Politique

[Tribune] Coronavirus en Tunisie : Kaïs Saïed et le syndrome du pompier pyromane

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Mis à jour le 01 avril 2020 à 12h46

Par  Frida Dahmani

Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Le président tunisien Kaïs Saïed au palais de Carthage, le 31 mars 2020.

Le président tunisien Kaïs Saïed au palais de Carthage, le 31 mars 2020. © Présidence tunisienne

Le discours prononcé par le président tunisien en marge de la réunion du conseil national de sécurité a suscité le malaise et l’inquiétude.

Sur un ton de chef de guerre, Kaïs Saïed a tenté de faire le point sur la situation exceptionnelle engendrée par la pandémie du Covid-19 et de rassurer : « Nous sommes avec vous et nous mettrons tous nos efforts pour répondre à vos attentes et surtout à celles des plus démunis ». Mais très vite, il a troqué son costume de président fédérateur contre celui d’un va-t-en guerre et a fustigé le gouvernement : « Je ne nie pas les efforts du gouvernement, mais il y a des fautes qu’il faudra rattraper ».

Pour contrer les pénuries en produits de première nécessité, qui suscitent actuellement des mouvements protestataires dans les quartiers pauvres, le juriste invite à amender le Code pénal pour que les spéculateurs soient considérés comme des « criminels de guerre ». Il poursuit en estimant que les plus fortunés n’ont pas assez donné, prévoit que « celui qui est affamé revendiquera ses droits » et qu’il s’agit de « l’argent du peuple, il doit revenir au peuple ».

Pour le moment, les démunis se tournent vers l’État et réclament à Kaïs Saied de tenir ses promesses. Il s’était engagé, le 20 mars, à organiser, sous contrôle de l’armée, une distribution de denrées alimentaires à travers le réseau des écoles. Les destinataires attendent toujours.

Pour le locataire de Carthage, la solution est toute trouvée : récupérer les fonds auprès des 460 personnes que la commission Abdelfattah Amor avait référencées comme corrompues en 2011, et les redistribuer aux nécessiteux. Une action qui pourrait être juste et généreuse si elle n’était obsolète. « Certains sont décédés, beaucoup ont été blanchis et d’autres croupissent en prison. Le plus grave est que Saïed oublie qu’on ne revient pas sur la chose jugée », explique un avocat, sous couvert d’anonymat. Le projet n’est pas nouveau ; « Saïed l’avait présenté en 2012 et avait essuyé des critiques. S’il faut absolument un coupable, autant s’en prendre au système de rente que tout le monde dénonce, plutôt qu’aux hommes d’affaires », estime pour sa part l’ancien ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle, Faouzi Abderrahmane.

« Pompier pyromane »

En 16 minutes et avec des propos menaçants à peine voilés, le chef de l’État sème l’inquiétude et le malaise. « À ce compte, je délocalise, ferme mon usine et vais voir si l’herbe est plus verte ailleurs ; il est certain que je n’aurais pas 35 % d’impôts à payer mais 300 personnes perdront leur emploi », réagit un industriel sur les réseaux sociaux.

La guerre que Kaïs Saïed a déclarée au Covid-19 devient un règlement de compte avec le secteur privé qui est déjà largement ponctionné par l’État. « Qu’en est-il des entreprises confisquées depuis 2011 ? Des fonds gelés des caciques de l’ancien régime ? Pourquoi l’État ne revoit-il pas son budget ? On s’interroge sur les 20 % d’augmentation dont a bénéficié le ministère des Affaires religieuses. Où ont été les dons perçus depuis le début de la pandémie ? », s’insurge un médecin de l’hôpital de Charles Nicolle à Tunis qui attendait des mesures concrètes pour protéger les soignants et les patients.

« Au lieu d’unir, de fédérer, celui qui dit être président de tous les Tunisiens divise, sème la suspicion et scinde le pays en bons et méchants. C’est sa croisade, pas celles des Tunisiens », réagit un commerçant, qui craint que le discours présidentiel ne légitime les actes de vandalisme. Le chroniqueur et communicant Karim Guellaty impute ces couacs aux conseillers de Carthage : « Ils ont voulu le faire le porte-parole de la fronde sociale qui s’annonce. En français, il y a une expression pour ça : le “pompier pyromane”. »

Face au tollé provoqué, le palais s’est fendu d’un communiqué précisant que l’intention du président n’était pas de stigmatiser les uns ou les autres, mais d’inviter à plus d’équité.

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