Diplomatie

Libye : l’Amérique, terre de mission du maréchal Haftar

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Mis à jour le 02 avril 2020 à 18h16
Le maréchal Khalifa Haftar et le président américain Donald Trump.

Le maréchal Khalifa Haftar et le président américain Donald Trump. © Sergei SavostyanovTASS via Getty Images - Lo Scalzo/EPA/Bloomberg via Getty Images

L’interminable crise libyenne et l’ambiguïté de la position américaine offrent un nouveau terrain d’action aux nombreux lobbyistes de Washington. Tour d’horizon des réseaux d’influence américains du Gouvernement d’union nationale et de Khalifa Haftar.

C’est un simple coup de fil qui a lancé la course à l’échalote. Quand Donald Trump prend son téléphone, ce 15 avril 2019, pour appeler Khalifa Haftar, chacun s’interroge, dans les couloirs du département d’État, de la CIA et du Sénat : l’imprévisible président américain va-t-il apporter son soutien à l’offensive déclenchée contre Tripoli par le maréchal libyen, lequel se prévaut déjà de l’appui de la Russie, des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de la Jordanie ?

La Maison-Blanche a bien tenté de désamorcer la polémique en expliquant qu’il s’agissait simplement de discuter antiterrorisme et stabilité de la Libye. Mais l’inopiné coup de fil a levé un coin du voile sur le lobbying pro-Haftar dans la capitale américaine.

« Ces quelques minutes ont secoué tout le monde. Le chef d’État américain a effacé des mois de labeur intense », note Hafed al-Ghwell, spécialiste de la Libye et chercheur auprès de l’Université Johns-Hopkins, à Baltimore. « Les choses avançaient dans le bon sens pour le Gouvernement d’union nationale [GNA], de Fayez al-Sarraj », assure-t-il.

Après cet entretien téléphonique, le GNA a compris qu’il devait intensifier son action d’influence aux États-Unis. Que les opérations de lobbying – ou, plus pudiquement, de « consulting » – portaient leurs fruits. Et que, sous la présidence de Donald Trump, la politique étrangère se détermine presque davantage sur K Street, la rue qui abrite tout ce que la capitale américaine compte de think tanks, d’instituts de défense et de lobbyistes au service d’États étrangers, qu’au département d’État.

Sarraj conseillé par des proches de Trump

Encouragé en ce sens par Ankara, le GNA signe en avril, moins de quinze jours après la fameuse conversation téléphonique entre Trump et Haftar, un contrat annuel de plus de 1 million de dollars avec Mercury. « Un choix judicieux », commente Al-Ghwell, qui évoque les succès de ce groupe de pression pour soigner l’image de la Turquie auprès des institutions américaines.

C’est en particulier auprès du Sénat américain que Mercury se montre actif, l’incitant à dénoncer officiellement Khalifa Haftar. En novembre 2019, les sénateurs y ont déposé un texte, le « Libya Stabilization Act », pour clarifier la position américaine, appuyant une résolution diplomatique du conflit et penchant de fait en faveur du GNA de Tripoli. Le même projet, à en croire Al-Ghwel, prévoyait des sanctions pour nombre de pays appuyant Haftar, dont les Émirats arabes unis.

A Tripoli, le 17 février 2020.

A Tripoli, le 17 février 2020. © Amru Salahuddien/Xinhua/SIPA

La Russie et les pays européens agissent en hypocrites puisqu’ils continuent d’armer Khalifa Haftar

Derrière Mercury se trouvent deux fidèles de Donald Trump : son ancien conseiller Bryan Lanza, que le président qualifie de « winner », et l’ancien sénateur républicain David Vitter, acteur clé dans l’affaire de l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016, qui, à en croire les médias américains, se serait mis au service d’oligarques proches de Vladimir Poutine. Son épouse, Wendy Vitter, a été nommée juge fédéral en Nouvelle-Orléans par Donald Trump il y a quelques mois à peine.

Outre Mercury, la Gotham Government Relations est aussi chargée de redorer le blason du GNA en Amérique. À la tête de ce groupe : Bradley Gerstman, un avocat millionnaire qui a orchestré la campagne présidentielle de Donald Trump à New York. En septembre 2019, il a perçu plus de 1 million de dollars pour défendre les intérêts du GNA auprès de l’ONU. L’intéressé répète à qui veut l’entendre qu’il faut faire « cesser les hostilités en Libye », que la Russie et les pays européens agissent en « hypocrites » puisqu’ils « continuent d’armer Khalifa Haftar ».

Benghazi a une longueur d’avance

Selon Hafed al-Ghwell, c’est grâce à l’activisme de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis au Capitol Hill que Khalifa Haftar possède une longueur d’avance sur ses rivaux au sein de la capitale américaine. Abdel Fattah al-Sissi et le prince émirati Mohamed bin Zayed en personne se sont employés à convaincre Donald Trump d’écouter le maréchal Haftar. Pour ne rien gâcher, l’homme de Benghazi est un familier du renseignement américain, de la CIA plus particulièrement, avec laquelle il a longtemps travaillé.

À Washington, nombre de responsables assurent que Haftar est en outre détenteur de la nationalité américaine, obtenue lors de son exil d’une vingtaine d’années en Virginie, dans les années 1990. Pour autant, Donald Trump n’a jamais apporté un appui décisif à son concitoyen, et semble s’être désintéressé d’une crise dont les conséquences touchent davantage l’Europe que les États-Unis. Une politique ambiguë qui laisse libre cours à l’activisme des « consultants ».

De g. à dr., Fayez el-Sarraj, Emmanuel Macron et Khalifa Haftar, à La-Celle-Saint-Cloud, en 2017.

De g. à dr., Fayez el-Sarraj, Emmanuel Macron et Khalifa Haftar, à La-Celle-Saint-Cloud, en 2017. © Michel Euler/AP/SIPA

Après son fameux entretien téléphonique avec le président américain, le clan Haftar a ainsi rendu public ses liens avec la Linden Government Solutions, une société de lobbying dirigée par Stephen Payne et Brian Ettinger, qui se présentent comme de profonds connaisseurs de la Libye. Les deux hommes, proches de l’ex-président Bush, s’étaient rendus à Tripoli en 2011, avant le renversement de Mouammar Kadhafi, pour le convaincre de libérer trois journalistes emprisonnés. Et, plus tard, de se retirer du pouvoir.

Stephen Payne, lui, se vante d’entretenir des relations privilégiées avec les fils Kadhafi. Son acolyte, l’avocat conservateur Brian Ettinger, dispose aussi, côté américain, de ses entrées chez les démocrates. L’homme fut conseiller juridique du sénateur Joe Biden, aujourd’hui candidat à la présidentielle de novembre pour affronter Donald Trump. Utile, si le pouvoir devait changer de main…

Politique américaine du double jeu

En signant un contrat de 2 millions de dollars avec le colonel Haftar en mai 2019, le duo, originaire du Texas, fait coup double : il s’engage à défendre les intérêts de Benghazi auprès des institutions américaines, et s’assure surtout de protéger sa propre entreprise pétrolière, la Worldwide Strategic Energy, toujours active en Libye.

Un article du New York Times, qui a fait grand bruit aux États-Unis, est venu écorner l’image outre-Atlantique du champion de la Linden Government Solutions. David Kirkpatrick y revient longuement sur la situation à Benghazi, le cœur des territoires tenus par l’Armée nationale libyenne (ANL), et écrit qu’« un État policier à tendance islamiste s’est instauré dans les régions déjà occupées par l’armée de Haftar. Un autoritarisme souple qui est à la fois plus puritain et plus anarchique que ne l’était la Libye sous son dernier dictateur, le colonel Kadhafi ».

De quoi compliquer la tâche de Stephen Payne, sans l’ébranler pour autant : par le passé, la même eut à défendre les intérêts du gouvernement du Turkménistan, dont la réputation n’est pas particulièrement reluisante en matière de droits humains.

Pour Ali Abdullatif Ahmida, professeur à l’Université de New England, à Biddeford, dans le Maine, « la politique américaine du double jeu, une politique confuse aux conséquences désastreuses, doit être changée ». Tout éclaircissement se ferait, à l’évidence, aux dépens des lobbyistes de K Street. Quel que soit le camp libyen, lequel, in fine, en profiterait.

 

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