou Issoufou, lui aussi attiré par les mathématiques et les sciences, et Foumakoye Gado, futur ministre du Pétrole.

Les trois jeunes hommes discutent d’algèbre, de chimie, mais aussi de syndicalisme. En octobre 1973, Katambé est arrêté pour « faits de grève » avec plusieurs camarades et condamné à quatre ans de prison. Il sera libéré et amnistié après le coup d’État de Seyni Kountché contre le président Hamani Diori, en avril 1974.

Son baccalauréat série C en poche et marqué par les idées socialistes, Issoufou Katambé choisit en 1976 de faire ses études en URSS, à l’université Gorky de Kharkov (aujourd’hui en Ukraine), et devient président de l’Association des étudiants nigériens en Union soviétique. Diplômé en 1982, il part poursuivre un doctorat dans le sud de la France, à Montpellier. De retour au Niger, il accepte un poste d’enseignant-chercheur en algèbre à l’université de Niamey.

Membre fondateur du PNDS

Comme l’ingénieur des mines Mahamadou Issoufou, l’homme de Madaoua fait ses armes dans la lutte syndicale. De 1988 à 1991, il est secrétaire national adjoint du Syndicat national des enseignants chercheurs (SNEC) – où un certain Mohamed Bazoum milite –, et, le 24 décembre 1990, lorsque le PNDS est créé, il fait partie de son Comité exécutif national.

Mahamadou Issoufou en devient le secrétaire général, Foumakoye Gado hérite du poste de premier secrétaire général adjoint, alors que Mohamed Bazoum – l’actuel ministre de l’Intérieur et candidat du parti à la prochaine présidentielle – en est le deuxième secrétaire général adjoint.

Katambé Issoufou est quant à lui nommé au poste de secrétaire aux relations extérieures. Il le restera pendant treize années, durant lesquelles il côtoiera la crème du socialisme ouest-africain, notamment le Burkinabè Salif Diallo, également très proche de Mahamadou Issoufou.

En 1991, alors que le PNDS intègre le gouvernement de transition du Premier ministre, Amadou Cheiffou, lui n’en fait pas partie. Il lui faudra attendre 1993 pour que Mahamadou Issoufou, chargé à son tour de former son équipe, le nomme secrétaire d’État à la Sécurité publique auprès du ministre de l’Intérieur.

Incarcéré sous Ibrahim Baré Maïnassara

Quand le Premier ministre Issoufou démissionne, en septembre 1994, Katambé retrouve l’ombre et son poste d’enseignant. Mais le cadre du PNDS n’abandonne pas le militantisme. Sous Ibrahim Baré Maïnassara, il est un opposant très actif. Il est même brièvement incarcéré, au camp militaire d’Ikrafane, dans la région de Tillabéry, aux côtés d’un autre militant socialiste, Hassoumi Massaoudou, alors patron de la propagande du parti.

Parmi les embastillés d’Ikrafane figure également le Touareg Maman Abou, directeur du journal d’opposition Le Républicain, militant du PNDS et futur conseiller du président Issoufou.

Le journaliste et le mathématicien, toujours amis aujourd’hui, se connaissent alors déjà bien. En 1991, lors de la conférence nationale qui a précédé le gouvernement de transition, ils ont mené ensemble les travaux de la commission des « crimes et abus », chargée d’instruire les dossiers relatifs « aux malversations économiques, politiques, et sociales ».

« Attentif mais têtu »

« Il a acquis une image d’homme intègre, qu’il a toujours aujourd’hui », explique un cadre du parti au pouvoir. « Les choses matérielles ne l’intéressent pas », confie un de ses collaborateurs, qui décrit un homme « réservé », « attentif mais têtu ». « Il écoute tous les avis, même s’il a déjà pris le sien et qu’il sait qu’il n’en changera pas », s’amuse encore notre source.

Issoufou Katambé ne sautera jamais le pas – politique – d’une candidature à une élection locale, contrairement à nombre de ses camarades, comme Mohamed Bazoum. « Jaloux de son indépendance », il préfère se consacrer à diriger la fédération du PNDS de Tahoua, sans chercher un fauteuil de député. En 2010 et en 2016, c’est d’ailleurs lui qui gère la campagne de Mahamadou Issoufou dans cette région considérée comme un réservoir de voix.

En 2011, alors que Mahamadou Issoufou prend la tête de l’État, son ami de lycée le suit comme ministre conseiller à la Présidence chargé des questions de sécurité. Un poste qu’il occupera jusqu’en 2017, avant d’être nommé ministre de l’Hydraulique.

Sa mission : inverser un rapport de forces qui semble favorable à l’État islamique

Désormais chargé de la Défense, il est l’un des visages du gouvernement. Ce père de deux enfants – un pharmacien et un agronome – a une mission : mener la guerre contre les terroristes jihadistes dans la zone des Trois Frontières et dans celle du lac Tchad, et inverser un rapport de forces qui semble favorable à l’État islamique, en particulier depuis l’attaque d’Inates.

Militant de toujours, il garde aussi en tête les intérêts du parti qu’il a contribué à fonder et dont il est membre du présidium. Pense-t-il, enfin, au dernier défi sanitaire en date qui n’épargne pas le Niger, la pandémie de coronavirus qui a poussé Mahamadou Issoufou à décréter un couvre-feu dans sa capitale ?

Ironie du sort, en 2009, le professeur Katambé, alors maître de conférences à l’Université de Niamey, avait fait partie d’un jury examinant la thèse d’un étudiant nigérien qu’il avait codirigée. Celle-ci était intitulée « Étude de quelques modèles épidémiologiques par les méthodes du calcul formel ». Sans doute en a-t-il conservé quelques souvenirs.

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