Justice

De Rabat à Tunis, le coronavirus fait monter la tension dans les prisons

| Par et
Mis à jour le 25 avril 2020 à 17h16
Un détenu dans une prison, en juin 2017 (image d'illustration).

Un détenu dans une prison, en juin 2017 (image d'illustration). © Gregorio Borgia/AP/SIPA

Après la découverte de plusieurs cas de Covid-19 dans les prisons marocaines, la crainte d’une large contamination des détenus gagne l’Afrique du Nord. D’autant que, de l’Algérie à l’Égypte, la surpopulation carcérale multiplie les risques.

Alerte générale à la prison de Ouarzazate, dans le sud du Maroc : l’ensemble des employés et des détenus est soumis ces jours-ci à un test de dépistage du Covid-19, après la découverte d’une soixantaine de nouveaux cas, passé en vingt-quatre heures à un total de 186 parmi les détenus et le personnel pénitentiaire.

Par mesure de précaution, les salariés ont été placés en quarantaine. Ils ont été remplacés, ainsi que le directeur, lui-même testé positif, par des fonctionnaires venus d’autres établissements. La semaine dernière, la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) avait déjà communiqué sur 11 cas avérés dans une prison de Marrakech, et 11 autres à Ksar El Kébir. Les contaminations sont désormais « limitées », rassure-t-elle.

Dès le 25 mars, et pour éviter des « ravages », la haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, avait invité les gouvernants à désengorger les prisons. L’appel a retenti en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où la question se pose avec d’autant plus d’acuité que la population carcérale y est importante : 80 000 personnes environ au Maroc, 60 000 en Algérie, environ 100 000 en Égypte…

Pluie de grâces

Début avril, 5654 détenus marocains ont bénéficié d’une grâce royale, quand le voisin algérien libérait 5037 prisonniers. En Libye, le Gouvernement d’union nationale de Tripoli a lui relâché 466 prisonniers. En Tunisie, une première amnistie a été prononcée pour la fête de l’Indépendance, le 20 mars, et a bénéficié à 1856 personnes. Puis une seconde grâce présidentielle a été annoncée, à la fin du mois de mars : 1420 détenus ont été remis en liberté.

Un geste jugé « insuffisant » par 27 associations locales et internationales, qui demandent dans une lettre rendue publique le 9 avril que soit relâché « dans les plus brefs délais » un nouveau contingent de prisonniers, notamment les personnes âgées « souffrant de maladies chroniques ou lourdes ».

Le courrier, signé notamment par la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), l’Organisation mondiale contre la torture et Avocats sans frontières, a été adressé au président de la République. La puissante centrale syndicale, l’UGTT, a signé un appel dans le même sens.

Les organisations régionales réclament que les personnes en détention provisoire soient renvoyées chez elle jusqu’à leur procès.

Vider les prisons pour raisons sanitaires est l’option privilégiée par les défenseurs des droits humains. « Relais Prison-Société demande pour sa part la libération des détenus séniors, souffrant de maladies chroniques, des mineurs et des détenus en fin de peine », explique Walid Cherqaoui, secrétaire général de l’association marocaine. Compte tenu du contexte épidémique, les organisations régionales réclament aussi que les personnes en détention provisoire puissent être renvoyées chez elle jusqu’à la tenue de leur procès.

Entre 20 et 30 % des occupants de la prison d’El Harrach, à Alger, sont en détention préventive, jure Hakim Addad, fondateur de l’association RAJ (Rassemblement actions jeunesse), qui a lui-même été brièvement emprisonné. Avocats et militants des droits humains estiment que plus d’un millier de détenus, répartis dans les 150 prisons du pays, sont aujourd’hui en attente de leur jugement.

Le militant Kaddour Chouicha a rencontré à la prison d’Oran un homme accusé dans une affaire de drogue qui attend son procès depuis six ans. « La détention préventive reste une arme puissante dans les mains de ceux qui criminalisent l’activité politique, syndicale, associative, et maintenant les membres du hirak », se désole-t-il auprès de l’AFP. Conséquence : les prisons débordent.

Ultra-saturation des prisons

Selon l’ICPR, organisme rattaché aux Nations unies, le taux d’incarcération en Algérie est de 155 pour 100 000 habitants. Un ratio qui grimpe à 206 et 232 personnes en Tunisie et au Maroc. Un rapport de l’Observatoire marocain des prisons (OMP) de 2017 pointait du doigt l’ultra-saturation des prisons du pays, jusqu’à 328 % à la prison de Marrakech. La surpopulation rend la situation d’autant plus pénible et anxiogène…

« Il y a beaucoup de peur chez les détenus, confirme Walid Cherqaoui. Il y a bien sûr la promiscuité, la proximité entre des détenus jeunes, possibles porteurs asymptomatiques et des personnes plus âgées ou en mauvaise santé… D’une manière générale, les conditions d’hygiène ne sont pas bonnes, il est difficile de prévenir la maladie. »

Dans les cellules collectives algériennes, le virus ne peut que se propager à très grande vitesse.

En Algérie, les cellules collectives rassemblement jusqu’à 40 individus dans des dortoirs exigus. Dans ce cadre, le virus ne peut que se propager à très grande vitesse. D’autant que les détenus graciés sont progressivement remplacés par de nouveaux occupants.

En Tunisie, on retrouve désormais derrière les barreaux des personnes arrêtées pour « violation de l’obligation de confinement ou du couvre-feu ». Les associations exhortent donc le président du Conseil supérieur de la magistrature, Youssef Bouzakher, à « cesser d’ordonner le placement en détention préventive », et pressent le chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh, à substituer la sanction pénale – six mois d’emprisonnement et 120 dinars (près de 40 euros) – par « une contravention passible d’une amende ou d’une peine de travail d’intérêt général ».

Les établissements s’adaptent

De leur côté, les autorités assurent que de nouveaux protocoles ont été déployés, dès le mois de mars, pour protéger personnel et détenus. En Tunisie comme en Algérie, aucun cas de Covid-19 n’a été enregistré à ce stade au sein de la population carcérale.

Sofiène Mezghich, porte-parole de la direction générale des prisons en Tunisie, révèle que tous les détenus sont soumis au contrôle de la température à distance. Des espaces d’isolement existent dans sept établissements, et les nouveaux arrivants à la prison d’Oudhna (à 30 km au sud de Tunis) sont placés en quarantaine dans une unité spéciale. La même procédure d’isolement est suivie en Algérie.

Au Maroc, des masques sont distribués aux employés et aux détenus. Leur port est obligatoire.

Au Maroc, des entreprises spécialisées sont chargées de désinfecter régulièrement les prisons. Dans l’un des établissements de Casablanca, un dortoir a été aménagé pour les surveillants, pour leur éviter les allers-retours avec l’extérieur. Au niveau national, les 10 200 fonctionnaires de la pénitentiaire sont dotés de nouveaux vêtements de protection. En outre, la DGAPR a distribué des masques aux employés, au personnel extérieur – des entreprises d’alimentation par exemple –, ainsi qu’aux détenus. Leur port est obligatoire.

Chez le voisin algérien, les détenus fabriquent eux-mêmes leurs protections. Des ateliers sont ouverts dans 30 établissements pénitentiaires, pour coudre 200 000 masques. Dans un second temps, selon Fayçal Bourbala, directeur général de l’administration pénitentiaire, ils fabriqueront des « tenues et combinaisons de protection pour le personnel médical », et des « cabines de désinfection ». Une activité bienvenue pour les détenus, pour qui la pandémie accentue l’isolement et l’éloignement.

Quid des détenus politiques ?

Car par crainte d’une propagation du virus dans les prisons, les trois pays francophones d’Afrique du Nord ont décidé de réduire, voire d’interdire les visites. Les autorités bloquent parfois la nourriture apportée par les proches. En Algérie, tout contact direct avec les avocats est banni.

Les détenus ne sont autorisés à quitter leur geôle qu’en cas d’extrême urgence : aussi, l’obligation de présentation des détenus au juge d’instruction est suspendue. La pandémie a entraîné un rétrécissement des minces libertés accordées à certains, puisque les permissions de sortie et les régimes de semi-liberté ont été suspendus.

L’un des effets de ce durcissement est le renouvellement de la mobilisation en faveur des prisonniers politiques. Au Maroc, les militants qui défendent l’amnistie des prisonniers du hirak ainsi que les familles de ces derniers réitèrent leurs appels à leur remise en liberté. La très activiste Coordination commune pour la défense des détenus islamistes, qui défend les droits des prisonniers salafistes, a aussi demandé la fin de leur incarcération.

En Algérie aussi, les appels à libérer les opposants politiques se multiplient. La grâce présidentielle n’a profité à aucun des détenus du hirak. Pis : de nouvelles figures de la révolution citoyenne ont été envoyées derrière les barreaux, à l’image du correspondant de Reporters sans frontières (RSF) Khaled Drareni, en détention préventive depuis le 29 mars. Les autorités ne semblent pas prêtes à un quelconque assouplissement : la refonte en cours du code pénal élargit même la définition des crimes passibles de peines d’emprisonnement.

Pas de concessions en Égypte

Mais c’est sans aucun doute en Égypte que le débat sur l’incarcération d’opposants est le plus vif. Depuis le début de la pandémie, les autorités ont obstinément refusé d’évacuer les prisons. Et alors même que le nombre d’infections augmente dans le pays, de nouveaux dissidents politiques ont été arrêtés. Laila Soueif, mère d’Alaa Abdelfattah, figure connue de la révolution de 2011 aujourd’hui en prison, a elle-même été arrêtée, puis relâchée, pour avoir manifesté avec trois autres personnes en faveur de la sortie immédiate des prisonniers politiques.

La gestion de la crise sanitaire dans le pays ne manque pas de soulever des questions. La militante Mona Seif rapporte sur Twitter que les administrations de certaines prisons bloquent les colis comprenant des savons et des désinfectants.

Une « catastrophe couve en prison », alerte auprès de l’AFP un ancien détenu d’opinion, sous le couvert de l’anonymat. Et le même de détailler l’insalubrité de sa détention : un simple trou creusé au sol en guise de toilettes, « une couverture en lambeaux servait de porte, pour offrir de l’intimité » et « une bouilloire ou un seau, avec le peu d’eau courante qu’on a, pour laver la crasse ». À l’heure du coucher, impossible de dormir sur le dos par manque d’espace, tous les occupants de la cellule devaient s’allonger sur le flanc, selon lui.

Pessimiste, Laleh Khalili, professeur de sciences politiques à l’université de Queen Mary à Londres, doute de la capacité des États autoritaires à protéger la santé publique. « La menace de la maladie peut même servir de moyen pour terroriser les prisonniers », affirme à l’AFP la chercheuse pour qui leur « détresse ne sera jamais prioritaire » aux yeux des pays de la région. Selon elle, plusieurs gouvernements considèrent la sécurité comme « plus importante que… la santé de leurs citoyens ».

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