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Un avant-goût de liberté

Des milliers de présumés génocidaires sont passés par des camps de solidarité avant d’être rendus à leurs familles. Reportage dans l’un d’entre eux.

Par - Frédérique Letourneux
Mis à jour le 19 mai 2003 à 01:00

«Quand on passe sept ans en prison, on perd tout, sa famille et ses amis. À part les haillons que je porte, je n’ai plus rien. » Hubert a troqué le célèbre uniforme rose des prisonniers pour un tee-shirt déchiré, des tongs et un short. Il a 35 ans et parle un très bon français, appris à l’université. Il a été arrêté en 1995, accusé de meurtre – à tort, affirme-t-il – par son ancienne patronne. Le chef d’inculpation avait par la suite été requalifié en « génocide ». En ce début d’avril 2003, Hubert ne dort plus en prison mais dans l’ingando de Kinyinya, l’un des dix-sept camps de solidarité que compte le pays. « Récemment, on m’a emmené sur la colline pour confronter les témoignages. Comme personne ne m’a accusé, j’ai pu bénéficier d’une libération conditionnelle. »
Hubert rentrait dans le champ d’application du décret présidentiel promulgué au mois de janvier. Ce texte préconise la libération des prisonniers qui, ayant avoué leur crime, encourent des peines inférieures au temps qu’ils avaient déjà effectué en préventive, ou de ceux dont le dossier ne recelait pas suffisamment de preuves. Un principe qui vaut pour les détenus ayant participé au génocide de 1994, mais aussi pour quelques prisonniers de droit commun et des mineurs délinquants. Ces sorties anticipées sont la conséquence directe de la mise en place des juridictions gacaca à travers tout le pays, votée en 1996. Un système inédit, entre justice classique et tradition populaire, qui repose sur le témoignage. Si l’accusé avoue, il voit sa peine réduite de moitié. Quelque vingt mille détenus ont déjà avoué lors de gacaca organisées dans les prisons. Ils ont été libérés. Enfin presque. Avant de pouvoir rejoindre leurs familles, il leur a fallu passer trois mois dans un ingando (« retraite », en kinyarwanda). Hubert a atterri en février à Kinyinya, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Kigali. Après sa sortie, il sera jugé en prévenu libre par la gacaca du village. Ayant déjà purgé sa peine, il restera en liberté.
Le but officiel de cette « retraite » est d’inculquer aux ex-prisonniers les « nouvelles valeurs » du pays. À travers des conférences, des débats et des cours d’histoire, il s’agit de les amener à préparer au mieux leur sortie dans un esprit « d’unité et de réconciliation », du nom de la Commission gouvernementale chargée d’encadrer ces camps. La semaine de commémoration du génocide, au début du mois d’avril, a été l’occasion d’organiser dans beaucoup d’ingando des rencontres entre anciens détenus et familles des victimes. Paroles échangées, pleurs étouffés, pardon murmuré : « Nous avions un peu peur qu’ils ne se battent ou s’injurient, reconnaît le directeur de l’ingando de la province de Kigali. Mais finalement, ils se sont ouverts les uns aux autres. Certains ont même avoué pour la première fois où ils avaient enterré les morts. » En provoquant ces confrontations lourdes d’émotions violentes, les autorités rwandaises entendent préparer et rassurer tout à la fois les rescapés et ceux accusés d’avoir été leurs bourreaux. « Cette visite m’a donné confiance en la vie à l’extérieur, avoue Xavier. J’ai compris que les rescapés n’avaient plus de rancune. »
Mais la réalité du retour sur les collines risque d’être plus difficile. « Les ingando ne sont qu’une étape d’un long processus, explique François Ngarambé, président d’Ibuka [« Souviens-toi »], la principale association de rescapés. Il faut apprendre au génocidaire à dire toute la vérité et lui faire comprendre que le pardon n’est pas un dû. » Une façon de rappeler que ces libérations ont été, dans un premier temps, plutôt mal acceptées par les collectifs de survivants qui y ont vu comme une « banalisation du crime de génocide », poursuit Ngarambé. Pour certains accusés, les gacaca ont été l’occasion de gagner une part d’innocence.
Camp de Kinyinya, début avril : « Tous mes voisins savaient que je n’avais rien fait et ils ont enfin pu témoigner en ma faveur », explique Pierre après avoir passé neuf ans à la prison centrale de Kigali. Sur le petit millier de personnes qui vivent ici, plus de la moitié sont accusées de génocide. Tous issus des trois prisons de Kigali, ils se connaissent et se regroupent malgré eux : ceux de « 1930 » (la prison centrale), de Gikondo, de Remera. Pour beaucoup, la vie s’est arrêtée pendant près de neuf ans : 2 m2 d’espace vital, entre quatre murs, dans des conditions d’hygiène catastrophiques. Encadrés par une dizaine de personnes en civil, ils s’organisent, comme d’anciens camarades de chambrée. Les uns ont repris leur rôle de « chef de régiment », les autres vivent comme ils peuvent. « Mais au moins, ici, on mange trois fois par jour ! » s’exclame Pierre, heureux d’être enfin « à l’air libre ». Il jette un regard vers les enfants qui jouent dans la rivière, de l’autre côté des grillages.
« Cette libération, c’était comme un miracle », soupire malgré elle Mariam. Incarcérée depuis 1994, elle a avoué « sa responsabilité dans les tueries », lors des premières gacaca. Pendant toutes ces années, ses sept enfants ont dû se débrouiller tout seuls, vivant chez l’aînée, qui s’est finalement mariée. « C’est à moi maintenant de veiller sur ma famille », dit-elle, avant de se reprendre avec un sourire triste : « Je ne suis pas très optimiste pour l’avenir. Je suis vieille et c’est sans doute eux qui devront s’occuper de moi. » Mariam a 44 ans. Elle était artiste-peintre, avant. Alors quelle reconversion peut-elle espérer ?
Quel sera le prix à payer pour cette liberté enfin retrouvée ? Tous ces anciens détenus affirment mettre beaucoup d’espoir dans le programme de réinsertion promis par l’État. Mais rapidement la carapace semble se craqueler, les peurs et les angoisses reviennent à la surface. C’est le cas pour Pierre, qui n’a pas revu sa femme depuis deux ans, ou de Fabien, ancien employé au ministère de l’Industrie et de l’Artisanat, qui « ne sait Dieu quoi faire d’autre ». Sous l’une des grandes tentes blanches qui leur servent de dortoirs, Hubert montre son baluchon, déjà prêt, ou plutôt jamais défait : quelques habits et un livre qu’il a écrit en prison, intitulé L’Esclavage, le rastafarisme et la philosophie révolutionnaire. Mais ses questions se transforment en supplique : « Qui voudra un jour m’éditer ? Qui va m’aider à payer mes études ? Que vais-je faire ? » Le 5 mai, Hubert, Pierre et Fabien ont fait partie des milliers de détenus rendus à la vie.
D’autres goûteront bientôt à la liberté. Les procédures d’aveux se poursuivent dans toutes les prisons du pays, et une nouvelle vague de libération est attendue pour le mois de juin ou de juillet. Avec les gacaca, le Rwanda s’est engagé dans un mouvement inexorable : désengorger les centres de détention surpeuplés – ils sont toujours près de 90 000 en attente d’un procès – et s’atteler, grâce aux témoignages recueillis, à juger le plus rapidement possible les grands responsables du génocide. Toujours dans le même but : allier la justice à la réconciliation.