Justice

Algérie – Enquête sur le système Hamel : la corruption jusqu’au sommet de l’État

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Le général-major Abdelghani Hamel, directeur général de la sécurité nationale (DGSN), en 2012.

Le général-major Abdelghani Hamel, directeur général de la sécurité nationale (DGSN), en 2012. © Billal Bensalem/APP

Quinze ans de prison ferme et une amende de 8 millions de dinars : le verdict est tombé ce mercredi contre le général Abdelghani Hamel, poursuivi pour « blanchiment d’argent, incitation de fonctionnaires pour l’obtention d’indus avantages, non-déclaration de patrimoine et enrichissement illicite ». Son épouse et ses enfants écopent aussi de lourdes peines.

La première vague de révélations ? Les WikiLeaks, en 2010. La fuite de câbles diplomatiques américains avait appris aux Algériens l’étendue de la corruption, érigée en système et ancrée jusqu’au sommet de l’État. Une décennie plus tard, les procès qui se tiennent à Alger révèlent les détails de cette corruption, ses bénéficiaires ainsi que les mécanismes mis en place pour faire fortune. Chaque nouvelle audience suscite effarement et dégoût.

Le tribunal d’Alger se penchait ce mercredi 1er avril sur le cas du général Abdelghani Hamel, 64 ans, ancien patron de la police, figure éminente de l’ex-clan présidentiel, poursuivi pour – entre autres –  « association de malfaiteurs. » Car son épouse, ses enfants et lui-même auraient largement profité de détournements de fonds et de biens publics. Les magistrats ont prononcé de lourdes peines contre la famille Hamel : 15 ans de prison ferme et 8 millions de dinars d’amendes pour le père, deux ans de prison ferme pour la mère, et de sept à dix ans de prison ferme pour les enfants – trois garçons et une fille. Pour l’un des avocats de la partie civile, « la famille a dû rendre des comptes pour des faits que le père était censé combattre ».

Le système Hamel était donc d’abord une histoire de famille. Et de géographie… Originaire de Tlemcen, dans le nord-ouest de l’Algérie, comme beaucoup de responsables civils et militaires promus par Abdelaziz Bouteflika, Abdelghani Hamel a fait l’essentiel de sa carrière dans la gendarmerie nationale avant d’être nommé, en 2008, patron de la Garde républicaine. Un poste qui lui confère alors une grande proximité avec le frère et conseiller du président, Saïd Bouteflika, considéré comme le régent au sein même du sérail politique. Hamel affermit rapidement son assise au sein du clan présidentiel. Sa loyauté est récompensée deux ans plus tard : le voilà propulsé la tête de la police nationale. Avec 200 000 agents, des moyens quasi illimités, le nouveau directeur général de la Sûreté nationale (DGSN) met en place un système généralisé de surveillance et de flicage. Écouter, espionner, surveiller et monter des dossiers pour s’en servir le cas échéant.

2018, la chute

Ambitieux sous des dehors d’homme affable, le général ne néglige aucun détail et se fait maquiller avant ses apparitions publiques. Il soigne son image, son look et ses réseaux – y pensant dès le matin en se rasant. Car le président, malade, peine à se remettre de son accident vasculaire cérébral (AVC) de 2013. Hamel, au faîte de sa puissance, est présenté comme un possible successeur. Ivre de son statut, il fait boucler toute la ville d’Oran pour le mariage de l’un de ses fils et réquisitionne tous les hôtels de luxe de la ville. Dans le plus grand secret, ses adversaires fourbissent leurs armes.

En juin 2018, la saisie de 701 kilos de cocaïne dans le port d’Oran, dans un conteneur à viande appartenant à l’importateur Kamel Chikhi, dit El-Bouchi, scelle la chute du chef de la police. L’entourage du directeur général aurait perçu d’importantes sommes d’argent de la part dudit El-Bouchi. Courroucé, Abdelghani Hamel se lâche en conférence de presse. À mots à peine voilés, il accuse l’armée – qui mène l’enquête – d’être elle-même mouillée jusqu’au cou : « Celui qui veut lutter contre la corruption doit lui-même être propre. » Il est démis le soir même.

Désormais, Hamel et les siens font eux-mêmes l’objet d’enquêtes, menées par la gendarmerie nationale, liée à l’armée. L’homme menace de révéler les sales secrets du régime : il détiendrait nombre de dossiers de corruption, la moisson de huit années à la tête de la sûreté nationale. Il se garde de les transmettre à la justice, dont il se méfie.

Ramifications complexes

Les langues se délient progressivement, levant le voile sur l’immense fortune de la famille Hamel. La liste de ses biens donne le tournis : 135 comptes bancaires en monnaie nationale et en devises, 61 propriétés dans plusieurs villes, et 24 sociétés, dont des ports secs, des hôtels et une huilerie. Le décompte fait réagir le procureur : comment un fonctionnaire, avec 480 000 dinars (3 500 euros) de salaire mensuel, a-t-il pu construire un tel empire ? Par quel truchement la famille a-t-elle obtenu des crédits, amassé des terrains, des biens immobiliers, des marchés ? Pourquoi les décisions de justice qui frappaient les activités des Hamel étaient-elles annulées ?

Quelques cas illustrent ce système qui s’appuie sur des passe-droits, le trafic d’influence ou le chantage. Pour le projet d’une huilerie de 5 000 m2, les enfants de Hamel décrochent ainsi un important investissement public, alors que trois des bénéficiaires étaient mineurs. À Tipaza, l’un d’eux obtient une concession de 1 400 m2 sur des terres à vocation agricole et touristique pour construire un laboratoire. Le tribunal administratif annule la décision d’attribution pour non-paiement de redevances liées à la non-réalisation des travaux. Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, donne instruction, par l’intermédiaire de son ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, d’ignorer la décision de la justice. Saïd Bouteflika intervient lui aussi pour mettre de l’huile dans les rouages.

Abdelghani Hamel à Alger, en 2012.

Abdelghani Hamel à Alger, en 2012. © Billal Bensalem/APP

Un dossier plus compromettant encore menace désormais la famille Hamel : celui des 701 kilos de cocaïne saisis à Oran

L’ex-patron de la police nationale se sert également de ses hommes de main, en particulier des divisionnaires et des chefs de sûreté, pour faire pression sur les responsables locaux afin de débloquer les dossiers de ses enfants. Ainsi en est-il, à Tipaza encore, où, lors de chaque réunion hebdomadaire pour faire le point sur les projets d’investissements, le chef de sûreté intervient auprès des responsables afin de faire aboutir les dossiers des enfants de son chef.

L’enquête a en outre révélé des ramifications au sein de l’appareil administratif. Durant les cinq jours d’audience, le grand public a découvert comment walis (préfets), sous-préfets et autres hauts fonctionnaires ont distribué terres et biens aux enfants du général, comme dans une grande loterie. L’ancien wali d’Alger, Abdelkader Zoukh, poursuivi dans d’autres dossiers de corruption, fait partie de ce vaste réseau que Hamel s’est construit. La fille du général obtient ainsi une concession dans la capitale pour monter un projet. Durant trois ans, les redevances ne sont pas payées. Plusieurs courriers – des mises en demeure, avec menaces de rupture – sont envoyés. Ils cessent lorsque, dans une instruction écrite, Zoukh ordonne de ne pas toucher à certains investisseurs… dont la fille du général Hamel.

Folies immobilières

Les activités des enfants de l’ancien patron de la sûreté sont des cas d’école en matière de passe-droits et d’enrichissement rapide. La fille, Chahinez, a acquis son premier bien à l’âge de 22 ans, lorsqu’elle était encore étudiante. Une bonne affaire : son cinq-pièces lui coûte alors 12 millions de dinars.

À partir de là, elle multiplie les acquisitions jusqu’à ne plus compter. Chahinez Hamel paie un autre bien immobilier la modique somme de 18 millions de dinars (en cash), et obtient un logement social alors qu’elle n’y a pas droit. C’est comme une habitude dans la famille : l’un de ses frères est lui aussi propriétaire d’un bien dans le parc social, pourtant réservé aux personnes à bas revenus, alors qu’il touchait un salaire de cadre supérieur. À 19 ans, son frère aîné, lui, achetait déjà une villa pour 346 millions de dinars, quand le cadet mettait la main sur son premier appartement – un quatre-pièces – à peine soufflée sa dix-septième bougie.

Ce mercredi 1er avril, le tribunal d’Alger a aussi ordonné la confiscation de tous les biens mal acquis de la famille, et la saisie des entreprises enregistrées au nom des Hamel. Lesquelles ont été, jugées en tant que personnes morales, condamnées à s’acquitter de 32 millions de dinars d’amende.

Un dossier plus compromettant encore menace désormais la famille Hamel : celui des 701 kilos de cocaïne saisis à Oran. Car si Kamel Chikhi vient d’écoper de huit ans de prison ferme dans le cadre d’une affaire de promotions immobilières, l’affaire liée au trafic de drogue présumé en est toujours au stade de l’instruction. Les premiers éléments de l’enquête révèlent la compromission de l’entourage personnel du directeur général pour assurer la protection de celui que l’on surnomme « L’Escobar de Kouba » (du nom du quartier d’Alger dont il est originaire).

Le chauffeur personnel du patron de la police l’aurait régulièrement escorté lors de ses sorties. Le port sec de l’un des fils Hamel, à Oran, aurait aussi servi d’entrepôt pour la marchandise d’El-Bouchi. Abdelghani Hamel, à la tête de l’appareil sécuritaire civil jusqu’en 2018, pouvait-il ignorer les activités d’un homme si proche des siens ? C’est à cette question que le procès, toujours pas programmé, devra répondre.

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