Musique

[Tribune] Manu Dibango, tapi au fond du cœur

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Mis à jour le 31 mars 2020 à 16h20

Par  Clarisse Juompan-Yakam

Le saxophoniste camerounais Manu Dibango à Paris, le 24 janvier 2018.

Le saxophoniste camerounais Manu Dibango à Paris, le 24 janvier 2018. © Christophe Ena/AP/SIPA

Et si, plutôt que de s’abîmer en polémiques stériles sur l’enterrement jugé parfois trop rapide de Manu Dibango, chacun d’entre nous s’employait, pudiquement, à conserver, tapi au fond de son cœur, « son » Manu ?

Déjà choqués par le tweet très sobre de la présidence camerounaise à l’annonce du décès de Manu Dibango, de nombreux internautes accusent à présent les proches du saxophoniste de l’avoir privé de l’hommage et des honneurs qu’il méritait.

Sans considération aucune pour les mesures spécifiques qu’impose la crise sanitaire du coronavirus, ils reprochent à sa famille de l’avoir enterré dans la précipitation, le 27 mars, au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. « Ils sont cruels, égoïstes ; ils ont agi comme si Manu leur appartenait », peut-on lire sur les réseaux sociaux.

S’il est profondément injuste d’accabler ainsi l’entourage de l’artiste, l’amertume de ces internautes s’explique. Beaucoup pensaient entretenir une relation privilégiée avec lui, et les funérailles auraient été l’occasion d’en faire étalage – un sport qu’affectionnent tout particulièrement certains.

Las, ils en ont été pour leurs frais. Mais si, plutôt que de s’abîmer en polémiques stériles, chacun d’entre nous s’employait, pudiquement, à conserver, tapi au fond de son cœur, « son » Manu ?

Le mien, je l’ai rencontré pour la première fois au début des années 1990, dans les locaux de l’ex-service production de RFI. Invité d’une émission interactive au cours de laquelle il devait répondre aux questions des auditeurs, Manu en était ressorti assez contrarié : ceux qu’il avait eus au bout du fil semblaient tout ignorer de l’essence de sa musique.

J’avais tenté de lui expliquer qu’à l’heure du soukouss, du kwassa kwassa et du bikutsi, elle leur paraissait sans doute trop sophistiquée, trop structurée, pour les enjailler : « Et alors, quand tu écoutes Beethoven, tu danses ? » m’avait-il rétorqué sèchement, piqué au vif. Devant mon air contrit, il avait passé son bras autour de mon épaule en riant.

Dans la Maraboutique

Je ne l’ai interviewé que deux fois, mais il ne m’a plus jamais quittée. Avec son émission Salut Manu, les soirées de musique africaine auxquelles il participait à la télévision française, ou encore sa Maraboutique dominicale sur les ondes de Radio Africa, il aura été, pendant trente ans, le cordon qui me liait culturellement au continent.

Je n’ai manqué aucun de ses concerts parisiens, sauf le dernier, hélas ! Biberonnés à ce nectar musical, mes enfants se passent en boucle l’hommage que lui a récemment rendu Niska, rappeur de leur génération.

Le Manu de Richard Epesse a habillé de ses notes de saxo l’un des titres de l’album que le bassiste s’apprête à sortir, touché que ce dernier lui ait dédié un morceau.

Ils s’étaient rencontrés au Cameroun au milieu des années 1980, dans un cabaret où Richard s’amusait chaque soir à mettre des paroles sur Douala Sérénade, un morceau instrumental. Manu avait apprécié. Après l’installation de Richard en région parisienne, les deux hommes ne s’étaient plus quittés, le premier associant le second à tous ses projets musicaux. Jusqu’au tout dernier, autour du balafon, très acoustique, enregistré ce 7 février, dix jours avant l’hospitalisation du patriarche.

Lauriers et cartons rouges

Le Manu du journaliste Alain Foka lui a offert pour ses 7 ans sa première guitare de gaucher. Des décennies plus tard, l’artiste l’a présenté à Hervé Bourges, alors patron de RFI, grâce auquel il a pu faire de la radio. Manu est ensuite devenu le critique le plus impitoyable des émissions de Foka, décochant lauriers ou cartons rouges quand il le fallait.

Manu était de la famille de tous et entretenait une relation particulière avec chacun.

On pourrait ainsi multiplier les exemples à l’infini chez les ressortissants du Cameroun, de Richard Bona à Yannick Noah en passant par Alain Amobé Mévégué. Dans ce pays où certains tentent d’ériger le tribalisme en art de vivre, Manu était de la famille de tous et entretenait une relation particulière avec chacun.

Lors de la petite fête surprise que lui avait organisée le producteur Jacky Toto pour ses 86 ans, en présence certes de Fally Ipupa, mais surtout  de nombreux anonymes, Manu avait demandé d’observer une minute de silence en la mémoire de nos compatriotes endeuillés dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Puis il avait eu les mots suivants : « Vous êtes le Cameroun dont je rêve, plein d’amour. Vous êtes tous venus spontanément et pourtant il n’y avait rien à gagner. » Une de mes très proches connaissances, qui y était présente, se félicite d’avoir pu lui dire qu’il méritait un panthéon, au même titre que Quincy Jones, dont Manu lui avait confié être l’ami.

Un pont entre tous les mondes noirs

Mais, comme le disent si bien Robert Brazza, son complice de tous les dimanches sur les ondes de Radio Africa, ou sa cuisinière sénégalaise, à son service depuis près de quatre décennies, Manu Dibango, qui avait jeté un pont entre toutes les composantes des mondes noirs, des afrodescendants caribéens aux Africains-Américains, n’était pas la propriété des Camerounais.

Dans les années 1970, le Manu de Solo Soro ramenait régulièrement chez lui, pour un déjeuner ou un dîner, les musiciens ivoiriens, ghanéens, maliens ou guinéens de l’orchestre de la Radiodiffusion et Télévision ivoirienne qu’il avait créé à la demande du président Houphouët-Boigny.

Et pour se rendre compte à quel point il appartenait à tous, il suffit de parcourir les réseaux sociaux, où des dizaines d’internautes, parfaits anonymes, exhibent leurs portraits au côté d’un Manu Dibango toujours tout sourire.

En réalité, Manu avait fait de l’humilité un principe de vie.  Pour lui, s’élever, c’était savoir se mettre au niveau de ceux qui vous approchent et s’offrir le luxe d’une complicité avec les petites gens. Car seul son art était le fondement de sa légitimité.

J’ai vu Manu pour la dernière fois lors d’une soirée de gala à Paris, peu après le décès de Johnny Hallyday. Je n’avais pas très envie de me joindre à la longue file d’admirateurs qui l’assaillaient, persuadée qu’il en avait sans doute un peu assez.

Mais, pour l’ami en provenance du Cameroun qui m’accompagnait, l’occasion était trop belle. Alors nous nous étions approchés. Sans doute trop ému, tant par cette entrevue inespérée que par l’accueil chaleureux de Manu, il s’était laissé emporter : « Avez-vous vu les grandioses obsèques de Johnny ? On vous offrira les mêmes… »

Dans un immense éclat de rire, Manu lui avait rétorqué : « Ho, ho, ho ! Pour l’instant, je suis encore là. » Nous aimerions tant que cela soit encore vrai aujourd’hui.

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