Culture

[Tribune] Manu Dibango et moi, des souvenirs incrustés dans la mémoire du temps

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Par  Honoré De Sumo

Honoré de Sumo, qui a longtemps travaillé au groupe Jeune Afrique, est auditeur au Centre d’études diplomatiques et stratégiques de Dakar (Sénégal).

Manu Dibango lors d'un concert à Paris, en janvier 2018.

Manu Dibango lors d'un concert à Paris, en janvier 2018. © Christophe Ena/AP/SIPA

Alors que les obsèques de la légende de la scène musicale africaine, décédée en France le 24 mars, se sont déroulées à Paris dans l’intimité, Honoré de Sumo, qui l’a bien connu, revient sur leur longue amitié.

Je flânais quelque part à Paris. La date et le lieu ne sont pas importants. Je passe devant un magasin de vente d’instruments de musique. Dans la vitrine, j’aperçois un magnifique saxophone alto. J’entre. Je l’achète mécaniquement. Je ne joue pas de saxo. Mais je veux l’avoir chez moi. C’est à Manu que je pense. C’est à Manu que je le dois. Ce saxo, je l’ai toujours avec moi.

Collège Alfred Saker. La date et le lieu ne sont pas importants. Le pasteur Thomas Ekollo, directeur de l’établissement, veut donner un éclat particulier à la grande kermesse annuelle. Il voit grand. Il voit Manu.

Ce dernier en sera l’invité d’honneur. Nous irons tous l’accueillir à l’aéroport. J’ai encore en mémoire les traits fatigués mais le visage radieux du colosse qui était sorti parmi les derniers passagers. Nous avions eu un instant de panique. Nous avions pensé qu’il avait raté l’avion, ou peut-être qu’il n’avait finalement pas daigné répondre à notre invitation. Mais c’était ne pas le connaitre du tout.

Le grand Manu est là. Il est bien là. Le concert que le Saker’s Pop Clan, l’orchestre du collège, donne dans la salle des fêtes, est électrique. Manu a demandé à s’asseoir sur scène, près des jeunes musiciens qui pendant un peu plus de deux heures allaient enchanter le très nombreux public.

Alors que j’écrase les quatre cordes de la guitare basse, Pierre Moukoko Mbonjo fait pleurer le piano électrique de ses doigts de virtuose. À la batterie, Leuwé Elie. À la guitare solo, Azola Lucien. Un de ses neveux, Barro, au saxophone ténor. Manu Dibango est émerveillé. Il se lève. Il nous embrasse. Il fera exploser la cour de l’établissement le lendemain, lors d’une nuit inoubliable. Un certain… Ekambi Brillant, accompagné par le mythique orchestre « Tim and the Black Sound » brillera aussi sur scène.

Sourire éternel à revendre. Mordant la vie à pleines dents

Université de Yaoundé. La date et le lieu ne sont pas importants. Je suis étudiant à la faculté de droit et des sciences économiques. J’ai l’honneur d’être invité chez une personne qui comptera dans la vie de Manu. Il est là. Le repas est copieux. Le grand frère est toujours égal à lui-même. Blagueur. Rieur. Sourire éternel à revendre. Plein d’anecdotes à raconter. Mordant la vie à pleines dents.

Douala. Maison familiale de la star. La date et le lieu ne sont pas importants. Le Grand Manu règle les problèmes de famille. Il y en a toujours dans les familles, des problèmes à régler. Puis il reçoit son architecte qui déploie les plans de construction d’une résidence.

Enfin, nous nous rendons à Bonanjo chez un célèbre animateur radio. Il est au Cameroun pour la campagne publicitaire de la firme Toyota. La chanson qu’il a composée tourne en boucle sur radio Douala, l’unique chaîne : « Ma Toyota est fantastique, o oyé ! » Le trajet, nous le faisons dans la Toyota Corolla mise à sa disposition par la firme.

Bafang, région de l’ouest du Cameroun. La date et le lieu ne sont pas importants. Au volant d’une Cressida, j’arrive dans la ville où vit ma mère en début d’après-midi. J’ai un passager de marque. Manu Dibango. Nous allons à Bafoussam, où je lui organise un spectacle. Belle escale. Ma mère et lui échangent comme de vieux amis, en langue Douala. Il découvre qu’une partie de ma famille est du Littoral. Vin chambré autour d’un buffet inattendu.

Abidjan, Côte d’Ivoire. La date et le lieu ne sont pas importants. Le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny a fait venir Manu Dibango des États-Unis où il s’était installé après le succès planétaire de son tube « Soul Makossa ».

Il dirige l’orchestre de la Radio Télévision Ivoirienne (RTI). J’assiste à une séance de répétition, ou mieux, de formation des musiciens ivoiriens. Puis Manu m’invite à monter dans sa Mercedes. Direction : quartier Marcory Résidentiel. Dans la voiture, il écoute Quincy Jones. Je passe la fin d’après-midi et le début de soirée chez lui en famille.

L’appartement reflète la personnalité de l’homme, plein de bienveillance, d’humilité et de convivialité

Paris, France. La date et le lieu ne sont pas importants. Le Grand Manu m’a donné rendez-vous chez lui, rue de Charonne. Il prépare un nouvel album. L’appartement est sobre et reflète la personnalité de l’homme, plein de bienveillance, d’humilité et de convivialité. Le décor impose respect et admiration. Son épouse Coco est là, toute attentive. Elle me sert un café.

Lomé, Togo. La date et le lieu ne sont pas importants. Je visite un studio d’enregistrement flambant neuf de l’Office Togolais du Disque (Otodi), offert aux artistes par le président Eyadéma. Un coup de fil à Manu. Pourquoi ne viendrait-il pas « s’amuser » en enregistrant un disque à Lomé ? Nous sommes un mois de novembre, bientôt décembre. Manu trouve l’idée géniale.

Une fin d’année au soleil ? Pourquoi pas ! Deux semaines plus tard, il est dans un avion, avec l’ingénieur de son Ambroise Mvoundi et l’ex danseuse de Claude François Katy Sina.

Manu fait une reprise de certains de ses tubes : « Qui est fou de qui ? », « Sango Jesus Christo », « Soir au Village » « Soma Loba », « Lolo Vivi », en duo avec la chanteuse togolaise Julie Akofa Akoussa. Les Togolais trouvent le titre curieux : « Manu invite… Akofa Akoussa au Togo ».

Manu Dibango avait en effet voulu que ce soit lui qui invitât Akofa au Togo et non l’inverse. Puis, immense concert de musique avec le célèbre orchestre béninois Poly Rythmo. Nous passons tous ensemble la fin de cette année-là dans la capitale togolaise où nous rejoint Hervé Bourges, alors patron d’une grande chaîne de télévision française. L’hôtel Sarakawa où nous sommes descendus ne désemplit pas. S’il vous plaît, le Grand Manu est dans la ville !

Abidjan, Côte d’Ivoire. La date et le lieu ne sont pas importants. Je revois Manu pour la dernière fois. Nous nous croisons dans le hall de l’hôtel Ivoire. J’arrivais alors qu’il repartait pour Paris. Ses derniers mots : « Honoré, que Dieu te bénisse ! » Nous ne nous sommes plus jamais revus.

Adieu Manu, adieu. Adieu Grand Frère. Merci Manu

Manu Dibango nous quitte brutalement par un malheureux accident de l’histoire, celui d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, alors que du haut de ses 86 ans, il pétillait allègrement de vie.

Adieu Manu, adieu. Adieu Grand Frère. Merci Manu. Merci pour tous ces moments merveilleux passés ensemble. Le Cameroun, l’Afrique et le reste du monde te disent merci, au-delà de la douleur indicible ressentie pour ce départ injuste, brutal et inattendu, qui nous rappelle une fois de plus la nature si éphémère de la vie.

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