Politique

Coronavirus en RDC : « La semaine prochaine sera la plus difficile pour Kinshasa »

| Par et
Mis à jour le 02 avril 2020 à 14h04
Jacques Muyembe est à la tête du comité d’experts chargé de contenir l’épidémie d'Ebola en RD Congo.

Jacques Muyembe est à la tête du comité d’experts chargé de contenir l’épidémie d'Ebola en RD Congo. © DR / Copie d'écran Facebook - Jean-Jacques Muyembe

Alors que l’épidémie gagne de plus en plus de provinces en RDC et que la réponse des autorités fait débat, le professeur Jean-Jacques Muyembe, coordonnateur de la riposte contre le Covid-19, fait le point sur la situation.

Kinshasa va-t-elle se retrouver confinée ? En vingt quatre heures, du jeudi 26 au vendredi 27 mars, le gouverneur de la ville, Gentiny Ngobila, a annoncé une période de confinement intermittent de trois semaines, puis l’a reportée sine die après de longues tractations à la Présidence et à la Primature.

La gigantesque capitale est, depuis le 10 mars et l’annonce du premier cas de Covid-19, le foyer de l’épidémie en République démocratique du Congo (RDC). Mais le virus atteint désormais les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Au 31 mars, le pays compte 98 cas, dont 8 décès et 3 guérisons.

Annonces contradictoires, organisation multipolaire, incertitude sur la stratégie… De nombreux acteurs politiques, religieux – le cardinal Fridolin Ambongo notamment – ou issus de la société civile s’interrogent sur l’organisation de la riposte. Félix Tshisekedi, qui a tenu lundi soir une nouvelle réunion de crise à la cité de l’Union africaine, pourrait prochainement annoncer un renforcement des mesures.

Virologue congolais et coordonateur de la riposte, Jean-Jacques Muyembe a répondu aux questions de Jeune Afrique sur l’évolution prochaine de la stratégie de la RDC contre le coronavirus.

Jeune Afrique : Le confinement de Kinshasa peut-il être une solution viable quand de nombreux habitants ont l’obligation de sortir pour assurer leur survie ? 

Jean-Jacques Muyembe : Confiner Kinshasa est devenu une obligation, toutes les autorités sont désormais d’accord sur ce point. Il s’agit maintenant de savoir quand et comment nous allons procéder. Mais nous pourrions ne pas nous limiter au confinement de Kinshasa et élargir la mesure à l’ensemble du pays. Il faut voir ce qui se fait ailleurs, pas seulement en Europe mais aussi sur le continent africain, où certains pays ont déjà adopté cette solution.

Selon nos informations, le confinement pourrait, sur proposition de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), ne concerner dans un premier temps que la commune de la Gombe, à Kinshasa…

Nous allons procéder par étapes, et commencer en effet par confiner la Gombe, puis étendre cette mesure à d’autres communes, d’autres zones. Nous n’allons pas courir après l’épidémie.

De nombreux acteurs se sont inquiétés des conséquences d’une telle mesure sur la population. Existe-t-il une autre solution pour contenir le virus ?

C’est le confinement qui a sauvé la Chine. Il n’y a pas, à ce jour, d’autre solution qui ait prouvé son efficacité.

Quels types de mesures doivent accompagner un tel dispositif ?

Nous devons tous nous préparer, ce n’est pas toujours le gouvernement qui donne les solutions. Nous tous savons comment survivre en cas de disette, de guerre ou d’épidémie. C’est ce qui fait la force de l’être humain. Nous devons apprendre à nous adapter et ne pas nous habituer à pleurer.

Pourquoi le confinement annoncé la semaine dernière par le gouverneur de Kinshasa a-t-il été reporté ? 

C’est le gouverneur qui dirige la capitale, il a cette autorité. S’il trouve que les mesures qu’il a prises ne s’adaptent pas au temps présent, il est en droit de revoir son plan et de temporiser. Il ne faut pas y voir une faiblesse, mais plutôt une certaine forme de sagesse.

Le virus a gagné les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans l’est du pays. L’isolement de la capitale aura-t-il été déclaré trop tardivement ? 

Le Sud-Kivu n’a pas été infecté à partir de Kinshasa. C’est par la frontière avec le Burundi que l’un des contaminés est arrivé [le Burundi n’a pas encore déclaré de cas] ; il y a un autre cas, mais il n’est pas non plus passé par Kinshasa.

L’efficacité de la chloroquine contre le coronavirus fait toujours l’objet d’ardents débats. Dans quelles conditions et sur quel type de patient sera-t-elle utilisée en RDC ? 

Pour l’instant, nous ne l’avons pas utilisée parce que nous ne sommes pas en possession de la molécule. Mais dès que nous aurons ce médicament, nous verrons comment l’utiliser.

Vidiye Tshimanga, conseiller spécial du président, a déclaré être atteint du Covid-19 et utiliser la chloroquine pour se soigner. L’automédication est-elle conseillée ?

Sur le plan scientifique, nous savons que 80% des malades guérissent sans traitement. Vous ne pouvez pas vous déclarer guéri parce que vous vous êtes auto-administré de la chloroquine. Les scientifiques n’ont pas encore eu de preuves formelles de l’efficacité de ce médicament sur cette maladie.

Nous travaillons tous sous une forte pression (…). Il faut être tolérant

Sur la base de quel traitement ont été soignés les trois patients dont la guérison a été officiellement annoncée ? 

Ce que je peux vous dire, c’est que nous allons avoir plusieurs autres cas de guérison. Sur la centaine de cas que nous avons actuellement, 80 % guériront. Beaucoup de cas sont bénins, et les patients concernés vont surmonter cette maladie naturellement.

Vous avez été nommé à la tête du comité de riposte contre le coronavirus. Quelles sont les missions qui vous sont confiées ? 

Je coordonne toutes les interventions qui concourent à enrayer la chaîne de transmission du virus. Tout le poids de la lutte est sur ma tête.

Comment votre rôle se concilie-t-il avec celui du ministre de la Santé ? 

Je suis son conseiller. Tout ce que je fais, je lui transmets. Nous travaillons en collaboration.

Depuis le début de la crise, la communication des autorités fait l’objet de vives critiques, avec des annonces contradictoires sur l’origine et la localisation des cas. Comment expliquer ces couacs ? 

Ce ne sont pas des couacs. Nous travaillons tous sous une forte pression. On nous transmet parfois des localisations peu précises, et il y a peut-être de la confusion dans certains noms, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut parler de couacs ou dire que c’est le chaos. Il faut être tolérant.

À combien chiffrez-vous les besoins financiers pour organiser la riposte ?

Nous avons élaboré un plan stratégique, dont le budget s’élève à 135 millions de dollars. Nous cherchons actuellement les financements.

De quels moyens disposent aujourd’hui le système hospitalier congolais ? A-t-on une estimation du nombre de respirateurs disponibles dans le pays ? 

Le problème n’est pas seulement celui du nombre de respirateurs, mais celui de la qualité des infrastructures hospitalières en général. Nous savons qu’elle est relativement faible en RDC et qu’il faut tout faire pour l’améliorer.

La semaine prochaine sera le moment le plus difficile pour la ville de Kinshasa

Denis Mukwege a été nommé à la tête de la riposte dans la province du Sud-Kivu. Quel peut-être son apport ? 

C’est un homme reconnu et respecté. Il peut jouer un rôle important pour faire passer les messages de sensibilisation et pour maintenir la cohésion.

Quand estimez-vous que la RDC atteindra le pic de l’épidémie ?

La semaine prochaine sera la plus difficile pour Kinshasa. Il y a déjà un nombre assez important d’infections locales et cela va engendrer une nouvelle vague de cas dans les jours à venir. Les chiffres vont rapidement doubler, voire tripler.

Qu’est ce qui différencie cette riposte de celle contre Ebola, que vous avez aussi piloté ?

Les stratégies sont presque les mêmes, mais le Covid-19 est beaucoup plus difficile à gérer qu’Ebola parce que sa transmissibilité est plus facile. Il est bien plus complexe de contrer la transmission par voies aériennes que celle par contact physique.

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