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Le pouvoir à quitte ou double

Plus de deux ans après son accession au pouvoir, Joseph Kabila reste assez populaire à Kinshasa, même si l'action de son gouvernement est critiquée. Saura-t-il mener à bien le processus de paix qui s'amorce ? Pronostic impossible.

Au moment où s’amorce une laborieuse transition politique, la lutte des places fait rage en République démocratique du Congo (RDC). Maroquins et prébendes attisant les convoitises, chaque camp tente de réduire les positions de ses concurrents. Mouvance présidentielle, groupes rebelles et opposition non armée sont appelés à se partager 4 fauteuils de vice-présidents, 60 portefeuilles ministériels, 500 sièges de députés et 120 de sénateurs, ainsi que des centaines de strapontins d’administrateurs provinciaux ou de fonctionnaires diplomatiques. Au total, un bon millier de postes. Ce n’est que lorsque ceux-ci seront tous pourvus que pourra commencer la période de vingt-quatre mois censée déboucher sur la tenue d’élections démocratiques.
Les vice-présidences sont évidemment les postes les plus convoités, dans la mesure où leurs titulaires peuvent s’en servir comme d’une tribune, voire d’un tremplin vers la magistrature suprême. Pour ne parler que d’eux, les chefs rebelles Jean-Pierre Bemba et Azarias Ruberwa, respectivement président du Mouvement pour la libération du Congo (MLC) et secrétaire général du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), jouent sans doute leur avenir politique sur cette question. Quelle sera leur marge de manoeuvre ? Les regards se tournent vers Joseph Kabila, maître de Kinshasa et véritable arbitre de la transition. Devra-t-il abandonner une partie du pouvoir ? Sera-t-il tenté de le monopoliser, au risque de faire avorter le processus ?
Après avoir succédé à son père, assassiné le 16 janvier 2001, Kabila Jr. se trouve à une période charnière de sa carrière. Les deux années à venir seront déterminantes, mais les deux dernières l’ont été tout autant, sinon davantage. Elles ont, en tout cas, beaucoup contribué à façonner ce jeune homme qui semble avoir appris très vite. Sa courte expérience à la tête de ce pays vaste comme un continent sera-t-elle suffisante ?
Son premier succès est assurément d’avoir survécu à son père. Le président de la RDC étant aujourd’hui l’un des hommes les plus menacés d’Afrique, rester en vie est en soi un exploit. Au-delà, la manière dont Joseph Kabila est parvenu à prendre le contrôle des principaux leviers du pouvoir, avec tact et diplomatie, impressionne. Du tact, il lui en a fallu pour écarter en douceur, en février 2001, les ténors du kabilisme, très méfiants à son encontre. Et de la diplomatie pour maintenir des rapports corrects avec ses alliés africains, particulièrement l’Angola et le Zimbabwe. Son père avait été installé au pouvoir par Kigali et Kampala, puis y avait été maintenu par Harare et Luanda. Selon toute vraisemblance, l’ordre de l’éliminer est venu de l’une de ces quatre capitales. Joseph Kabila a appris à ne pas décevoir ses amis.
Tout en se conciliant José Eduardo dos Santos et Robert Mugabe, les présidents angolais et zimbabwéen, il est parvenu à étendre sensiblement le réseau d’amitiés laissé par son père. Il entretient notamment de bonnes relations avec Denis Sassou Nguesso, son voisin d’en face. Alors que la RDC et le Congo-Brazza se sont longtemps regardés en chiens de faïence, de part et d’autre du fleuve, ils coopèrent désormais sans problème, surtout en matière de sécurité. Un peu plus éloigné mais très influent, le Gabonais Omar Bongo est également beaucoup plus proche de Joseph qu’il ne l’était de Laurent-Désiré. À l’occasion, l’homme fort de Kinshasa n’hésite pas à se rendre à Libreville pour le consulter. Enfin, le récent coup d’État du général François Bozizé a bouleversé la donne en Centrafrique. Depuis le 15 mars, le MLC de Jean-Pierre Bemba, qui soutenait militairement Ange-Félix Patassé à partir de son fief congolais de l’Équateur, ne peut plus se servir de Bangui comme d’une base arrière, Kinshasa ayant noué d’excellentes relations avec le nouveau régime. Ce qui réduit un peu plus sa capacité de nuisance.
Par ailleurs, Kabila Jr. est parvenu à rétablir avec l’Europe et les États-Unis des relations de confiance que son père avait largement contribué à détruire par ses volte-face incessantes, son dogmatisme marxisant et ses sympathies sulfureuses pour Cuba, la Libye et la Corée du Nord. À peine propulsé à la tête de l’État, il a noué des relations étroites avec Louis Michel, le ministre belge des Affaires étrangères, qu’il a reçu à maintes reprises à Kinshasa, et s’est rapproché de la France, en qui il a trouvé un allié contre son ennemi rwandais. Même l’administration américaine, pourtant acquise à Paul Kagamé et Yoweri Museveni, a fait l’effort de l’écouter et de prendre en compte ses doléances au Conseil de sécurité de l’ONU.
Grâce à ces appuis diplomatiques, le jeune président est parvenu à stabiliser une situation militaire qui semblait irrémédiablement compromise. Les zones contrôlées par les troupes gouvernementales sont restées sensiblement les mêmes et, mieux encore, les sanctuaires du Kasaï et du Katanga, pourvoyeurs d’appréciables ressources minières et fiscales, ont été sécurisés. Aujourd’hui, le pays est certes amputé d’une partie de son territoire, mais il est économiquement viable.
Mais son plus grand succès, c’est sans doute auprès de l’opinion congolaise que Joseph Kabila l’a remporté. Fils à papa inconnu du grand public, il s’est prêté à une opération de succession quasi monarchique que ses compatriotes n’ont pas vraiment appréciée. En dépit de ce handicap, il a su conquérir la sympathie d’une large frange de la population, de Kinshasa à Lubumbashi. Selon un récent sondage réalisé à Kinshasa par le Bureau d’études, de recherche et de consulting international, 67 % des personnes interrogées conservent de lui une opinion favorable, contre 79 % en avril 2001. En revanche, les mauvaises opinions ont presque doublé pendant la même période. Et seuls 35 % des Kinois jugent positivement l’action du gouvernement, 44 % étant d’un avis inverse. Conclusion : le chef de l’État séduit davantage que son équipe. Ce que confirme la passion manifestée par de nombreux Kinois pour tout ce qui contribue à rendre leur mystérieux président un peu plus humain. À commencer par sa vie avec Olive Lembe Disita, sa compagne, et Sifa, sa petite fille de deux ans et demi. Bref, hormis, peut-être, les musiciens Werrason et Koffi Olomidé, Joseph Kabila est aujourd’hui la personnalité la plus populaire de RDC.
Reste que le président n’est pas moins détesté par ses ennemis qu’il est apprécié par ses partisans. Pour l’opposition, armée ou non, il symbolise la faillite du kabilisme. Il est vrai que les vingt-huit mois écoulés ne lui ont pas permis de mettre un terme à la partition du pays. Faute d’une solution militaire et/ou diplomatique, il n’est pas parvenu à estomper les profonds clivages ethniques qui accompagnent la balkanisation de l’ex-Zaïre. De ce point de vue, le fait que les membres de sa garde rapprochée soient majoritairement d’origine katangaise est évidemment significatif. Du coup, les dignitaires de son régime restent sous l’emprise d’une véritable paranoïa qui les conduit à justifier tous les excès « sécuritaires ».
Le bilan économique et social de son gouvernement apparaît tout aussi désastreux. En début d’année, les autorités avaient pourtant triomphalement annoncé que, « pour la première fois depuis plus de dix ans », le taux de croissance serait positif en 2002, grâce à « une politique budgétaire responsable et une politique monétaire prudente ». De même, le taux d’inflation devait être ramené à 15 %, contre 135 % au cours de l’année précédente. Ce pronostic paraissait d’autant plus invraisemblable qu’aucune véritable embellie n’a éclairé le paysage économique congolais au cours des derniers mois. La vérité est que, dans un pays ravagé par la guerre, la publication d’agrégats économiques est sujette à caution. Appelé à « auditer » la Banque centrale, en 2001, le cabinet international Ernst & Young avait ainsi refusé d’avaliser ses résultats pour l’exercice 2000. Rendues publiques le 17 juin 2001, ses conclusions n’étaient guère flatteuses. « À notre avis, écrivait l’auditeur, les comptes ne sont pas réguliers et ne donnent pas une image fidèle du résultat de l’exercice et de la situation financière de la Banque au 31 décembre 2000. »
Depuis, le pays est quand même parvenu à rompre son isolement international. Et son programme de réformes économiques a reçu le soutien de ses partenaires financiers, notamment le FMI, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD). Les 4 et 5 décembre 2002, les bailleurs de fonds se sont même engagés à verser 2,5 milliards de dollars au gouvernement. Malheureusement, une série de fausses notes sont venues tout gâcher. La première a eu lieu le 19 février, avec l’annonce du départ de Freddy Matungulu Mbuyamu, le ministre des Finances et du Budget, contraint de démissionner, selon l’un de ses proches, pour avoir « refusé d’ordonner d’importantes dépenses militaires extrabudgétaires ». Ce technocrate « profilé FMI » a fait l’essentiel de sa carrière au sein des institutions de Bretton Woods. Partisan d’une certaine orthodoxie financière, il a finalement dû s’incliner devant les faucons du régime, qui ne voient dans la coopération avec le FMI qu’une perte de souveraineté.
Deuxième fausse note, en novembre 2002, avec la publication du rapport consacré par un groupe d’experts mandatés par l’ONU au pillage des ressources de la RDC. L’affaire a provoqué un petit séisme politique à Kinshasa (voir J.A.I. n° 2184). Dès le 2 novembre, Jean-Charles Okoto Lolakombe, un ancien ministre des Affaires étrangères devenu président du comité de gestion de la Société minière de Bakwanga (Miba), spécialisée dans la production de diamants, et une partie de son staff étaient brutalement limogés. Quelques jours plus tard, Kabila suspendait trois de ses ministres mis en cause : Mwenze Kongolo (Sécurité et Ordre public), Augustin Katumba Mwanke (délégué à la Présidence) et Denis Kalume (Plan et Reconstruction).
Dans la foulée, Mawampanga Mwana Nanga, l’ambassadeur de RDC au Zimbabwe (et ancien ministre des Finances), et Didier Kazadi, le directeur de l’Agence nationale de renseignements (ANR), étaient également mis en cause. Implicitement, Kabila reconnaissait ainsi que les accusations d’affairisme portées à l’encontre de son équipe n’étaient peut-être pas totalement infondées. Depuis, Luhonge Kabinda Ngoy, le procureur général de la République, a pratiquement blanchi les dignitaires mis en cause, aucune preuve n’étayant, selon lui, le rapport onusien. « L’enquête a révélé que la majorité des contrats accordés pour l’exploitation des minéraux n’est pas suspecte », a expliqué le magistrat, en précisant quand même que la conduite de certains responsables impliqués dans ces contrats n’est pas totalement irréprochable, « même s’ils ont agi en qualité de mandataires de l’État congolais ».
L’extrême dépendance du pouvoir judiciaire vis-vis de l’exécutif est sans nul doute l’un des aspects les plus critiquables du bilan de Joseph Kabila. La Cour d’ordre militaire, une juridiction d’exception dont la dissolution avait été annoncée pour le mois de décembre 2002, a continué de fonctionner après cette date. Et les droits de l’homme ne sont pas davantage respectés à Kinshasa que dans le reste du pays. De même, les médias restent confrontés à une répression féroce. « Chaque semaine, des journalistes sont interpellés, agressés ou menacés pour avoir fait leur travail », constate l’organisation Reporters sans frontières, dans son rapport 2003.
Compte-tenu de l’autoritarisme du pouvoir en place, il est bien difficile de faire le moindre pronostic quant à l’issue de la transition qui s’amorce. Joseph Kabila répète inlassablement que « le processus de normalisation de la situation du pays est en cours et a atteint un stade irréversible ». Y croit-il lui-même ? Réponse dans vingt-quatre mois.

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